LA GUERRE DE CINQ MOIS
A Paris, au début de la mobilisation, une angoisse étouffante régna. Certes, tout le monde éprouvait cette sorte de frénésie contagieuse, qui accompagne les grands bouleversements. La population vibrait à l'unisson, tressaillait d'un même .désir, était parcourue, de Belleville à Montrouge, de Montmartre à Grenelle, à travers les quartiers riches et pauvres, d'une fièvre d'héroïsme et de foi. La guerre n'était pas déclarée officiellement. Pourquoi, ces retards, ces atermoiements, qui faisaient rester à Paris, l'ambassadeur d'Allemagne, quand l'Autriche et la Rus-ie étaient en guerre, et (pie la France, pour demeun t fidèle à son alliance, et méprisant les combinaisons, donnait ses passeports au représentant de l'Autriche- Hongrie ?
Enfin, masques joies, le 3 août, l'ambassadeur d'Allemagne, M. de Schoen, quittait Paris, après avoir remis à M. Viviani, la déclaration de guerre et confié les archives, avec les intérêts allemands, à l'ambassadeur des États-Unis. Dès lors, les armées décideraient du destin. \u vingtième Biècle, «les hommei civilisés allaient se jeter les uns gur 'es autres, comme les
sauvages des siècles passés, mais avec des moyens de combat modernes, avec les engins effroyables inventés depuis la découverte de l'électricité, de la télégraphie sans fil, les automobiles, les aéroplanes, les canons à tir rapide, les sous-marins, les torpilles monstrueuses, la mélinite et tout ce qu'inventerait, dans ce conflit, le cerveau de Satan.
Il y eut, durant la première semaine, de véritables instants de souffrance morale et de crainte. On savait maintenant, que notre mobilisation était en retard d'au moins vingt jours sur la mobilisation allemande. Rattraperions-nous le temps perdu ? L'Italie resterait neutre, et l'on soupira. Cette défaillance d'un allié, dans le camp ennemi, nous permettait de dégarnir notre frontière des Alpes, et de faire venir, à travers une Méditerranée libre, nos troupes d'Algérie, du Maroc, et celles de nos possessions fidèles de l'Afrique Centrale.
Restait l'Angleterre. Pas d'alliance réelle avec elle, mais l'Entente cordiale. Platonique ? La réticence de l'Angleterre énervait jusqu'à l'exaspération. Enfin, la neutralité de la Relgique violée, Albion, parce qu'elle sentit le danger sur elle, n'hésita plus. Son appui, cétait. d'abord, la paralysie complète des forces navales allemandes. En même temps, on sTiypn#tisait sur la résistance imprévue de Liège, dont les canons fauchaient comme des blés, la masse envahissante. Et des soldats français pénétraient en Alsace.
Au milieu de cette fièvre héroïque, de cet enthousiasme débordant, nombre de ceux qui n'étaient pas soumis aux obligations militaires, s'engageaient. On voulait en finir très vite et brillamment. Une opprobre montait dans le monde entier, autour du
colosse germain, dont l'agression contre la Belgique était odieuse, impitoyable. Ce fut alors que Jean Sarrias, son fils André, revenu de Londres, et Julien, se firent inscrire. Ensemble, ils se rendirent au bastion du boulevard Lannes, où se présentaient les volontaires. Pour Julien et André, cette formalité militaire était presque inutile, car leur classe allait être appelée : mais ils s'offraient le plaisir de devancer l'ordre.
Jean Sarrias, trop vieux d'un an pour être mobilisé, charma le major par sa robuste constitution et son allure décidée. Comme il avait servi dans l'artillerie, autrefois, il obtint de retourner dans cette arme. Néanmoins, le service moderne exigeant des connais sances spéciales, le maniement d'un matériel renouvelé, il irait, d'abord, aux parcs d'instruction; ensuite, on verrait, selon les circonstances. Son fils André fut informé qu'il rejoindrait un dépôt où serait faite son instruction, en vue de faire partie d'une batterie de eampagne. Julien, lui, sur sa demande, fut autorisé à entrer dans l'infanterie, avec affectation aux compagnies de mitrailleuses.
Peu de temps après, chacun eut sa feuille de route, pont- rejoindre le dépôt qui lui était assigné. Jean Sarrias devait se rendre à Marseille, et son fils à Rouen. Quant à Julien, il allait dans une sous-préftv ture, à Mamers. Mais ils savaient très bien que ces destinations n'étaient que provisoires et que, bientôt, il- entreraient dans un service actif, c'est-à-dire aux .innées combattantes.
En même temps qu'eux, les fils Bonnet-Picard, Emile et \rthur, étaient appelé*. Charles Négaud), lui, était déjà parti pour Toulon, retrouver son régi-
ment d'infanterie coloniale. Quant à Gobin, que pouvait-il faire, avec sa femme dans un hôpital de fous, et six enfants en bas âge ? Il continuait son petit bonhomme de chemin de croix.
La séparation de Sarrias et de son fils, accompagné de Julien, fut émouvante. L'anarchiste, la voix mouillée, tremblante, évoquait une heure semblable, où il avait conduit André et Julien, il n'y avait pas un an, à la gare du Nord, quand il les faisait s'expatrier pour l'Angleterre, déserter, bref. André disait ■
— Je viens d'un pays où l'on se prépare à nous aider. Qu'eût-on pensé de moi, si je n'avais pas répondu à l'appel de ma patrie, et si j 'étais resté à Londres ?
Ils sVmbrassèrent longuement, sur le quai de la gare. Lorsque Julien et André se trouvèrent seuls, dehors, ils se regardèrent avec émotion.
— Qui aurait prévu ça, Julot ?... Mon père, engagé volontaire, tout près de la cinquantaine ! Lui ! l'antimilitariste, soldat !
Comme ils allaient se quitter, un camelot, s'arrêtant essoufflé, leur mit presque de force un journal dans la main. C'était une édition spéciale, annonçant l'entrée des Français à Mulhouse. Ayant lu, Julien serra les poings avec rage :
— Nous arriverons trop tard.
Des gens, dans la rue, s'interpellaient en riant :
— Qu'est-ce qu'on leur met, aux Pruscos ? Dans les cafés, aux terrasses — permises encore —
les buveurs de bocks prenaient des airs entendus :
— Dans huit jours, nous serons à G'olmar, peutêtre à Strasbourg. Pour Metz, ce sera plus difficile ; mais on en viendra à bout. D'ailleurs, la Russie
l'orace. q
i3o L'ORAGE
avance une armée de cosaques, en un raid audacieux, un rouleau compresseur qui va passer sur la Prusse Orientale.
Tant d'illusions dans le public pouvaient avoir de fâcheuses réactions. L'exemple de Liège, tenant toujours en respect les forces assaillantes, autorisait tous les espoirs. Du moment que la petite Belgique réussissait à paralyser le colosse, au moins pour un temps, que ne ferions-nous pas ?
Les boulevards avaient un air de fête. Les cafés, les maisons particulières, petites boutiques et grands magasins, tout ça était largement pavoisé, comme si nous tenions déjà la victoire. En tout cas, il y avait dix jours que nous étions en guerre, et pas un pouce de la terre de France n'était foulé par l'agresseur.
Le travail accompli sur mer, par les croiseurs des marines alliées s'ajoutait aux nouvelles favorables. C'était la chasse sur tous les océans, où l'Allemagne insolente, dont le pavillon, hier encore, flottait aux quatre coins du monde, perdait, une à une, les plus belles unités de sa flotte de commerce.
— Ce sera fini dans un mois ! disaient les malins, à l'heure de l'apéritif.
Mais des stratèges de café hochaient la tète. l'air moins optimiste.
— N'allons pas si vite. Mettons pour la V ël.
— Nous les battrons en Belgique ; il paraît qu'on leur prépare une réception dans la vallée de la Meuse.
C'était, en effet, le Becref de Polichinelle que nous n'attendrions pas les Allemands, malgré leur avance, et que nous irions à leur rencontre. La France devait à la Belgique de la secourir, avant que l'ennemi ne
LA RUÉE ALLEMANDE i3i
lui fit payer trop cher sa prétention de tenter de l'empêcher de passer.
Sur les boulevards, noirs de monde, vers six heures du soir, Julien et André avaient de la peine à se frayer un passage, à travers les optimistes, parmi l'enthousiasme général et la confiance inouïe dont faisait preuve la foule.
Au coin du faubourg Poissonnière, ils se séparèrent. André partait, le soir même ; Julien, le lendemain matin.
— - Au revoir, André !
— Au revoir, Julien !
Des gens, qui les avaient entendus, et qui comprenaient, leur sourirent. Une femme qui passait, des fleurs à la main, les ayant vu s'embrasser, mit son bouquet entre eux pour parfumer leur étreinte. Us se sentirent émus, et très grands.