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UN MONTICULE A GARDER

Chariot et Silve devaient se retrouver, à quelques jours de là, dans des circonstances dramatiques. Après un court voyage en chemin de fer, ils étaient arrivés, l'un et l'autre, ainsi que plusieurs régiments du Midi, à la frontière lorraine, du côté de Longuyon. Ils rejoignaient une armée groupée hâtivement, en vue de prendre une offensive foudroyante, en liaison avec deux autres armées qui devaient partir de France pour tâcher d'étreindre l'ennemi avant qu'il ne fût en territoire national, le briser dans son élan, alors qu'il n'avait pas toute sa cohésion et sortait, à demi ébranlé, de la vallée de la Meuse, où les forts de Liège, de Huy, de Namur, lui avaient fait beaucoup de mal. Le mouvement était ainsi combiné : trois armées devaient partir, à la fois, pour attaquer, simultanément, la masse allemande qui se mouvait en colonne gigantesque, au long du fleuve. L'une, celle du milieu, pénétrant en Belgique, l'attaquerait de flanc, soutenue par celle de droite. Celle de gauche convergerait vers elles, et le but de cette manœuvre serait de broyer, comme dans un étau, la tète du monstre redoutable qui avançait.

On voulait exploiter sa vitesse, qui semblait nuire à la cohésion de la colonne. En attaquant en masses lourdes, hardies, impétueuses, de deux côtés à la fois, ce colosse en marche, on le détruisait avant qu'il

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ait eu le temps de ramper sur la terre de France et d'y exercer ses méfaits. La réussite de cette conception de Joffre eût, d'ailleurs, marqué probablement la fin de la guerre. — Hélas 1

En quelques étapes forcées, les régiments où se trouvaient Chariot et Silve furent à Sedan. Dans cette région, se fit la concentration de l'armée de droite, à qui incombait le soin de marcher à l'attaque, en franchissant, la première, la frontière de Belgique.

On partit dans la nuit. Mais, à peine avait-on dessiné le grand mouvement qui devait amener l'armée sur le flanc gauche de l'ennemi, qu'on s'aperçut, avec terreur, que des forces énormes nous attaquaient à droite. D'où sortaient-elles ? L'ennemi, qui avait préparé depuis longtemps son attaque et en avait soigné tous les détails, ne laissant rien au hasard, et, de plus, merveilleusement informé par un service d'espionnage incomparable, avait amené plus d'hommes et de matériel, sur ce point, que ne le prévoyaient les suppositions les plus pessimistes.

La partie, quand même, n'était pas perdue. Si les deux autres armées françaises accomplissaient leur devoir avec courage et réussite, exécutant, à la lettre, et sans soucis de difficultés supérieures aux prévisions, les ordres souverains du généralissime, on devait la gagner. Mais il fallait qu'un même esprit de sacrifice animât les soldats. Chacun devait être prêt à mourir à son poste, pour faire triompher la tactique du chef, qui, sans perdre une minute, faisait accourir des renforts de l'arrière.

Les marsouins avançaient sur un terrain découvert, où, de-ci, de-là, s'érigeaient des meules d'avoine. Il fallait, à tout prix, gagner une position devant soi,

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à deux kilomètres, d'où l'on prendrait à revers une partie des troupes inattendues. Une fois sur cette position, l'ennemi serait gêné, son offensive se trouverait paralysée peut-être, et Ton pourrait adopter contre lui une tactique nouvelle.

— Mince de pruneaux ! s'écria Chariot, quand son régiment pénétra dans la zone dangereuse.

En effet, tout autour de lui, tombant en plein sur le bataillon, des obus, des shrapnells éclataient, faisaient un tintamarre assourdissant. On ne voyait encore aucun soldat ennemi ; mais on avait des nouvelles de sa colossale artillerie. Ayant repéré le terrain découvert, elle l'arrosait d'abondance, avec une folie de feu, une exagération de munitions, qui rendaient le champ presque inabordable.

— Mes enfants, il faut passer quand même ! s'écria le capitaine de Chariot.

Toutes les voix de la compagnie répondirent, ensemble :

— ' On passera !

Et ce fut une ruée ; mais on avait beau courir, en se baissant, en rasant la terre, à mesure qu'on avançait, les rangs des marsouins s'éclaircissaient. Rares étaient les hommes qui atteignaient l'autre côté du champ, où ils se tapissaient derrière un talus.

Au début de cette mitraille fantastique, Qharlol avait frousse. En entendant exploser sur ses pas, sur sa tète, à droite, à gauche, des obus chargés de mitraille, qui fusaient en sifflant, et le bruit épouvantable que ça faisait, mêlé aux cris déchirants des blessés, aux appels des mourants, aux râles ; en se voyant perdu au milieu de ce Iihumtiv. sans qu'on pût savoir d'où il venait <'t qui le dirigeait il tentait

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son cœur l'abandonner. Quand on ne peut se défendre, quand on n'a pas l'adversaire à portée de sa main, il faut un rude courage pour résister, garder jusqu'au bout le stoïcisme du devoir. Les âmes les mieux trempées ne résistent pas à un danger, le seul que craignaient les Gaulois : le ciel vous tombant sur la tète.

Pourtant, la voix des chefs ranimait les ardeurs, retenait les défaillances — et l'on avançait quand même. Derrière les marsouins, venaient les fantassins, en tirailleurs, pareils à des ombres mouvantes, car la nuit était noire, lugubre, seulement zébrée, rayée, éclaboussée de lueurs rouges et jaunes, striée parfois de la luminosité poussiéreuse d'un raie de projecteur.

Enfin, vers minuit, la position était prise. Groupés sur un monticule, derrière lequel dévalait un champ de blé, non encore fauché, les marsouins et les fantassins du Midi se préparaient, maintenant, à une excellente besogne. De leur hauteur merveilleuse, ils fusilleraient, au petit jour, la masse envahissante, prise à revers, démasquée par les lueurs de l'aube.

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