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IL A TOUJOURS LE FLAIR

Charles Négaud, délivré d'un sentiment qui l'avait fait hésiter devant le danger de l'aventure magnifique, partageait l'impatience de ses camarades, qui, parqués dans un train, roulant sans interruption vers le Nord, auraient bien voulu descendre un peu, pour se dégourdir les jambes. Plutôt la bataille, avec toutes ses conséquences, que cette attente longue, interminable, dans un wagon surchauffé, où l'on respirait à peine.

Et puis, chacun était sûr de la victoire. Cette impression de certitude dans le triomphe, était dans lame de tous les soldats ; et, dans leurs réflexions naïves, ils exagéraient les premiers succès d'avantpostes relatés par les journaux. On était convaincu d'une avance rapide, en pays ennemi, et c'est de bonne foi, que, par les portières, aux arrêts dans les gares, on se donnait rendez-vous à Berlin — avant quatre ou cinq mois. L'incessant défilé des canons, des troupes, des chevaux, des munitions, sur le long ruban d'acier, donnait une sensation de puissance réconfortante.

Le régiment d'infanterie de marine, accompagné d'autres troupes venues d'Antibes, de Nice, de Draguignan, avait pour destination la Haute-Alsace. Quelques précautions qu'on eût prises, ils savaient à quoi s'en tenir, dès Lyon. Et la révélation du futur champ de bataille les remplissait de joie. Ils auraient.

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l'honneur d'être parmi les premiers qui participeraient à la délivrance de l'ancienne province française.

Des nouvelles, affichées dans les gares, les galvanisaient, affiches manuscrites, fouilles de papier ressemblant à des télégrammes. Collées sur un tableau réservé d'habitude, aux dépêches de service, dans les halls des gares importantes, elles avaient un aspect officiel qui inspirait confiance. Pourtant, c'étaient des faux. Nul ne savait, au juste, qui les avait affichées, mais personne n'osait les déchirer, ni même en discuter l'authenticité. Ce pouvait être un officier, quelqu'un chargé de cette mission, qui les avait apportées, puis était reparti, par le train qui l'avait amené, poursuivant sa route. Et ces dépêches signalaient, toutes, des victoires.

Les ayant lues, les hommes qui s'en allaient à la guerre, trouvaient que le train ne filait pas assez vite. Enfin, au bout de deux jours de route, le régiment de Chariot, ralliant une armée commandée par le général d'Amade, arriva à Bclfort. Sans arrêt, dès sa descente du train, les hommes furent dirigés vers la frontière : ils entreraient en action immédiatement.

Quand il se vit, sur la route, le fusil sur l'épaule, ses cartouchières pleines de munitions, Charles Négaud éprouva une émotion insupportable, étrange, qui le faisait trembler.

— C'est bête, tout de même, songeait-il.

Et il était furieux contre lui, car il ne voulait pas \ être lâche, lui qui, sur les boulevards extérieurs* et dans le faubourg, passait pour un lascar à poigne ; mais, l'attente, l'angoisse des heures trop Longues, en allant à l'abattoir, lui donnaient un frisson.

Ce n'était pas l'abattoir. D'autres troupes étaient

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entrées avant eux, en territoire annexé, et, ne rencontrant, devant elles, que des ennemis sans grande valeur, pépères de la « Landwehr », à peine aguerris, elles étaient allées de l'avant, bousculant tout dans une ardeur frénétique et une certitude de supériorité. Un entra dans Altkirch, musique en tète, sans lutte sérieuse. C'était un peu plus qu'une promenade militaire : il y avait du canon. Puis, les régiments, enfiévrés, grisés par les succès du début, et croyant que ce serait ainsi, toujours, montèrent encore, gagnèrent Mulhouse. On n'était pas en guerre depuis quinze jours, et, tandis que les Allemands étaient retenus devant les forts belges, que pas un centimètre carré du territoire national n'était entamé, nous avancions toujours, nous, à travers la Haute-Alsace, en vainqueurs irrésistibles, acclamés par la population restée fidèle au souvenir.

Déjà, les soldats se voyaient à Colmar. De tous les cols des Vosges, nous débouchions sans cesse ; tandis que, précédant l'infanterie, des groupes de cavalerie, laissant Thann à leur gauche, se dirigeaient vers Guebwiller, d'autres régiments, composés de troupes de couverture, quittant leurs positions, dévalaient des collines, en une avalanche que rien ne pouvait arrêter. La nature du terrain, d'ailleurs, se prêtait admirablement à notre offensive. Du côté français, la pente des Vosges est douce. On la gravissait sans aucune difficulté. Mais, une fois les cols franchis, on se trouvait en haut d'un versant à pic, que notre admirable artillerie de campagne balayait, en un instant. Après quoi, descendant la pente raide, en courant, nos soldats tombaient dans les villages de la plaine, qu'ils enlevaient à la baïonnette, avant que l'oraos. to

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les défenseurs, médusés, fussent revenus de leur étonnement.

Charles Négaud commençait à trouver la guerre plaisante : il n'y avait qu'à avancer, qu'à pousser, hardiment, devant soi, en chantant, et, les uns après les autres, les obstacles tombaient.

Une déception vint refroidir les enthousiasmes. Les raids de cavalerie, que le général d'Amade poussait si hardiment, si inconsidérément, peut-être, à travers l'Alsace, durent être interrompus brusquement ; ils commençaient à se heurter à des forces énormes, venues de Brisach, qui marchaient au secours de Mulhouse. On dut se replier, en toute hâte, sur la ville. Et, la nuit suivante, les Allemands nous attaquaient en nombre, nous délogeaient, non sans peine, nous refoulant vers le Sud.

Les marsouins étant arrivés, on reprenait l'offensive, et, pour la deuxième fois, après une bataille acharnée, Mulhouse était reconquise. De nouveaux renforts venaient à l'ennemi des positions du Rhin ; ils nous chassaient, à nouveau, de Mulhouse, où, cette fois, ils s'organisaient solidement. L'attaque de leurs positions coûta beaucoup de monde, et le régiment d'infanterie de marine, dont faisait partie Charles Négaud, fut particulièrement éprouvé. Chariot trouvait que ce n'était plus une rigolade.

Il fallut, se replier encore. Les ennemie passaient h l'offensive. Mais quand même, nos hommes sou riaient. Ils savaient bien que, lorsqu'ils se seraient repliés sur nos forces de s uitien. qui avaient dû suivre, accompagnées d'une artillerie indiscutable, Oïl infligerait aux poursuivants la leçon méritée.

Hélas ! le général d'Amade était un courageux

soldat, un chef qui avait montré sa valeur au Maroc ; mais, ici, son tort était d'oublier que nous n'avions pas affaire à des troupes marocaines, et que tout mouvement offensif, s'il n'est pas protégé par des arrières suffisants, est voué, immanquablement, au pire résultat. Une avance doit être méthodique, organisée. Si elle n'est le fait que d'un excès d'audace, ou de courage, elle peut réussir contre des armées mal préparées ; elle doit échouer contre un adversaire qui sait riposter, après le coup reçu.

On n'avait avancé que par suite de la bravoure et de l'impatience de nos soldats. Grisés par les premiers succès, voyant, au surplus, le champ libre, les nôtres s'étaient, sans plus tarder, jetés dans l'inconnu, sans attendre l'heure sage. Et voilà que, repoussés à leur tour, ils devaient reculer. Ce repli nécessaire, pouvait se changer en triomphe, qui. cette fois, déblaierait le terrain. On était convaincu d'avoir, derrière soi, le concours d'une infanterie nombreuse et d'une artillerie puissante, qui se démasqueraient au moment opportun. Mais on eut beau se replier le plus lentement possible, en faisant payer cher à l'ennemi sa poussée, en tenant le coup pour permettre aux renforts d'arriver ; on se repliait tout le temps dans le vide. Derrière soi, il n'y avait rien.

On dut quitter Altkirch, et ce fut pénible. Avoir tant fait, en si peu de temps, et se voir dépouillés des premiers enjeux, dans la joie du succès, c'était à pleurer de rage. Il y en eut qui pleurèrent, et on s'arrêta, un soir, dans un petit village, à mi-chemin d'Altkirch et de Belfort. Le régiment de Négaud n'en pouvait plus. Toute la journée, poursuivi par une artillerie infernale, qui lançait des obus énormes,

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dont l'explosion faisait d'énormes trous dans la terre, il avait tiraillé contre un ennemi lointain, inaccessible. Et cette mitraille, à laquelle il était impossible de répondre^ tombant dru sur les bataillons en retraite, jetait un peu de panique dans les rangs. Eniin, quand le bruit de l'artillerie adverse se tut, et qu'on eut l'impression de n'être pas davantage poursuivi, ce jour-là, chacun n'aspira plus qu'à se reposer.

Dans le petit village où le régiment s'arrêta, à la tombée du soir, l'accueil fut empressé, mais douloureux. Quand ils étaient passés, quelques jours plus tôt, au galop, dans la griserie du succès, avec l'espoir d'une victoire plus complète, les soldats de France avaient entendu, lame en délire, les acclamations des Alsaciens délivrés. Des vieux, qui avaient vu l'autre guerre, sortaient dans la rue, et, les yeux mouillés de larmes, balbutiaient :

— Ah ! nous mourrons, au moins, en terre française !

Des femmes, des enfants, des jeunes fdles, surtout, dont les cheveux s'ornaient de larges rubans tricolores, apportaient des fleurs pour les offrir aux ouvriers magnifiques de la délivrance. Et, dans les yeux de tous, brillait la joie attendue depuis quarante quatre ans.

Et voilà que ces mêmes soldats revenaient, la mine défaite, fatiguée, dans leurs regards désespérés la honte de la reculade. On avait voulu les retenir, lors de leur premier passage, pour les fêter comme il convenait, les combler de prévenances ; mais dédaigneux pour ce petit village, et pressés d'aller plus loin, vers les grandes villes, aux noms magiques, attirants, ils étaient passés.

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Maintenant, exténués, ne pouvant plus se replier davantage, ils demandaient asile à la petite bourgade alsacienne, charmante, paisible, dans la plaine si verdoyante, comme un repos dans le désert.

, Charles Négaud, harassé, entra, en compagnie de cinq de ses camarades, dans une maison pimpante, où ils demandèrent l'hospitalité. On les reçut cordialement. Mais, leur ayant donné à manger, surtout à boire, les hôtes, qui avaient de bonnes figures d'Alsaciens, leur apprirent des nouvelles de France. Ils ne disaient pas comment ils se les étaient procurées ; mais ils affirmaient les tenir pour exactes. Et, d'ailleurs, elles leur causaient une peine affreuse.

— Oui, soupirait l'homme, nous sommes trahis de toutes parts. A Paris, c'est la révolution. Poincaré assassiné. Trois généraux ont été fusillés, hier matin, pour haute trahison. Quant aux ennemis, ils occupent toute la Belgique, à l'heure actuelle. Maubeuge est entre leurs mains ; ils ont battu les Français, du côté d'Amiens... Dans quelques jours, ils seront à Paris, qui ne se défendra pas, le gouvernement l'ayant déclaré ville ouverte, pour lui éviter les effets d'un bombardement intense.

Gharles Négaud n'était pas un imbécile. Cet Alsacien mentait, et, lui, Chariot, n'aimait pas être dupe. Il avait horreur qu'on lui contât des bourdes, et ce type, affable et sournois, dont la figure commençait à lui être suspecte, était en train, à son avis, de lui « bourrer le crâne ».

Sans le contredire, il le surveillait. Or, au moment d'indiquer aux soldats une grange où ils pourraient se reposer, en attendant l'heure du départ, le fermier

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leur offrit du vin du Rhin, conservé dans une bouteille poussiéreuse.

— • A la victoire, quand même ! fit-il, en remplissant les verres.

— Halte ! s'écria Chariot, en mettant sa main suï le bras du camarade qui allait boire.

Puis, s'adressant à l'hôte, en lui tendant son verre :

— Bois d'abord, sale Allemand. Bois !

Le paysan devint livide, et, tombant à genoux :

— Pardon !... pardon !... kamarades !...

Mais, impitoyable, l'œil dur, redevenu l'apache costaud d'autrefois, Chariot mit de force le verre dans la main du traître.

— Bois, ou je t'écrabouille lu tète avec la crosse de mon fusil. Choi-i?.

Alors, l'homme but. et puis tomba, d'un ?eul coup, foudroyé.

Chariot, un rire mauvais au coin de sa lèvre, ricana :

— Le premier que je tue, c'est avec du poison préparé pour nous. Je suis Charles Borgia.

Mais, le lendemain matin, avant de repartir, il fut félicité par son capitaine, pour son nez, devant toute la compagnie.

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