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ORGANISÉ À LA GRACE DE DIEU

Marc Anavan, en sortant de la gare, avait quitté ses compagnons de voyage. Comme il n'y avait plue de fiacres, les chevaux ayant dû être réquisitionnés dans la journée sans aucun doute, il s'en était allé à pied, sous la pluie*, cherchant un gîte. Mais, dans les deux hôtels où il s'était présenté, on n'avait pu le recevoir, faute de place. Depuis quarante-huit heures, il ne restait plus une chambre, en raison de l'affluence considérable des voyageurs arrivés pour répondre à l'appel de mobilisation. Alors, éprouvant le besoin de se restaurer, il était entré dans un café resté ouvert, el s'était fait servir une boisson chaude. A ce moment, i! avait connu une minute de tristesse. Il pensait à Silvette, toute seule, à Paris, pieu ranl peul être, malheureuse d'être abandonnée. Il dehors, celte pluie froide qui tombait sans cesse, plaçait toutes ses pensées.

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Des consommateurs attardés discutaient, leur manille finie, parlaient du mouvement inusité qui avait animé la ville, toute la journée, ainsi que des rares dépêches. Depuis le dimanche, les journaux de Paris n'arrivaient plus, et ceux de la localité manquaient de renseignements. On devait s'en tenir aux hypothèses, aux racontars, surtout, on en faisait des conversations effarantes. Des gens notoires avaient été fusillés le matin, des espions, depuis longtemps vendus à l'Allemagne. Des contremaîtres, des ouvriers des chantiers de construction de la Loire avaient été arrêtés, disait-on, car ils ne complotaient rien moins que de faire sauter l'usine dans laquelle on travaillait activement pour la défense nationale. Heureusement, notre service de contre-espionnage était bien fait, et l'on avait pu mettre hors d'état de nuire, à la première heure, ces indésirables, à la nationalité douteuse, installés chez nous pour nous trahir.

Marc, silencieux dans son coin, écoutait, n'ayant rien de mieux à faire. Et, bientôt des regards soupçonneux obliquèrent de son côté ; il perçut, devina plutôt des chuchotements. Puis quelqu'un sortit. Un quart d'heure après, un agent de la Sûreté venait, poliment, lui demander ce qu'il faisait là. L'aventure l'amusa un moment, le réconforta, car elle lui prouvait en quel état de veille se trouvait la Nation.

Vers une heure, la pluie cessa de tomber. Alors, il régla sa consommation, et, sa valise à la main, s'en fut, à nouveau, à la recherche d'une chambre. Mais il ne fut pas plus heureux que la première fois.

Or, comme il recommençait à errer dans les rues tristes et désertes de la ville bretonne, il rencontra un groupe de réservistes, longeant les murs, avec de«

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mines l'alignées. Il reconnut quelques-uns de ses compagnons de route, qui étaient avec lui dans le wagon à bestiaux. II? étaient une vingtaine, suivis d'un autre groupe moins nombreux, qui venait un peu plus loin. Tous avaient l'air morose, éreinté, marchaient la tête liasse, comme déçus. Dans le deuxième groupe, se trouvait l'homme qui, à la sortie de la gare, tout à l'heure, porlait triomphalement le grand drapeau déployé, tandis que ses camarades chantaient. Mais, cette fois, le poehard ne marchait plus en tête, Marc s'arrêta sur le trottoir, pour regarder ces homme*, si changés depuis leur arrivée. Ils l'interpellèrent :

— T'es comme les frères ?... On couche à la belle étoile ?...

— Pas la peine de chercher, va, mon vieux : il n'y a plus une « carrée » dans le pays.

Marc pensa : « Pourquoi ne sont-ils pas à la caserne ?... » Déjà, il* avaient disparu au coin d'une rue, dans la direction des quais. Ils allaient devant eux. philosophiquement, pour tuer le temps, sans doute, Comme de- âmes en peine. Et il restait là, un peu inquiet, soupçonnant une mauvaise organisation, gêné, lui, un officier, par celte ombre au tableau, lorsqu'un inconnu, un réserviste aussi, revenant en arrière, s'approcha :

— Pardon, mon lieutenant. Vous permettez ?... L'homme, déjà, s'emparait de sa valise.

— Que voulez-vous ?

— Ça me fait quelque chose de vous voir comme ça, tout seul dehors, par ce temps... N'en* eherchez une chambre ?... Alors, lai«sez-moi vous accompagner pour porter votre valise.

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— Mais, qui êtes- vous ?... Gomment savez- vous que je suis officier ?...

— Qui je suis, moi ?... Un Parigot de Montmartre... Je m'appelle Gaston Larpette, et je vous connais depuis longtemps, allez !... Ce n'est pas d'aujourd'hui. D'abord, je suis de votre compagnie. Demain, je serai sous vos ordres.

Marc Anavan murmura, faisant un effort de mémoire :

— Gaston Larpette ?... Je me souviens vaguement... Aux grandes manœuvres, c'est vous, n'est-ce pas, qui amusiez la compagnie ?...

— C'est ça ! J'ai pas un pareil pour faire des blagues. C'était pas une raison, parce que j'étais obligé de tirer dix-sept jours, pour passer le temps à récriminer.

Mais un autre souvenir revint à la pensée de Marc. Il fixa l'homme, sérieusement :

— Vous étiez, aussi, une mauvaise tête... Vous souteniez, dans les coins discrets, au milieu des camarades, des théories antimilitaristes... Vous étiez signalé... Bref, vous êtes un anarchiste ?...

— Comme vous ! On se connaît mieux que vous ne croyez... Un anarchiste ! Je ne m'en cache pas 1... Vous l'êtes bien, vous ! Est-ce que ça nous empêchera de faire notre devoir ?

Marc Anavan n'avait rien à répondre. Et puis, ça n'était plus le moment ni le lieu. Gaston Larpette, d'un ton désabusé :

— On nourrit, comme ça, des idées qui ont l'air terribles, mais qui ne font de mal à personne. Ça vous gêne-t-il de vous rappeler que vous aussi vous êtes internationaliste ? Eh bien, ne va-t-on pas l'être,

des internationalistes ? C'est pas pour la France seulement qu'on va se faire casser la gueule : c'est pour les autres pays qui profiteront de notre victoire, et plus que nous* peut-être.

Maintenant, du réfractaire inconnu, prêt autrefois à toutes les besognes, mêmes les plus discutables, qui eussent combattu la société, il ne restait plus qu'un pour qui la guerre devenait une rigolade, un spectacle.

— Mais, c'est pas tout ça, mon lieutenant, il s'agit de vous trouver une chambre.

— Et toi ?...

— Oh ! moi !

— Pourquoi n'es-tu pas à la caserne, ainsi que tes camarades ?

Gaston Larpette, éclatant de rire :

— A la caserne ? On en sort I Si vous saviez connue on nous a reçus !... On ne veut pas de nous !

— Que me chantes-tu là ?...

— Écoutez, mon lieutenant, cherchons notre chambre, ça vaut mieux.

Marc comprit que le soldat ne voulait pas, pour l'instant, raconter son odyssée. Ils se remirent donc à marcher. Gaston Larpette portant la valise, en quête d'un logis. Mais ils ne purent dénicher le moindre gîte. Dans les hôtels de premier ordre, comme dans les meublés modestes, tout était comble depuis l'avant-veille. On comptait que plus de cinquante mille hommes étaient arrivés, et beaucoup, qui avaient des moyens, s'étaienl empressés de s'installer en ville, en attendant qu'on leur désignât le dépôt auquel ils seraient affectés.

Pendant plus d'une heure, ils suivirent, des rues hostiles, aux ténèbres silencieuses. Partout où ils

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sonnèrent, on leur faisait la môme réponse qui était un refus, un regret quelquefois exprimé sans politesse. Même, à certains hôtels, on les laissait sonner inutilement, sans leur ouvrir, sans s'inquiéter d'eux. Bientôt, la pluie se remit à tomber.

— Zut ! s'écria Larpette, v'ià le bouillon !... Quel sale patelin !... J'espère qu'on ne nous laissera pas moisir ici I...

Ils se mirent à l'abri sous une porte cochère. Un moment, ils restèrent sans parler, transis par l'humidité, grelottants. Larpette était vêtu plus que légèrement. Il était parti avec son petit complet d'alpaga gris, une tenue d'été qui donne frais quand on erre en plein soleil, le dimanche, sur les boulevards, surchauffés ou sur les routes, en banlieue. Sous son bras, il tenait un paquet ridicule, roulé dans un journal, tout son baluchon. Comme ils étaient blottis dans l'angle du mur et qu'une corniche basse les abritait un peu, peudant que tombait l'averse, inlassablement, Marc redemanda :

— Enfin, pourquoi ne vous a-t-on pas reçus à la caserne ?... Il n'y avait donc personne à la gare, à votre arrivée ?

— Non, mon lieutenant, personne. Et puis, on connaît le chemin, n'est-ce pas ?... Alors, on s'est mis en rangs de nous-mêmes, par quatre, bien alignés. Puis, en route, en chantant. Bien sûr, à ce moment, on pensait qu'on serait reçus à la caserne, comme des héros. On arrivait tout feu, tout flamme, pour se faire casser le figure : ça mérite des égards. Et c'est le cœur en fête qu'on a défilé dans les rues, en se rendant au dépôt. Mais, là, porte de bois. Quand an nous a vus si nombreux — on était bien six cents

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— et si bruyants, surtout, l'adjudant de garde nous a envoyés promener : « Vous vous présenterez demain matin », a-t-il dit. D'ailleurs, la caserne était pleine. Quelques-uns," qui avaient pu se faufiler dans les chambrées, sont revenus, chassés par les premiers occupants, qui ne voulaient rien savoir pour faire de la place. Alors, oh s'est remis à suivre les rues ; mais on chantait un peu moins, naturellement. La pluie, vous savez, ça n'est pas fait pour pousser à la joie... Écoutez, mon lieutenant, on va pas coucher là, tout de même. Si on retournait à la gare ?... On trouvera bien une place sur une banquette de salle d'attente, ou dans un wagon. Peut-être, avec de la chance, on dégottera une voiture de luxe P... I ça qui serait bath !

Au fond, il avait raison. Rien ne serait plus stupide que d'attraper une pneumonie. Profitant d'une calmie, ils quittèrent leur abri et regagnèrent la Mais. là. déception. Des soldats en arme-, auxquels ils n'avaient pas fait attention en débarquant, gardaient les salles, militarisées, et les voies : on ne pouvait passer. Il fallut donc retourner vers la ville.

Au surplus, ils rencontrèrent d'autres réservi qui erraient, comme eux, et aussi des officiers, en tenue, qui cherchaient, faisant porter leur cantine par un soldat de bonne volonté. L'infortune des autres rendait un peu moins amère leur situation, quand ils aperçurent, sur les quais, un débit resté ouvert.

— Veine ! s'écria Gaston Larpette. On va pouvoir hauffer !

Marc ne trouva pas qu'il abusait. Il eut pitié de lui. qui devait Être gelé sous ses minces vêtements détrempés par la pluie. Il le suivit dans l'estaminet.

C'était une sorte de boîte à matelots, à proximité des maisons closes. Une servante équivoque, aux mains molles, sales, au corsage ballottant, vint les servir, en leur jetant un regard en coulisse. Gaston Larpette, s 'étant fait servir un vin chaud, qu'il avala d'un trait, avoua, d'un air satisfait :

— Ça va mieux !... Mais j'en prendrais bien un autre. Vous permettez ?...

Il but trois verres coup sur coup ; après quoi, il eut une figure toute rouge, heureuse, et des yeux qui brillaient. Alors, il ne parla plus de s'en aller. Il pleuvait toujours : on entendait l'eau dégouliner contre les vitres.

Le Parisien, dans le bien-être de ce refuge, et la langue déliée par le vin chaud, se mit à parler d'abondance. Il raconta ce qu'ils étaient devenus, lui et ses camarade^, après qu'on eut refusé de les recevoir à la caserne. Et il racontait cela sans haine, sans récriminations, sans s'élever contre l'imprévoyance des chefs, qui devaient savoir, pourtant, que des réservistes arriveraient ce jour-là, et qu'il faudrait les loger. Il leur trouvait même des excuses.

— Faut-il leur en vouloir. Paraît qu'on a plus d'hommes que ce qu'on croyait. On comptait sur vingt mille; aujourd'hui, il en est venu trente... D'après ce que m'a dit un gendarme, qui montait la faction devant sa caserne, il n'y a pas de déchet.

: comme ça qu'on est, en France ! Tout le monde est bon !... Alors, faut pas se plaindre. Demain, on nous casera. En attendant, c'est pas rigolo, ces ballades sous la flotte..

Ils avaient cherché un coin partout, jusque sous les bâches goudronnées, couvrant les marchandises du

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port. Mais ce n'était pas tenable. Lui, Gaston Lar pette, plus débrouillard que les autres, avait eu deut idées qu'il croyait géniales. D'abord, il avait pensé à trouver une. chambre dans le quartier réservé. Il était venu, avec trente francs. Héroïquement, il en sacrilierait dix pour coucher avec une femme, ce qui le faisait bénéficier d'un lit. Mais, dans tous les bor- ] deaux, les pensionnaires étaient sous presse ! On voulait bien servir à boire, toute la nuit, ce qui évitait de passer les heures dehors, mais, pour coucher, ce n'était pas possible. En vain, alla-t-il jusqu'à une offre de vingt francs. La folie, quoi !... (Mais, c'était pour la France.)

Déçu de ce côté, il avait eu sa deuxième idée, et il s'en était allé sur les quais, avec l'intention de ] monter à bord d'un navire amarré à terre. Un matelot lui donnerait bien une couchette, moyennant récom- 4 pense. Mais, étant passé sur le pont d'un voilier, il ■ ne put se faire comprendre de l'homme de garde. Ce] devait être un étranger. Il cherchait sa nationalité, lorsqu'il lut sur une bouée le nom du navire et son' port d'attache : Triestc. Un Autrichien ! C'est-à-dire un ennemi !... Il s'était trouvé là, sans doute, au moment de la mobilisation, et on le retenait. Cet» expérience avait dégoûté Larpette. Il s'était joint à un groupe de copains qui déambulaient tristement! comme lui, et il les avait suivis.

Ils avaient fini par s'adresser à un poste de poli.e, menaçant de tout casser, peur se faire arrêter, et' fourrer au violon, ce qui leur eût fait un gîte. M,ii<. le brigadier, ayant deviné leurs intentions, les avait; fait entrer dans un long couloir, en leur disant :

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— Puisque vous voulez coucher au violou, c'est au bout : entrez vite.

Ils avaient ouvert une porte donnant sur un endroit très sombre. Au bout d'un moment, ils se rendaient compte qu'on les avait fait sortir sur une petite rue déserte. Furieux, ils avaient voulu retourner en arrière ; mais les agents avaient refermé l'huis. Alors, ils avaient erré, de nouveau, jusqu'au moment où Gaston Larpette, reconnaissant Marc Anavan, s'était accroché à lui.

Le bagout du Parisien intéressait Marc Anavan. D'abord, cela lui faisait trouver le temps moins long, et cette fraternité spontanée, avec un de ses hommes, ne lui déplaisait pas. Il pressentait des souffrances communes, plus tard, sur les champs de bataille, où nulle discipline ne tiendrait, où seulement subsisterait, entre les officiers et les soldats, le même esprit de sacrifice et la môme conscience d'un devoir commun. On se comprendrait, sans se commander, ou sans obéir. On oublierait la différence des classes, presque les galons, c'était inévitable. Alors, pourquoi tarder ? Gaston Larpette était, déjà, un ami, quand la servante équivoque s'approcha d'eux :

— Ces messieurs n'ont pas de lit ?...

— Ma foi. non, fit Marc. Si vous pouvez m'en indiquer un ?...

— Le mien, si vous voulez ? Je suis très... Marc eut un haut le cœur. Il pensait à Silvette.

Plutôt errer toute la nuit, dehors, sous la pluie, que cette horreur. Larpette, avec son flair de Montmartrois, le tira d'affaire, en pensant à lui-même. Se penchant à son oreille, dans une gaîté gauloise :

— Prêtez-moi donc un louis, mon Empereur ?

Marc sourit. Posant un billet de cent francs Kur la table :

— Tenez, dit-il à la femme, voici pour vous. Soyez gentille pour lui. Moi, je dormirai sur ce banc.

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