‹ L'OrageChapitre 18 sur 53 · OU JULIEN RETROUVE PAULETTE · texte numérisé non relu

OU JULIEN RETROUVE PAULETTE

Resté seul, Julien entra chez un marchand de chaussures. On lui avait dit que les dépôts étaient démunis et que c'était un devoir patriotique d'arriver avec des souliers solides. D'ailleurs, on les remboursait, à l'arrivée au corps.

Mais, dans la boutique, il dut attendre. Des réservistes, en nombre, choisissaient, eux aussi, des brodequins, aux semelles épaisses. Il s'assit, à la suite des premiers arrivés, et regarda.

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Or, deux hommes, qui semblaient être des frères, âgés d'environ trente et trente-cinq ans, essayaient, hâtivement, des chaussures. Celui qui paraissait le plus jeune ,eut fini le premier. Il garda, aux pieds, la marchandise, paya, puis revint vers son frère, qu» n'avait pas fini d'essayer :

— Au revoir, vieux !..,

L'autre, qui laçait un soulier, se leva :

— Au revoir, frérot. Tu ne m'attends pas ?...

— J'ai juste le temps de me rendre à la gare.

— Eh bien ! embrasse-moi... On se reverra, j'espère.

— Mes affections à ta femme, aux enfants, puisque, toi, tu as encore deux heures devant toi.

Ils s etreignirent. Un peu d'angoisse, qu'un geste et la volonté chassent. Ils venaient de penser, en ] mémo temps, à l'incertitude du retour. Après ces adieux hâtifs, en public, dans cette cordonnerie, lé plus jeune s'en alla. L'autre, sans un mot, se rasseyant, continua de lacer son soulier.

Un quart d'heure plus tard, Julien ayant fait ses achats, sortait du magasin. Quand il se retrouva sur les boulevards, il faisait nuit. Comme il avait i faim, il cherchait un restaurant pour son dernier dîner.

Une autre édition spéciale venait justement de I paraître : il en sortait une, toutes les quatre heures. Il acheta un numéro et s'en alla, par une rue transversale, le nez dans le journal.

Et voilà qu'une voix de femme, frôlant sa joue, murmure :

— Tu m'invites à dîner ?

— Toi ! Paillette ! fit-il. la gorge serrée.

— Julien... Oh ! pardon !

Au moment où il allait quitter Paris, pour a 1er, peut-être, mourir sur un champ de bataille, il se demandait s'il avait le droit d'être cruel avec son passé ? Une indulgence, sans bornes, était dans son cœur Et elle, qui sentait le désir, quand même, sur ses lèvres, et qui tremblait de bonheur, oubliant tout, son triste métier, les abîmes de honte qui les séparaient, tournait vers lui ses yeux inquiets de se

tromper : ,

— Julien, soupira-t-elle, ne sois pas méchant, ne me méprise pas trop... Je regrette ce que j'ai fait...

Il balbutia, et son visage exprimait la rancœur du passé, de la pitié tendre et un peu de l'amour ancien :

— Je pars demain.

Tu pars ?... Oh ! Julien, mon Julien !...

Elle était devenue toute blanche, et elle pleurait, à chaudes larmees. Lui, ému, regardait, avec tristesse, la gentille prostituée, qui baissait les yeux, tandis que, l'examinant, il se rendait compte de sa déchéance :

— T'as pas l'air d'avoir fait fortune, ma pauvre

gosse !

Paulette répondit seulement avec un sourire plein d'amertume et qui semblait dire : « Pas trop ! » Et Julien, tirant un portefeuille de sa poche, en extrait un billet de cent francs, qu'il tend à Paulette. Honteuse, elle refuse, mais Julien, gentiment :

— Partageons, Paulette, comme dans le temps.

— Viens, dit-il, soudain, en lui prenant le bras. Comme au temps de leur amour de gosses, qui ne

savaient pas encore ce qu'était la vie, et qui ignoraient, malgré tout, la douleur de l'amour, ils s'en allèrent, enlacés. Et, dans les yeux de la fille de trottoir, régé-

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nérée par le pardon du soldat, brillait, dans les ] larmes, une joie qui le faisait sourire. '

Mais Julien pensait, en cette minute d'émotion, qu'il ne la reverrait plus. Et c'est pourquoi, peut-être ayant au cce,ur l'angoisse de mourir, il avait tant t d'indulgence. Et puis...

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