LA MOBILISATION GÉNÉRALE
Marc Anavan s'éveilla, le o août, longtemps avant le jour. Depuis la veille, c'était la mobilisation générale en France, à la suite de l'attitude de notre alliée, la Russie, qui mettait en branle nos conventions militaires, c'est-à-dire la guerre européenne. Il ne faisait doute pour personne, en effet, que l'Autriche n'était, dans cette affaire, que le pion de l'Allemagne, et que le prétexte avoué cachait mal les véritables intentions du caporalisme prussien : le complément nécessaire de la campagne de 1870-71, l'agression contre la France pacifiste.
Berlin concentrait, depuis plus de vingt jours, des soldats et des canons à la frontière du Luxembourg et contre la Belgique. Toute la vallée du Rhin n'était qu'un vaste camp retranché, et l'importante gare de Trêves était devenue un centre de ralliement vers quoi convergeaient, fiévreusement, après une préparation formidable, les forces énormes de l'Empire.
Aussi, lorsque vers quatre heures du soir, le samedi 1er août, on afficha, sur les murs des casernes, dans
tous les bureaux de poste, dans les mairies, à la porte des édifices publics, l'ordre bref de la mobilisation, nul ne s'y trompa : on savait que, dans la circonstance, la mobilisation voulait dire : La Guerre.
Marc Anavan était trop averti pour garder des illusions sur la signification des actes qui, d'heure en heure, se succédaient. Depuis plus d'un an, il luttait pour la défense d'un idéal humanitaire, un socialisme fraternel, son unique préoccupation. Sa fortune — une forte trentaine de millions — était au service de cette cause un peu chimérique, en sa noblesse splendide. C'est pourquoi, en pleine lutte sociale, en contact quotidien avec des éléments internationaux, qui lui permettaient de se faire une opinion, un des premiers, il avait estimé que la sauvegarde de la Patrie devait être la seule pensée de tous. A cette heure fatale, il convenait d'abandonner tous les rêves, même les plus beaux, toutes les ambitions, tous les espoirs, pour se donner, corps et âme, à un seul idéal, pour quelques-uns, en opposition formelle avec celui de la veille. Après, quand la France serait sauvée, on reprendrait la marche à l'étoile, interrompue. Les belles besognes peuvent, toujours, être reprises.
Ainsi, Marc Anavan, l'apôtre convaincu et puissant de l'idée pacifiste, n'hésitait pas à laisser en panne, sa chimère, pour redevenir un simple citoyen. Et comme son devoir de simple citoyen, c'est-à-dire de soldat, lui ordonnait de se présenter, le deuxième jour de la mobilisation, à la gare Montparnasse, à six heures du matin, pour être dirigé sur Nantes, où se trouvait son régiment de dragons, il se soumit à
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l'ordre, sans discuter avec sa conscience, hier encore hostile à la guerre.
Mais sa dernière nuit à Paris, fut une nuit d'amour.
Le dimanche soir, il dîna chez Jean Sarrias, un autre socialiste révolutionnaire, antimilitariste, un révolté farouche, qui, réfractaire à toute compromission et à toute concession, voulait chambarder la société. Il avait suffi du grand courant patriotique, d'une ambiance émouvante et de la caresse des plis d'un drapeau, en pleine foule houleuse, sur les boulevards, pour retourner son âme. Les yeux soudain dessillés, Sarrias estimait, aujourd'hui, avec Anavan, que le salut de la France devait passer, d'abord. A ce cri de ralliement, ils avaient senti tressaillir leurs cœurs enthousiastes, et ils n'avaient plus assez de colères pour abominer cet ennemi sauvage qui jetait, au début du vingtième siècle, l'Europe entière dans une mêlée de fauves.
Finies, les discussions qui, autrefois, tenaient tant de place dans leurs préoccupations. Us redevenaient des hommes, aux instincts et aux sentiments de tout le monde. Les deux apôtres, aussi bien celui de la violence que celui de la persuasion, pensaient à euxmêmes, ce dernier soir, et ils regardaient, avec des yeux attendris, leurs foyers méconnus, leurs compagnes douloureuses.
Clémence et Silvette faisaient de grands efforts pour être héroïques et soutenir de leurs yeux sans pleurs le courage de leurs époux. Mais, à leur pâleur, à leurs tremblements mal contenus, ils devinaient l'affreuse détresse où tout leur être se noyait.
Le dernier dîner «ut Heu chet; Jean Sarrias. Il fut
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très gai, malgré tout, parce que tous les cinq avaient une peur instinctive de la tristesse amollissante. Et l'on but pour la première fois, dans cette maison, du Champagne. L'apprenti Julien était de la fête. \ppartenant à la nouvelle classe, il serait appelé aussitôt la mobilisation des réserves terminée ; une flamme ardente dans les yeux, il jalousait Anavan, qui devait rejoindre le deuxième jour. Sarrias avait télégraphié à son fils de rentrer le plus tôt possible, et sa réponse était là, sur la table : André revenait à l'appel de la France en alarme.
Au courant du repas, Sarrias dit à Julien :
— As-tu démonté les mitrailleuses ?
Oui ce matin. Tout est emballé, dit-il, en riant. même moi. J'ai descendu les caisses : on peut venir
les prendre.
Sarrias, toujours extrémiste, assoiffé d idéal, expliqua :
— J'ai proposé ce don de tout mon cœur, et on l'accepte. Mes' deux mitrailleuses serviront contre les ennemis de la patrie.
Julien soupira :
__ Je m'étais familiarisé avec elles. Ma joie serait de tourner contre les Boches celle que j'avais pointée sur la rue des Archives.
On eut. vers la fin du dîner, la visite de Charles Né^aud. le ruffian, directeur des appâts de la Gouine. Pour Chariot, qui avait espéré, un moment, résoudre à son avantage la question sociale, cette guerre fichait par terre tous ses plans. Mais à quoi bon récriminer? Il fallait partir, n'est-ce pas ? Alors, le mieux éta.t d'avoir le sourire, même avec le marasme en son Itêf^A*. Cnt pourquoi, wchmt qu« Jean Sirru-
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avait décidé de s'engager, il était venu le féliciter, lui qui partait, comme Anavan. le deuxième jour de la mobilisation.
— Où vas-tu ? lui demanda Sarrias.
— A Toulon, dans l'infanterie coloniale.
— Tu as de la chance, plaisanta le sculpteur. Tu vas du côté opposé.
Chariot sourit. Celte idée, en secret, ne lui déplaisait pas. Sans doute, il savait que, de Toulon, on l'enverrait en des endroits plus dangereux ; mais il supputait ses chances. Il mettrait bien deux autres jours pour aller là-bas. On le garderait un certain temps pour l'équiper, le faire partir avec le régiment. Et, de Toulon, pour remonter vers le nord cela demanderait encore quelques jours. Ainsi, il se pourrait bien que près d'une semaine s'écoulât avant qu'il ne fût dans le péril. Il avait entendu dire, depuis des années, qu'une guerre moderne serait foudroyante ; il espérait arriver quand le plus dur serait fait. Mais il répliqua :
— J'aimerais mieux partir tout de suite du côté de Toul, de Verdun, de chez vous, du côté de Metz, madame Clémence.
Il ne resta qu'un quart d'heure. « J'ai d'autres adieux à faire », dit-il, sans préciser la Gouine. Marc Anavan et Silvelte voulurent, eux aussi, quitter leurs amis. Mais Sarrias insista pour les accompagner. Il ne partait pas le lendemain matin, lui, et il n'avait pas envie de dormir. Il éprouvait le besoin de marcher à pied, un peu, dans la nuit si douce et si belle.
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Et, tout le long du chemin, ils rencontraient des groupes de jeunes gens de tous les pays qui manifestaient leur amitié pour le premier désir d'un homme civilisé : Partè. Tout ce qui était généreux, noble, juste dans le monde, se groupait autour du drapeau français, contre le militarisme prussien. Ce spectacle ne pouvait laisser indifférent les deux apôtres d'un idéal internationaliste, momentanément abandonné. Marc Anavan dit :
— Alors, Sarrias, vraiment, vous allez vous engager ?
— Pourquoi pas ? A quarante-neuf ans, je suis aussi solide que beaucoup de jeunes, et je ferai, j'en suis sûr, un excellent artilleur.
Boulevard des Italiens, ils furent arrêtés par une foule plus compacte, en pleine effervescence. On pillait une boutique, tenue par des Allemands. C'était un magasin d'objets d'art, de cristaux ; tout l'éventaire arraché aux vitrines, jonchait le sol, maintenant, à la satisfaction d'exaltés ou de pillards, qu'une poignée d'agents ne parvenait pas à repousser.
Autre incident menu. Place de l'Opéra, vers dix heures, un tas de jeunes gens, le nez en l'air, regardaient une lueur scintillante dans le ciel.
— Qu'est-ce ? demanda Silvette.
Un inconnu, évidemment satisfait de pouvoir émettre une opinion :
— On ne sait pas. mai? c'est louche. Tout à l'heure, cette lumière était là-bas, presque à la hauteur de la corniche de la maison d'en face. Maintenant, elle est beaucoup plus haut. Donc, elle a bougé. O d™t être un zeppelin, en reconnaissance.
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— Un zeppelin n'aurait pas un fanal pour le trahir.
— Alors, c'est un espion, qui fait un signal, au moyen d'un cerf -volant.
Les commentaires allaient leur train, et Marc et Silvette se tenaient enlacés, regardant comme les autres. Il dit simplement :
— C'est une étoile, Vénus, l'étoile du Berger. Des rires sceptiques, autour de lui, montrèrent que
tel n'était pas l'avis de la foule.
— Une étoile ?... Non, mais des fois !... Ça ne se balade pas, comme ça, dans le ciel, une étoile !...
Il est certain que la lueur bougeait. Ce soir l'attente, d'émotion et de crainte, chacun la regardait avec des yeux inquiets. Marc Anavan ne pouvait s'y tromper. Il avait passé trop de nuits dehors, lorsque, faisant le pauvre, il courait les routes, au temps de sa vie de cheminot, et, surtout, il connaissait trop bien son étoile à lui, cette étoile du Berger, qu'il avait contemplée, des heures entières, qu'il avait suivie des yeux dans sa course impeccable, toujours la même, régulière, depuis des milliers de siècles. C'était bien la lueur scintillante de l'étoile familière, Vénus, qui montait, ce soir, dans le ciel obscur, et elle angoissait des ignorants, qui la regardaient avec des yeux hallucinés. Ce soir, on la prenait pour un engin de combat et de mort, le plus moderne, dirigeable ou avion mystérieux, dominant un Paris tumultueux et pris de fièvre.
— Bentrons chez nous, fit Marc à l'oreille do Silvette.
Ils ne voulurent pas que Sarrias et Clémence les accompagnassent plus loin. Et là, place de l'Opéra, au milieu d'inconnus sympathiques qui communiaient
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dans lu même émotion, ils échangèrent de longues étreintes.
— Cette fois, murmura Marc, nous sommes d'accord, hein ? père Sarrias ?
— Oui. Seulement, je garde mes convictions. Quand la guerre sera finie, ce qui était juste, avant, sera juste après.
Mais, ils s'arrêtèfent de parler, sentant qu'ils allaient, dans leur émotion, bousculer le pot de fleurs. Et, Silvette, qui avait embrassé longuement son oncle, dut se dépêcher de s'écarter, pour ne pas montrer son désespoir.
Dans leur chambre, une heure après, elle eut un accès de tristesse et de douleur, dans les bras de son amant.
— Je ne te reverrai plus, peut-être.
— Mais si. Du courage, mon adorée.
Elle en eut. À partir de celle minute, elle lui cacha son trouble et fut à lui, de toute la passion de son coeur et de sa chair. Elle voulait graver dans son souvenir et, si possible, dans son intimité féconde, le goût impérissable de son baiser.
Fatiguée, elle finit par s'endormir. Mais Marc Anavan, assailli par des pensées innombrables, dans lesquelles Silvette tenait une grande place, ne put arriver à se reposer. Au milieu de la nuit, il se leva, se demandant avec angoisse, s'il avait vécu comme le veulent l'éternelle loi humaine et celle de l'amour. Il écrivit ses dernières volontés sur une grande feuille : en cas d'accident, il laissait toute sa fortune à Silvette. Puis, il mit. cela dans une enveloppe, qu'il la, en écrivant deSBUS : Ceci rsl mon testament.
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Avant le jour, il s'habilla. Et, comme il était prêt, elle ouvrit ses yeux.
— Oh ! méchant ! s'écria-t-elle. Je veux t'accompagner à la gare.
Elle s'habilla rapidement, et bientôt, ils descendaient, tous deux, dans le matin frais et tranquille.