DES ESCARGOTS A VAPEUR
A peine était-il dans la gare des marchandises, au milieu d'une foule énorme de réservistes, dont beaucoup chantaient à tue-tête, qu'il se sentit un autre homme. Une ambiance de courage était autour de lui. Loin des femmes et des enfants, les soldats de demain reprenaient des figures énergiques où se lisait la volonté de vaincre. Plus aucun visage ne trahissait une émotion ; plus de trace des larmes de tout à l'heure sur les joues, si longuement baisées par les lèvres affectueuses.
Il se félicitait de n'être pas parti par la route, pour rejoindre son poste. Il aimait mieux, cent fois, se trouver au milieu de ces hommes, dont l'ensemble donnait la certitude que la France serait bien défendue. Pour eux, il avait des tendresses, car il n'oubliait pas qu'il était officier ; mais il aimait mieux garder son incognito, afin d'approcher les gars de plus près, de surprendre le vrai secret de leur cou> rage et la simplicité de leur héroïsme.
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Il y avait là, pittoresquement mêlés, des hommes de toutes armes, des cavaliers et des fantassins, des dragons, des artilleurs, des lignards et, surtout, des marins qui se rendaient à Lorient. Ceux-ci semblaient de grands enfants turbulents et joyeux, pour qui ce départ était une occasion de s'amuser.
Quelques-uns, qui avaient conservé leur uniforme, étant libérés depuis peu, l'avaient revêtu avant de prendre le train, et ils mettaient dans la foule des soldats encore civils, une note pimpante avec leurs cols bleus et leurs tricots ouverts sur les cous dénudés.
Mais, qu'ils fussent de l'armée de terre ou de l'armée de mer, les gars de France qui s'en allaient, le cœur vaillant, rejoindre leur poste, n'avaient pas perdu le sourire. Ce qui frappa Marc Anavan, plus que tout, ce fut en effet l'étonnante gaîté dont ils étaient animés. Vraiment, ils donnaient l'impression de ne pas se rendre compte du tout du danger qu'ils allaient courir en faisant leur devoir. On allait à la guerre comme à une partie de fête, à un plaisir, et c'est en chantant qu'on attendait l'heure du départ. Et les chansons n'étaient pas héroïques. Ils avaient oublié, peut-être, les grands refrains patriotards. Beaucoup de ceux qui étaient là, entre les marins, étaient des ouvriers d'usines, des antimilitaristes d'hier, des réfractaires plus habitués, à gueuler à l'occasion, l'hymne populaire, l'Internationale, que ces bruits désuets, depuis 1870, la Marseillaise, — le Chant du Départ. Comme ils voulaient, quand même, témoigner de leur contentement ou tromper leur émotion, ils entonnaient des couplets à la mode, des « scies » de café-concert, et d'autres rengaines, en se rendant au quai d'embarquement.
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Personne, ou presque, ne s'occupait d'eux. On eût cherché vainement des chefs pour diriger ces réservistes, les guider, leur indiquer le train qu'ils devaient prendre. Le soldat français n'est pas un enfant ni une tête de bétail ; on lui faisait l'honneur de lui croire une grande intelligence et on le laissait se débrouiller, de confiance. On avait mis des poteaux indicateurs, au bout des quais, et cela devait suffire. Les ignorants, les timides, demandaient un renseignement aux camarades, qui n'en savaient pas plus qu'eux ; mais on finissait par trouver le train dans lequel il fallait monter.
Marc Anavan lut sa destination sur une pancarte de toile. Il s'approcha, grimpa dans un wagon à bestiaux. D'ailleurs, il n'y avait que des wagons à bestiaux au long de ce quai. Tout à fait au bout, près de la locomotive, était accrochée une voiture de voyageurs réservée aux officiers ; mais, avec ses goûts de pauvre, il préféra s'abstenir d'y prendre place : il voulait rester en contact avec les humbles, lui qui défendait leur chimère de bonheur.
On n'attendit pas longtemps. Sitôt complet, le convoi démarra. Il partit lentement, à la vitesse d'un homme au pas, ce qui fit rire les réservistes. Les lazzi se croisèrent :
— A cette vitesse, on en a pour cinq ans.
— La guerre, an douille, on lui tourne le dos.
Le rire régnait en maître. D'un wagon à l'autre, des gens qui ne s'étaient jamais vus s'interpellaient familièrement :
— T'as pas une cigarette ?...
— Mai$ si, mon vieux,.. Tiens, via le paquets MMs tftohn de me 1» retourner..,
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— Passe le litre, l'enflé !... On invite le« copain* ! Philosophiquement, ceux qui n'avaient pas eu le
temps de déjeuner avant le départ, sortaient de leurs valises modestes de gros morceaux de pain, de la charcuterie, des bouteilles. Et ils commentaient leurs actes simples par des échanges de paroles sans émotion :
« — Faut bien se « les » caler, avant le coup de torchon. — On sait qui par), on ne sait pas qui revient. — Mors, le mieux est de ne pas se faire do bile. »
A Versailles, après de nombreuses stations, on s'arrêta interminablement. On interpellait les employés de la gare :
— Combien d'arrêt ?...
Mais, bien entendu, personne ne pouvait donner un renseignement précis. Les trains militaires allaient, à vingt kilomètres a l'heure, et ils armeraient quand ils pourraient. De même, les itinéraires ne ressemblaient pas du tout aux parcours habituels. On bifurquait sur des lignes de ceinture, on lisait des noms de stations inconnues. Marc Anavan put comprendre, néanmoins, qu'on passait par Chartres, après avoir suivi, un moment, la ligne de Brest, puis on continuerait par Saumur. Car chaque train suivait une voie différente ; tout était prévu, calculé pour un transport méthodique.
Comme on stationnait toujours, loin de la gare de Versailles, pour changer la locomotive, une vieille machine» mobilise, elle aussi, et qui avait donné. autrefois, tout ion effort, les hommes descendirent «(in 4* m dégourdir les jambes. Ils an profitèrent
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pour couvrir d'inscriptions joyeuses ou belliqueuses les wagons-escargots. D'autres, qui savaient dessiner, eurent tôt fait de caricature» le Kaiser ; et, bientôt, à la grande joie des badauds qui venaient acclamer les réservistes au passage, le train ressemblait à un album sur roues, fantaisiste, parfois ordurier.
Sans avertissement, soudain, la locomotive démarra. Alors, en grappes, les hommes grimpèrent sur les marchepieds en poussant des cris :
— Eh ! le mécano, t'es pas fou ?... Attends un peu!
— Il emballe sa machine, cet animal ! La limace prend le mors aux dents...
Toujours, et à tout instant, s'affirmait cette gaîté sans réticences, qui avait surpris Marc. Ces futurs combattants ne pensaient pas au métier horrible qui allait être le leur, hier, ces hommes étaient des ouvriers, de paisibles commerçants, des employés, des patrons, et ils allaient recevoir la mission de risquer leur vie pour la défense du sol national. Ils n'y pensaient guère. On eût juré que, au bout du trajet, c'étaient les grandes vacances — pour ces écoliers joyeux, sur le chemin de la mort.
Tout à l'heure, en serrant sur leurs poitrines, leurs femmes et leurs enfants, ils avaient pleuré ; c'était fini. Tout entiers à l'imprévu de ce voyage, mais pas ignorants de leur sort, comme des moutons destinés à l'abattoir, il leur plaisait de ne pas s'occuper de demain et de prendre ce départ pour un congé joyeux, une sorte de libération de la vie civile, une escapade, une parenthèse.
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