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LE TRAIN IVRE

Rientôt, à Chartres, il y en eut qui étaient complètement en goguette. On eut toutes les peines à les empêcher de monter sur le toit des wagons et d'essayer de s'y tenir debout, chantant à tue-tête, pendant la marche. Et, comme on s'arrêtait à toutes les gares, même aux haltes les plus insignifiantes, ils descendaient pour cueillir des fleurs dans les jardins ou les champs, arracher des herbes sauvages aux pentes des talus, couper des branches d'acacias pour décorer leurs wagons à bestiaux.

Ils s'amusaient d'un rien. Parce que des inscriptions annonçaient que les wagons devaient contenir huit chevaux en long, ou trente-deux hommes, ils se comptaient, et, constatant qu'ils étaient, parfois, plus de quarante, ils prétendaient exiger des hommes en surcharge, un supplément, sous la forme d'une bouteille de bière ou de vin.

Les matelots étaient les plus terribles. Et leur sansgêne, leur insouciance du danger qu'ils allaient courir, un mépris absolu de tout ce qui, au surplus, pouvait contrarier leur désir de rigolade, ne tardait pas à gagner les autres hommes du convoi. Et ce train, qui, sans eux, eût. été, peut-être, sage, devint une sorte de train fou.

Quand ils eurent compris, après une demi-douzaine d'arrêts de quelques minutes, dans des gares modestes, que ce serait aimi tout le long du trajet, le» matelots én>lr§nt eetlt idée qu'on Avait le tempa d'aller hoir»

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un coup. Ils sautèrent à terre, à la première occasion, et, franchissant barrières et haies, sous les yeux des territoriaux ahuris, ils envahirent, en un clin d'oeil, les cafés avoisinant la station. Mais, devant cette clientèle inattendue, exigeante, les servantes paisibles de ces lieux provinciaux, perdirent la tête. Les marins, bons garçons, se servirent euxmêmes, et partirent en laissant, au hasard, sur les tables, le prix des consommations et des pourboires royaux.

Mais, comme ils ne revenaient pas assez vite, le train démarrait sans eux. Alors, ils couraient, en riant, à sa poursuite, s'amusant de l'incident. Le mécanicien, qui voulait, surtout, les effrayer, mais ne poussait pas sa machine, afin de leur laisser le temps de grimper, regardait, penché, s'il en restait encore sur la voie. Ce n'était qu'après leur embarquement complet, qu'il ouvrait un peu plus la vapeur, pour marcher à vingt ou vingt-cinq kilomètres à l'heure.

Bientôt, les conducteurs du train eurent de graves soucis, car la même scène se répétait à toutes les gares dont les abords possédaient un café, un hôtel, un débit quelconque. Et comme ces hommes de mer commençaient à être un peu saouls, il fallut les surveiller étroitement. Mais on eut beau les morigéner, ils répondaient par des rires et n'en franchissaient pas moins les haies et les barrières, comme, des chats, en dépit des consignes données aux territoriaux gardant les voies.

Devant cette invasion insolite, les débitants affolés, refusaient de servir. Ce n'était pas pour gêner les matelots : ils s'emparaient des bouteilles multicolores,

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bien alignées sur les étagères, se versaient copieusement, mais s'en allaient désormais, oubliant de payer, les porte-monnaies étant devenus vides. Un peu plus loin, ils trouvèrent plus simple d'emporter, dans le train, Jitres et verres : çà les dispensait de courir, en s'essouf fiant, après le convoi remis en marche.

Vers le soir, ils étaient complètement ivres. Alors, ils ne prenaient plus la peine de demander qu'on les servît. Us sautaient à terre, avant l'arrêt du train, couraient, en trombe, à cent ou deux cents, jusqu'aux cafés ouverts, raflaient, en un clin d'oeil, tout ce qui leur tombait sous la main, et s'en revenaient en chantant, ravis de leur exploit. Il y en eut qui, ne trouvant, plus de boissons à chaparder, emportèrent des assiettes, des soucoupes, des pyrogènes remplis d'allumettes. L'un d'eux, ayant trouvé un timbre de bronze servant à appeler le garçon, s'en servait comme d'une musique dont il accompagnait une chanson de route.

Il fallut télégraphier aux stations à venir pour faire fermer les débits, avant l'arrivée du train chargé de celte bande en délire. Et ils furent bien forcés, alors, de cuver leur vin sans alimenter leur ivresse. Cependant, tous ne consentirent pas à rester immobiles et sages, allongés sur les banquettes. Des fous, qui se croyaient sans doute à bord de leur na\ire. grimpèrent sur le toit des wagons, d'antres se pendaient aux marchepieds. =i bien qu'il en tomba trois, d'un coup, sur la voie. Or, comme il n'y avait nulle sonnetle d'alarme, dans oe train composé de wagons .1 bestiaux, et que cee événements se passaient, à l'arrière, un marin, hardi et peut-être plus saoul que

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ses camarades, monta sur le toit, puis courut, de wagon en wagon, jusqu'à la locomotive, au grand effroi du conducteur, qui fît stopper dès qu'il l'aperçut dans sa périlleuse situation. Il fallut attendre. A peine la locomotive arrêtée, les amis des matelots tombés sur la voie, sautaient à terre et couraient pour ramasser les malheureux. Mais, au bout d'une demiheure, on voyait revenir tout le monde : l'incident s'était passé sans accident.

Ils étaient, après tout, comme de grands enfants turbulents, un peu fous, qui voulaient leur récompense avant de se faire tuer, et Marc Anavan, qui déplorait leur exactions, mais les pardonnait, ne pouvait se défendre, en les contemplant si gais, si insouciants, d'un attendrissement.

Quand vint la nuit, ils étaient tellement fatigués qu'ils s'endormirent sur les banquettes de bois, ou dessous. Un relent épouvantable sortit bientôt de ces wagons, pire peut-être que lorsque des bœufs ou des moutons les occupaient. Déjà, c'était un aspect de la guerre : il ne fallait pas s'y* arrêter. Néanmoins, l'Empereur des Pauvres, qui n'avait pas l'habitude de ces promiscuités, en eut la nausée, parfois.

On arriva à Nantes, vers minuit, et sous une pluie battante. Quand on descendit du train, la belle ardeur du départ s'était beaucoup calmée. D'aucuns maugréaient :

— Ben, c'est ça, le pays ?... Un vrai pot-dechambre !

Mais un loustic railla :

— T'en verras bien d'autres !... Si t'as peur de « la flotte », déjà !...

Réveillés enfin, en sortant de la £arc, les réser-

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vistes se retrouvèrent patriotes comme à l'heure de l'embarquement. L'un d'eux avait, en cours de route, déniché un immense drapeau ; on le déploya, et, tandis que la pluie tombait à torrents, groupés autour de l'emblème national, les hommes du convoi, d'une seule voix, immense, qui retentit dans la nuit, entonnèrent :

Allons, enfants de la Puirie,

Le jour de gloire est arrivé !. . .

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