LES ADIEUX SANS PAROLES
Marc Anavan était officier de réserve. A l'époque de son service militaire, au troisième régiment de dragons, à Nantes, il était fou de sport, et surtout de courses hippiques. Il était aussi, en ce temps-là, profondément noceur, ami de tous les officiers de cavalerie qui montent en épreuves publiques. Pour cette raison, il avait suivi l'exemple des camarades de sa condition, de sa fortune, et il avait trouvé chic de passer ses examens de lieutenant de réserve, à la sortie du régiment.
Plus tard, quand il avait évolué, ce grade l'avait gêné, guère compatible avec ses théories pacifistes et internationales. Il avait pensé alors à donner sa démission. Son ami, Louis Gény, l'en avait dissuadé ainsi :
— La condition d'officier te permettra une propagande dans le monde militaire, où tu pourras faire progresser tes idées libérales, humanitaires. Garde tes galons.
ioi L'ORAGE
Marc Anavan avait suivi le conseil dont il sentait le côté pratique. Et maintenant, il se félicitait do pouvoir se rendre utile plus qu'un autre, car il aurait à assumer des responsabilités, à diriger des hommes, à les entraîner, ce dont il avait l'habitude, depuis qu'il jouait son rôle d'apôtre et de meneur de foules.
Le matin de son départ, il avait hésité. Allait-il revêtir tout de suite son uniforme, ou se rendrait-il à Nantes en civil, comme les simples soldats ? Il s'était décidé pour la deuxième solution. Il ferait ainsi le voyage en compagnie d'hommes qui, demain, seraient ses frères de bataille, et il prendrait avec eux un contact plus intime, plus affectueux.
Il aurait pu, certes, ne pas voyager par les moyens ordinaires. Il possédait sa puissante limousine, rouge et or. ainsi qu'une torpédo rapide, avec laquelle il se fût rendu par la route, et confortablement, jusqu'à son lieu de destination. Mais il avait laissé des instructions à son chauffeur, pour mettre ses automobiles à la disposition de l'autorité militaire, et il se rendit, avec Silvette, à la gare Montparnasse, en taxi-auto, pour rejoindre ses camarades.
Dans le quelconque véhicule, qui filait, dans le matin gris, il eut des minutes de douleur. Le petit corps de Silvette, blotti contre le sien, lui rappelait les meilleurs souvenirs de sa vie, d'une vie qui, peutêtre, serait bientôt finie, et il éprouva des regrets. Pourquoi n'avait-il pas épousé sa maîtresse, légalement, avec inscription, après les formalités normales, sur le registre de l'état-civil ? S'il venait à mourir, elle ne portait pas son nom, et, s'ils avaient un enfant, il ne pourrait le reconnaître. L'apôtre b'mi voulait, en
- LA RUÉE ALLEMANDE io5
ces minutes de souffrance, d'avoir trop fait pour la foule et pas assez pour son unique amour.
Le taxi suivait des rues désertes. On eût dit que, pendant la nuit, Paris s'était vidé. Au long des maisons, on voyait des hommes qui s'en allaient, la valise à la main, ou un maigre baluchon sur l'épaule, vers les gares et les lieux de concentration. C'étaient des réservistes qui, pareils à lui, se hâtaient de répondre à l'appel de la France. Et, pour eux, pour ces inconnus, dont beaucoup tenaient, par la main, une femme, quelquefois un enfant, il avait des élans de tendresse pitoyable. Qui pouvait prédire ce qu'il adviendrait d'eux et de leur bonheur ? Combien reviendraient ?
Sur les trottoirs, au bord de la chaussée, gisaient des débris de devantures, des vitres cassées, des pots de lait, des œufs en bouillie infecte : dans la nuit, des patriotes, auxquels s'étaient mêlés des rôdeurs, en quête de pillage, avaient dévasté les dépôts de la Compagnie Maggi, qu'on disait société allemande. Et ce spectacle triste, au petit jour, faisait songer aux horreurs prochaines.
La concentration des réservistes avait lieu à la gare des marchandises. Là, Marc Anavan se heurta à un barrage établi par les agents et les gendarmes. Les civils n'avaient pas le droit de passer.
— Il faut me dire adieu, ma Silvette...
— Non, Marc, au revoir. Je veux que tu me reviennes.
— Oui, au revoir. Tu as raison : il faut que je revienne, pour te donner le nom que je te dois.
— Tu ne me dois rien, Marc. J'ai été payée de tout, quand tu m'as prise. Pars.
ioC L'ORAGE
Marc, ayant regardé sa montre, constata qu'il avait encore quelques minutes. Alors, il restèrent un moment, devant le barrage, au bras l'un de l'autre, fixant la foule qui se pressait, émue, sur les trottoirs.
Le spectacle était émouvant, douloureux. Des femmes, des mères, étaient venues, avec un bébé dans les bras, et, tandis que le bambin riait au père dont le visage se crispait, elles fondaient en larmes. Dans les débits de boissons du voisinage, bondés, ceux qui avaient besoin de se donner du courage, avalaient force petits verres. Plusieurs étaient déjà gris.
Bientôt, arrivèrent les porteurs de journaux. C'étaient les premières éditions du malin, toute* humides encore. On se les arrachait. D'heure en heure, on attendait la nouvelle fatidique, inévitable : la déclaration de guerre. Mais les journaux parlaient seulement des hostilités plus avancées entre l'Autriche et la Russie et de la mobilisation. Quand même, on ne gardait plus aucun espoir d'arrangement, et ceux qui étaient là et qui partaient, après un adieu à leurtfamilles, ne se faisaient pas d'illusions. Ils savaient qu'ils allaient à la bataille.
— C'est l'heure, ma Silvctte...
Ils s'étreignirent longuement, désespérément. Elle s'était pourtant juré à elle-même qu'elle ne pleurerait pas pour que Marc n'eût pas une défaillance devant les étrangers ; mais, à la minute de la séparation, elle sentit que son pauvre cœur se brisait. Alors, elle fit comme les autres, comme les épouses, les mères, et les amantes qui étaient là. sans honte, étalant leurs douleurs, et elle laissa couler ses larmes.
Marc Anavan eut l'héroïsme de se raidir contre la souffrance. Il pensa énergiquement à la patrie en
danger, et le baiser qu'il donna à Silvette ne se mêla d'aucun sanglot. Mais il était incapable de parler. Encore une fois, ils se dirent adieu, mais des yeux seulement, car leurs gorges étaient serrées ; et Marc, ayant montré son livret pour franchir le barrage, disparut derrière des piles de sacs et de barriques qui étaient amoncelés là.