‹ L'OrageChapitre 21 sur 53 · CHARLOT, TIRE-AU-FLANC ET DIEU · texte numérisé non relu

CHARLOT, TIRE-AU-FLANC ET DIEU

L'offensive, en Alsace, avait échoué.

Peut-être, dans les intentions du général en chef, Joffre, elle n'avait eu pour but qu'une action destinée à inquiéter l'ennemi sur un point très éloigné de celui où il avait concentré ses forces les meilleures. Par ce mouvement rapide et audacieux, on l'obligeait à lancer sur la frontière menacée des troupes qu'il eût préféré, sans doute, utiliser ailleurs. Peut-être, aussi, le plan d'attaque, de ce côté, comportait-il d'autres raisons d'une stratégie mystérieuse, en coordination avec des mouvements parallèles, sur un point de Lorraine, plus au Nord. Mais il fallait s'en tenir aux conjectures et surtout aux réalités.

Quel que fût leur but, les raids avaient été poussés trop loin et trop vite à travers l'Alsace, sans se ménager des soutiens ; et, sous la contre-attaque vigoureuse, on battait en retraite. Les régiments qui avaient pris part à cet échec furent ramenés en arrière et, comme ils avaient beaucoup souffert, ils furent réorganisés.

Ce fut dans une de ces refontes rapides, que Charles Négaud fit la connaissance d'un caporal d'infanterie de ligne, originaire de Provence. Dans une conversation, à une halte, dans une petite gare des Vosges, celui-ci racontait au Parisien — qui lui avait dit venir de Toulon, son dépôt — que lui, Séverin Silve,

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il avait été maréchal des logis de dragons, à Toulon. Mais, comme il tirait toujours au flanc et faisait trop la noce, on lui avait retiré ses galons et il avait demandé, au moment de cette rétrogradation, à passer dans l'infanterie. Il ajouta qu'il avait un oncle, à Paris, un nommé Sarrias, sculpteur sur bois, ouvrier d'art.

— Jean Sarrias est ton oncle ? Mais, alors, tu es le frère de la jolie gosse qui vivait chez lui, à Paris?...

— Ah ! Silvette s'était bien réfugiée là ?... Vous l'avez vue ?...

— Comme je te vois, mon poteau. Elle est fine et blonde, ta frangine.

Le caporal paraissait gêné, désireux de ne pas continuer sur ce sujet. On sentait que le frère gardait une rancune à la sœur; qui avait quitté ses parents de province pour aller à Paris, et son silence, maintenant, tandis qu'il fronçait les sourcils, trahissait un émoi coléreux.

Charles Négaud pensa : « Tiens, tiens I... Qui aurait cru ça de cette môme ?... » Mai» il estimait trop Jean Sarrias pour le supposer capable d'une complicité indulgente. Il lui prit envie de défendre Silvette, lui qui ne croyait pas à la vertu des femmes, et ce fut d'un ton assez tranchant qu'il dit son fait au frère de province :

— Je puis t'assurer, que, chez le père Sarrias. ta sœurette est en bonnes mains. S'il n'y a que dans cette maison, en compagnie de Clémence, qu'elle soit entraînée à faire un faux pas, le type pourrait attendre longtemps. Sarrias et sa femme sont les plus honnêtes gens que je connaisse.

Mais Séverin Silve, dans un besoin de confidence,

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isolé parmi cette multitude militaire, entraîna Chariot dans un coin de la gare, où ils attendaient un train vide qui devait les prendre pour les transporter sur un autre champ de bataille. Et le frère de Silvette raconta tout ce que lui avait dit son père sur le sculpteur. C'était une sorte de fou, d'illuminé plutôt, qui, tout petit, était déjà inquiétant. On le considérait comme la mauvaise herbe de la famille, une famille honorable, qui, jusqu'à cet oncle, n'avait à rougir d'aucun de ses membres. Il était venu, une fois, il y avait longtemps, à Saint-Saturnin, pour des affaires de succession, et ses allures, ses idées, avaient bouleversé le paisible village joli, tout ensoleillé, parfumé. Jean Sarrias avait compris qu'il n'était pas sympathique.

Depuis, on n'avait plus entendu parler de ce parent peu recommandable. Il avait fallu que Silvette, à la ■uite d'un amour pour un pauvre que la commune avait dû expulser, s'échappât de la maison dû père, pour se réfugier chez cet oncle :

— Ah ! ils avaient dû se comprendre tout de suite ! Ils sont bien du même sang, du sang de la mère, une Sarrias, qui était étrangère et délicate, qui n'avait pas du tout le type de Provence. Tout ça était malheureux et triste pour des gens qui jouissaient de la considération publique.

Charles Négaud, en contemplant ce caporal avec mépris, pensait : « Quelle couche ! » Pour exprimer son dégoût de ce frère injuste, orgueilleux et bête, il ne trouvait que cette expression. Cependant, un détail de la confidence de Séverin lui revenait :

— Comment as-tu dlit, tout à l'heure ?... Ta fran-

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gine est partie avec un pauvre ?... Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

— Une honte pour nous. Une sorte de vagabond ramassé par les gendarmes, que l'on nourrissait par pitié, a eu des pensées sans vergogne sur ma sœur. Je ne sais comment il s'y est pris pour l'ensorceler ; mais elle en est devenue folle. Et, quand le conseil municipal décida de chasser de la commune ce dangereux individu, elle a fait un scandale pour le défendre, puis elle a falli mourir de chagrin. Quand on la croyait guérie, et qu'on cessa de la surveiller, elle est partie, sans doute pour aller retrouver son amant. Vous me dites aujourd'hui qu'elle s'est réfugiée chez Jean Sarrias ; mais je suis bien sûr qu'elle voit le vilain coco qui a fait tant de mal à la commune.

Charles Négaud se toucha le front :

— Nom de Dieu !... Silvette, à Paris, était amoureuse de Marc Anavan.

— Mais oui, c'est bien là le nom du vagabond.

— Un vagabond ! Marc Anavan ?... D'où sors-tu donc, toi ?... Tu ne sais rien ?... Tu es encore plus province que je ne pensais ! Je te souhaite de l'avoir pour beau-frère, ce micheton-là ; il possède tout un troupeau de millions, qu'un de ses amis, Louis Gény, dirige, et ce Gény fait faire aux millions des petits. Marc Anavan, mon fiston, doit avoir une quarantaine de millions.

— C'est donc vrai ?... Alors, Silvette n'était pas folle ?... Coquin de sort ! Coquin de sort !...

Séverin se prenait la tête, à deux mains, écrasé par cette révélation, pas nouvelle pour lui, sans doute, mais qu'il croyait, ainsi que tout le monde, à Saint- Saturnin, une divagation de Silvette.

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Et, maintenant — comprenant tout, enfin — il n'avait qu'un regret, balbutié rageusement :

— Coquin de sort ! Qu'on a été bête !... Qu'on à été bête !...

La déception du Saturnien amusait Chariot. « — Qu'on !... Ah ! qu'on !... » Il s'esclaffait en imitant la plainte et l'accent du caporal. Un sergent survint :

— Allons, vous autres, rompez !... Chacun à sa compagnie. On va monter dans le train.

— L'abbé Dieu, fit Silve, à l'oreille de Chariot. C'est le curé de mon village et le sergent de ma section.

Le frère de Silvette, ne pouvant garder pour lui la révélation inouïe qui venait de lui être faite, raconta au prêtre-soldat, sa conversation avec Chariot. Il s'attendait à des conseils, au sujet du multimillionnaire. « — A Saint-Saturnin, dit-il, nous l'avons laissé échapper. »

L'abbé Dieu, sergent lignard. leva le doigt gravement, pour parler. Puis, trouvant le sermon inutile :

— Caporal Silve, regagnez les rangs !

Alors, Chariot s'étant éloigné pour retrouver ses camarades d'infanterie coloniale, et Séverin s'alignant avec les pioupious de Toulon, sur le quai d'embarquement — vers la bataille, dont on entendait le canon — le prêtre fit un signe de croix imperceptible, sur sa capote, et murmura :

— Seigneur, ayez pitié de nous !...

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