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CHARLOT SOLDAT

Charles Négaud, dit Chariot, ancien souteneur de la Gouine — promu contremaître de la maison Bonnet- Picard, grâce aux manœuvres de sa maîtresse, entretenue par le patron — n'avait pas le sourire, et son enthousiasme n'était frénétique qu'en apparence. Quelques années plus tôt, quand il sortait du régiment, dont il gardait, pourtant, un mauvais, souvenir, il se fut plié, sans trop mauvaise grâce, à la nécessité de combattre. Alors, il n'avait rien à perdre, ne possédant rien. De plus, avec sa nature violente et son appétit de rudes émotions, la guerre l'eût séduit : les petits bandits font, souvent, des héros ; le bagne ou la croix d'honneur, ça dépend des motifs de tuer.

Quand il cherchait sa voie, et que l'atelier déplaisait à sa nature révoltée, la perspective du danger n'aurait pas eu figure d'épouvantail. Mais il s'était habitué à ne rien faire. Sa paresse native, ses penchants voluptueux, jouisseurs, contentés par une maîtresse de hou rapport, obéissante, esclave attentionnée, domp tée, lui iirent trouver belle une vie de « farniente m.

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La guerre, maintenant, dans son esprit plus apaisé, détruisait l'ordonnance d'une existence heureuse.

Avide, chaque jour, de plaisirs plus complets, ayant mesuré la bêtise des bourgeois, l'immensité de i leur égoïsme, il avait jalousé leur bien-être, estimant injuste de n'avoir pas sa part de leur contentement. Et c'est ainsi qu'il était devenu anarchiste. Mais les actions collectives ne lui souriaient qu'à la condition de servir, en fin de compte, son intérêt particulier ; — c'est pourquoi, s'il admirait sincèrement Sarrias, dont l'idéal était l'affranchissement des travailleurs, il ne pouvait s'empêcher de l'estimer naïf. Il voyait très bien ce que les projets du sculpteur pouvaient rapporter à la cause ouvrière, mais pas le bénéfice, immédiat ou non, de Jean Sarrias.

Adaptant ses pensées à ses actes, il avait combiné, lui, de mettre le cap sur un capitaliste, proie à conquérir et à déplumer. Il se consacrerait, tout entier, à cette œuvre patiente, difficile, et, s'il la menait à bien, s'il captait, avec Laide de la Gouine, la fortune du père Bonnet-Picard, pour en jouir à son tour, il aurait fait du bon ouvrage social, dont il serait seul à profiter. Si chacun, dans sa sphère, agissait de même, si chaque homme mal partagé, visait un autre homme plus fortuné, s'accrochant à lui, à sa vie, le combattant amicalement, avec une adresse incessante, cordiale et dévouée, avec les armes les plus subtiles, les plus diverses, selon la particularité faible de l'ennemi, le monde, bientôt, se trouverait bouleversé. Les riches d'hier seraient les malheureux de demain, et l'argent changerait de poche ; c'est, en somme, le but du protétariat, pas encore enbourgeoisé. Partisan de la lutte individuelle — la ques-

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tion sociale étant au fond de tout, au bout du film, une question d'intérêt personnel — Chariot essayait de la résoudre pour son compte, sans s'occuper du voisin.

Ses efforts/ couronnés de succès, démontraient l'excellence de sa théorie. Peu à peu, la puissance de Bonnet-Picard diminuait. Pour satisfaire ses vices, sa passion pour la Gouine, jeune, jolie, vulgaire et savante, le riche industriel, dont la sénilité affaiblissait la résistance, se dépouillait sottement. Et, au moment de la déclaration de guerre, il était sur le point de commettre la dernière folie, en mettant sa maison en société, dont la gestion et les actions seraient entre les mains du conseiller occulte.

Tout était prêt, les actes chez le notaire, étaient rédigés. La mobilisation, interrompait tout, sabotait ce beau travail. Chariot, un instant abattu par ce coup du destin, voyait tomber dans le lac une trame si bien ourdie.

Il ne décolérait pas. La Gouine, elle, pleurait sans interruption. Elle eût, volontiers, sacrifié toutes les espérances et même les résultats acquis, pour garder « son homme » près d'elle. Son amour exclusif, bestial, sensuel, mêlé, quand même, d'une forte dose de sentimentalité, ne pouvait admettre la séparation. Elle conseilla la fuite ; avec l'argent qu'on avait soutiré à Bonnet-Picard, on irait à l'étranger, en Amérique — « En Amérique, hein, Chariot ? » — et l'on tacherait d'être heureux, se contentant d'un rêve à demi-réalisé. Et puis, là-bas, qui sait ?

Mais Chariot n'eut pas de peine à lui démontrer l'inanité d'un tel projet. Il avait la guigne d'être dans les premiers appelés. On le connaissait. Depuis le

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temps que le service de la Sûreté le tenait à l'œil, il y avait des chances pour qu'on ne le laissât pas s'évader. Et puis, on ne circulait plus, sur les lignes de chemins de fer, qu'en montrant des papiers en règle. D'autre part, il faudrait réaliser des valeurs, transformer ce qu'ils possédaient en espèces sonnantes et cela n'était plus possible. La Bourse était fermée, les marchés étaient clos. Le mieux, réflexion faite, était de courir sa chance.

Alors,

en ayant pris son parti, il se donna des allures patriotiques, et il fut un des plus enragés à crier la guerre à outrance : cette attitude ne l'engageait à rien de plus que ce qu'il était tenu d'accomplir.

Il partit donc le deuxième jour de la mobilisation, à huit heures du matin, à la gare de Lyon, pour aller rejoindre, à Toulon, son régiment d'infanterie de marine. Et cette direction, tout à fait opposée à celle où était, pour le moment, le danger, chatouillait agréablement son cœur, qui nourrissait de vagues projets pour échapper aux obligations dangereuses, sans le mettre dans un mauvais cas.

Ce serait bien le diable, à Toulon, s'il ne trouvait pas le moyen de se faire porter malade. Ses camarades partiraient sans lui. Plus tard, bien sûr, il faudrait partir aussi ; mais des jours auraient passé, et la guerre serait presque finie. Car, Chariot avait, comme presque tout le monde, la conviction qu'une guerre moderne se liquiderait en une ou deux batailles gigantesques, à la frontière. Les malins seraient ailleurs, et les plus rnalins sur le front, mais un peu à l'écart.

A peine eut-il fait cent kilomètres, que les spectacles entrevus, par la portière de son wagon, le confir-

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mèrent dans cette croyance. Sur la ligne montante, qui courait parallèlement à celle que son train descendait, c'étaient des convois interminables de soldats, de matériel de guerre, se succédant sans cesse. Toujours, vers le Nord, filaient des théories de combattants, de canons, de caissons, de wagons chargés de fourrages, de chevaux, de munitions. On eût dit que du Midi et du Centre, s'élançaient des forces inépuisables pour enrayer la marche de l'envahisseur, détruire son élan, le repousser. Et ces visions rassuraient un peu Charles Négaud.

Fraternellement, dans les gares où s'arrêtaient des trains bondés, il serrait la main aux camarades qui allaient du mauvais côté, eux. Il leur souhaitait bonne chance, et, sans ironie apparente, même avec conviction, il leur criait :

— A bientôt ! On se retrouvera, sur le front. Les gars lui répondaient :

— Au revoir, mon copain !... A Berlin !

Mais Chariot n'aimait pas les Boches ; il ne voulait pas les voir en face. Un temps magnifique. A mesure que le train s'éloignait de Paris, plus grande se faisait la distance du danger, et cette constatation lui devenait de. plus en plus agréable. Les gêna n'avaient pas des visages angoissés comme ceux de Paris, de Melun, de Dijon. Plus bas que Lyon, on se retrouvait dans uno autre atmosphère. La guerre commençait à peine en Belgique, et la Belgique, c'esi dans le Nord.

A Marseille, pourtant, un brouhaha indescriptible. La gare était comme un immense campement. A voir tous ces officiers, qui allaient et venaient dans l'immense hall, œs daine- île la Croix RoUgG habillées de blanc, pareilles ù des aides d'une -aile chirurgicale, il

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comprit qu'en tous les coins de la France, régnait ia même activité, en vue d'un effort dont chacun, quelle que fût la latitude, prenait sa part. Et ce fut avec moins d'assurance qu'il monta dans un autre train qui devait le conduire à Toulon.

Mais, à peine sorti de Marseille, il se rasséréna. C'était le lendemain, dans l'après-midi, car on avait passé toute la veille et toute la nuit en chemin de fer. Et, sous le soleil splendide de Provence, en cette belle journée d'août, très chaude, la campagne semblait en fête, insouciante des malheurs qu'une autre campagne subissait, dans un autre pays. Il y avait des fleurs dans les jardins très gais entourant les bastides. Les oliviers des grises collines étendaient leurs rameaux de paix, qui faisaient une ombre douce sur les anémones. Et, sur les pinèdes aux cîmes bleutées, un ciel bleu, très haut, apparaissait dans sa majesté tranquille.

Tout le long de la voie, gardant les ponts et même les passerelles de bois couvertes de mousse, où ne passaient que des chèvres, rarement, des réservistes de la territoriale se tenaient dans les attitudes belliqueuses ou résignées, parfois grotesques, insouciantes ou joyeuses. Les uns étaient habillés en militaires, des pieds à la tête. Mais la plupart s'étaient contentés d'un képi ou d'une tunique, d'une simple vareuse de toile, passée sur le gilet, d'un vieux pantalon rouge, ou seulement d'un brassard. Ils étaient armés de fusils d'un modèle abandonné, ce qui leur donnait l'aspect de combattants pour rire, faisait d'eux une armée d'opéra-comique, au rabais, aux accessoires fatigués. Quelques-uns, gênés par le soleil, s'étaient construit des abris avec des genêts ou des fougères

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au bout de quatre piquets. Et, là-dessous, placidement, ils regardaient passer les trains.

Après Aubagne, on oblique vers la mer. Et quand Chariot aperçut la Méditerranée bleue, apaisée, entre deux brefs promontoires, du côté de Bandol, il sentit entrer dans son àme une confiance sereine. Des voiliers, leurs blancheurs en plein soleil, au milieu de tout ce bleu, ressemblaient à des papillons jolis posés, un moment, sur l'eau, avant de reprendre leur vol. Ces navires, qui revenaient peut-être de très loin, d'Afrique ou d'Amérique, faisaient songer à des rives de pays caressés par son imagination, écartaient encore sa pensée du théâtre de la guerre. De l'autre côté de cette mer, c'était l'Algérie. Ah ! on ne verrait pas les Boches, à la tombée du soir !

A peine sur le quai de la gare de Toulon, il commença à déchanter. Un adjudant hargneux, actif, l'œil sans cesse aux aguets, soupçonneux, fît aligner les mobilisés. Il prévint les « fricoteurs » que toute tentative de tirage au flanc serait punie :

— Allons, en rangs, par quatre 1... Et en avant !... C'était la fin de la liberté. Une révolte instinctive

germait en l'âme de Chariot. Vraiment, la transition était trop brusque. Hier, c'était lui qui commandait à des ouvriers, se faisait obéir, craindre : aujourd'hui, il n'était plus rien, un numéro dans une masse. Et cette constatation lui était étrangement déplaisante. Il voulut protester :

— Tout de même, on n'est plus des enfants... Un vient se faire casser la figure pour le pays... Ce n'est pas une raison de nous prendre pour des bêtes qu'on mène à l'abattoir.

L'adjudant le dévisagea, puis :

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— Ah ! Ah ! un rouspéteur !... Ln Parisien ! Eh bien, on te tiendra à l'œil.

Cet adjudant exagérait son air de mauvais bougre ; mais il avait conscience de son rôle, en des circonstances qui lui paraissaient sublimes. Dès le lendemain matin, avant la distribution des effets, les réservistes étaient conduits sur le champ de manœuvres pour apprendre hâtivement le maniement des armes et la théorie du service en campagne.

A dix heures, les soldats rentrèrent, exténués. On les fit déjeuner, puis, pendant l'heure du repos, on les appela pour l'habillement. Chacun reçut son paquetage, s'équipa. A peine l'opération terminée, on repartait pour la manœuvre. En quarante-huit heures, le régiment était prêt. Un exercice ininterrompu, sévère, et maintenant les marsouins étaient dignes de leurs camarades de l'active.

A la fin du deuxième jour de présence à la caserne, ils furent réunis dans la cour. Alors, l'appel étant terminé, le colonel, en un discours ému, rappela les circonstances qui les faisaient se trouver là, groupés autour du drapeau, prêts à répondre à la confiance du pays. Et, comptant que chacun ferait son devoir, noblement, ainsi que l'exigeaient les traditions, la renommée du régiment, il annonça que l'on partirait dans une heure.

Un frisson parcourut lepiderme de chacun. Mais le colonel, tournant les yeux, au hasard, vers les compagnies, n'aperçut que des vaillants qui attendaient, sans broncher, le signal fatidique.

Un fourrier demandait :

— Personne pour la visite ?

Chariot faillit ouvrir la bouche pour se faire ins-

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crire. Mais, à côté de lui, un camarade, qui souffrait d'une entérite, le matin, et qui avait supporté difficilement la manœuvre fatigante de ces deux jours, laissa passer le fourrier sans souffler mot. Alors, Chariot, qui n'avait qu'un peu de colique, resta coi. D'ailleurs, dans tout le régiment, nulle plainte ne se fit entendre. Personne ne voulait ou n'osait être malade au moment de partir.

— Bravo, mes enfants ! s'écria le colonel, quand il vit que ses hommes étaient des braves, bien solides, qui ne boudaient pas en face du danger. Je crois que nous ferons parler de nous.

Il se dressa sur ses étriers, éleva son sabre :

— Régiment ! en avant !

Son commandement, répété au fur et à mesure, par les chefs de bataillon et les capitaines de compagnies « — Bataillon ! en avant ! — Compagnie ! en avant ! — le régiment, musique en tête, sortit de la caserne pour se rendre à la gare. Sur leur passage, des femmes leur mettaient des bouquets dans les bras, et les marsouins partageaient les fleurs qu'ils piquaient au bout du fusil.

Chariot, maintenant, sous ce soleil splendide, ne regrettait rien. Il était pris par une sorte de frénésie ambiante qui lui faisait accepter, sans récriminations, un devoir qui, tout à l'heure encore, lui était désagréable. Le courage des autres le gagnait. I.e régiment monta dans un train composé de wagons à bestiaux. Chariot — repassant par le même chemin qui lui avait paru souriant, quand il «'tait venu — s'en alla, à son tour, vers le Nord, où l'on se batt&il déjà, mêlé à la houle formidable qui déferlait, saftfl fesse, vers la frontière menacée.

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