AU LIEU DE TENIR JUSQU'AU BOUT
Le lendemain matin, une brume épaisse empêcha de rien distinguer jusqu'à une heure assez avancée. Et, quand elle se dissipa, permettant enfin l'attaque, à bonne portée, des forces adverses qui menaçaient
notre droite, on s'aperçut que ces forces avaient changé de place pendant la nuit, et c'étaient elles., maintenant, qui, d'une position favorable, tentaient de déloger les troupes du Midi pour s'installer sur le monticule gagné la veille avec tant de difficultés.
Des rafales terribles d'artillerie commencèrent à balayer la position. Elles arrivaient, par trois et quatre à la fois, véritable ouragan de mitraille, dont chaque volée faisait trembler la terre, sauter en l'air des masses d'hommes et de poussière noire, le tout confondu au milieu d'un chaos de pierres et de chairs déchiquetées.
L'officier commandant les troupes françaises fit demander quelle attitude il devait adopter sous cette effroyable avalanche de fer et de feu, qui affolait ses hommes. La réponse ne se fît pas attendre. « Tenir, à tout prix. » Il était, en effet, de la plus grande importance que le monticule restât entre nos mains tant que s'opérerait la marche du gros des troupes vers la Belgique, marche dont la rapidité assurerait le succès de la liaison avec l'armée partie à notre gauche.
Chariot et Silve, réunis sur le monticule, leurs régiments mêlés, fondus en un groupe de défense, qui diminuait de minute en minute, crurent leur fin venue. Sn l'on était obligé de rester là, comme l'assurait le capitaine, on était tous condamnés. Et lo pire, c'est qu'on ne pouvait se défendre efficacement, et répondre coup pour coup. Les obus venaient d'une position que les nôtres n'avaient pas encore repérée, certainement, car l'artillerie française n'était pas de cette fête ; elle était plus loin, en marche forcée vers le Nord, accourant au secours de l'armée qui attaquait le flanc gauche de la colonne allemande. Il fallait
donc subir l'ouragan, condamnés à ne rien pouvoir tenter contre lui, se contentant de fusiller, à courte distance, les soldats gris, couleur de terre, qui avançaient, sans cesse, essayant d'emporter, par le nombre, la position. L'heure viendrait, bientôt, où il faudrait céder. Les rangs devenaient plus clairsemés, la mitraille ennemie faisait des vides terrifiants dans la masse des défenseurs. On pouvait prévoir qu'on ne serrait plus assez forts, avant peu de temps, pour repousser les assauts, de plus en plus répétés de l'adversaire.
— Qu'importe ! fit le capitaine. Quand nous céderons la place, parce que nous serons tous morts, le résultat sera peut-être atteint. C'est pourquoi, mes amis, il faut tenir encore, jusqu'au dernier d'entre nous.
Néanmoins, soucieux de la vie de ses hommes, il les fit reculer un peu, jusqu'à la limite de la hauteur, au bord de la pente raide, qui descendait de l'autre côté du monticule. Là, derrière des meules d'avoine, on pouvait tenir des heures.
Mais si, de ce repli favorable, on était mieux à l'abri de la fusillade d'en face, on n'échappait pas beaucoup plus au tir meurtrier des canons. Une marmite, faisant explosion au pied d'une meule, qui couvrait une section, on vit le tout sauter en l'air, dans un bouleversement titanique. Pendant de longues secondes, il n'y eut qu'un nuage épais et noirâtre, mêlé d'odeurs sulfureuses ; puis, quand ce nuage se fut dissipé, on s'aperçut qu'à la place de la meule d'avoine et de la section, il n'y avait qu'un trou énorme. Une nouvelle section s'y installa, d'ailleurs, se servant, pour s'abriter, de l'entonnoir déchiqueté.
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A midi, on avait repoussé sept attaques furieuses de l'infanterie boche. On voyait les soldats s'avancer, en file, comme de longues chenilles grises, s'abritant derrière la moindre aspérité du sol, dans les sillons. On les laissait s'approcher. Et quand ils étaient à deux cents mètres, on ouvrait le feu, profitant de l'accalmie de l'artillerie ennemie, qui se taisait, au moment des attaques, pour ne pas atteindre les siens.
Mais, quand cette attaque était brisée, et qu'un repos eût été nécessaire, l'artillerie adverse, qui n'avait pas, ici, de contre-partie, recommençait à tonner, à arroser la position de sa pluie de mitraille. Ainsi, on n'avait pas le temps de souffler. Non, ce n'était plus tenable.
— Et pourtant, il faut tenir ! répétait le capiston.
Chariot et Silve, qui avaient eu la chance de ne pas être blessés, et s'étaient rapprochés l'un de l'autre, trouvaient qu'ils n'avaient pas eu de veine d'être désignés pour cette mission d'honneur. Et, avec des regards d'envie, ils s'avançaient, parfois, jusqu'au bord de la descente raide de l'autre côté, pour voir leurs camarades des autres régiments, qui filaient, en bas, hâtivement, par un chemin creux, bien abrité, où s'écoulait le flot des combattants qu'il s'agissait de couvrir.
Hasards du sort 1 Pourquoi, ceux-ci défendaient-ils ceux-là p Pourquoi ceux qui se sauvaient, par ordre, dans le chemin creux, n etaient-ils pas à la place de ceux qui tenaient eu haut, — destinés à mourir, sans exception P
Nul ne songeait à désobéir au cht>f qui ne leur laissait aucun espoir de salut H ne leur parlait, en minutes tragiques, que du devoir à accomplir. Et,
pourtant, dans les âmes, les instincts de conservation, un sentiment apeuré, naissait peu à peu, se développait. Il y avait trop longtemps que durait cette épreuve, et l'on savait que nul secours ne viendrait. Ça ne finirait que la mission remplie, ou bien l'ennemi , réussissant un assaut irrésistible. Et, toujours, en bas, dans le chemin creux, bien abrité, les autres défilaient, sans se battre, le fusil à l'épaule, s'efforçant de gagner le champ d action plus loin.
Instinctivement, les hommes d'en haut reculaient jusqu'au bord de la pente. Chariot, blême, se penchant vers l'oreille de Séverin Silve, murmura :
— Une dégringolade involontaire, et l'on roulerait jusqu'en bas. Il suffirait, alors, de se mêler aux autres et de se sauver. Ici, on crèvera tous, jusqu'au dernier, on nous l'a dit. A quoi bon ?... C'est stupide, cette boucherie.
Mais il se tut. L'abbé Dieu, sergent, s'occupait de. la peur des autres pour se distraire de la sienne ; et faire le brave en tremblant pour sa carcasse, est le meilleur moyen d'être brave. Il leur commanda:
— Ne restez pas là, vous deux... Une explosion d'obus, trop près, vous ferait rouler sur la pente.
— Tu vois, balbutia Chariot, le curé nous donne un prétexte. Il ne pourra rien nous reprocher. A la première marmite, je dévale. En es-tu ?...
Mais Séverin hésitait. Il avait une peur atroce des conséquences de cet acte. Il avait compris le plan de Chariot, qu'il trouvait habile et qui réussirait sans doute. Quand même, il n'osait pas. Sans blessures, comment expliqueraient-ils, plus tard, qu'ils n'avaient pu remonter ? On ne croirait pas leur fable ; alors, ça s'appelait : abandon de son poste devant l'ennemi,
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et la discipline punissait inexorablement de telles défaillances. Pourtant, les obus tombaient autour de lui de plus en plus, et chaque explosion causait des morts, brisait des membres de camarades, ensevelissait, parfois tbut vivants, des hommes surpris par la déflagration. Tous ses nerfs, tendus, le soutenaient encore ; mais son cœur défaillait.
Chariot, lui, n'hésitait plus. Il pensait, depuis un moment, que tous ceux qui étaient là étaient voués à un massacre certain. Le mieux qui pût leur arriver, c'était de netre qu'amochés, faits prisonniers ensuite, emmenés en Allemagne, car il était hors de doute que jamais les Français ne reviendraient là chercher leurs blessés. Or, on racontait couramment, depuis quelques jours, que les Prussiens ne s'embarrassaient pas de prisonniers intransportables : ils les achevaient sur place. Le sort des braves qui défendaient cette petite parcelle de territoire, cette motte sur laquelle ils étaient juchés, était donc réglé d'avance : ils n'en réchapperaient pas.
Cependant, la bataille faisait rage, et tombaient plus drues les marmites assourdissantes, démoralisantes, couvrant le monticule d'une ferraille meurtrière. Chariot avait une peur atroce.
Soudain, comme il était couché, le fusil en joue, tout au bord du talus, une explosion formidable éclata, le couvrant de terre. Sans être sûr qu'il n'était pas atteint, blessé grièvement, il dressa ses reins dans un effort, se jeta en arrière, et son corps déboula, dégringola, en roulant, jusqu'au bas de la pente abrupte. Le sergent Dieu le suivit des yeux, le vit s'enfoncer, à la fin de sa chute, dans un buisson qui bardait le chemin rmvs. \)r>r*. H murmura :
LA RUÉE ALLEMANDE i65
— Pauvre garçon ! Il s'était bien battu jusqu'à présent.
Séverin Silve, lui aussi, avait vu. Fallait-il imiter son camarade débrouillard ? Justement, comme il pensait ainsi, on venait de subir une violente bourrasque de mitraille, décimant ceux qui avaient résisté jusqu'à présent, à la tourmente. Et le moral de tous commençait à faiblir. On peut être des héros dans le feu d'une action spontanée, rapide, et dans l'entraînement collectif qui enivre. Mais l'héroïsme froid, qui veut qu'on reste, des heures entières, en plein danger, sans qu'on puisse rien pour se défendre, et se protéger, cet héroïsme est rare, et celui qui en est incapable, ne saurait être blâmé. Séverin Silve, qui pensait à sa Provence radieuse, ensoleillée, parfumée, où l'attendait Gratienne, sa jeune femme, sentait son ventre chavirer dans sa culotte. Mais, sous les yeux de l'abbé Dieu, son sergent, et le curé de son village, il ne pouvait défaillir.
Pourtant, la chute de Chariot, dans le chemin creux, vite connue des soldats défendant le monticule, inspirait des réflexions à plus d'un, qui en avait assez. A la faveur d'une attaque plus violente que les autres, et quand les officiers, les sous-officiers, exhortaient leurs hommes, il y en eut, qui, habilement, recommencèrent la manœuvre du ruffian. Ce fut, d'abord, un soldat qui roula, comme blessé, sur la pente abrupte ; puis un autre, et encore un autre. Au neuvième ou dixième, le capitaine comprit. Il voulut s'opposer à ces fuites déguisées, et il annonça, d'une voix menaçante, qu'il tirerait, lui-même, sur le premier qui dégringolerait la pente, volontairement ou non.
Mais rien ne tient devant l'exemple. Et puis, cou vrant la voix du capitaine, une averse de mitraille, tombait, en cet instant, sur la crête du mamelon, y causant des pertes. Alors, tandis que les explosions se succédaient, de seconde en seconde, et, parfois, se confondaient en un tonnerre d'épouvante, on entendit, plus forte que celle du chef, la plainte infinie, multiple, innombrable, comme surgie de terre, de tous les coins, de partout, des moribonds, des blessés, des peureux, des malades, et des fous. Il y eut aussi, bientôt, mêlé à ce concert tragique, les cris forcené5; des soldats ennemis, qui. «entant une défaillance chez l'adversaire, s'élançaienl. une fois de plus, à l'assaut de la position.
Et ce fut la panique !
Il y eut un aliéné irresponsable — alienus, étranger à lui-même — qui, brusquement, sans dissimuler se fuite par la ruse employée par Chariot et les autres, se mit à courir vertigineusement, au flanc du mamelon. Un deuxième, entraîné par cet exemple audacieux, s'élança à sa suite. Un troisième cria :
— Sauve qui peut !... Sauve qui peut !...
Alors, renversant le caj ;faine, les lieutenants, les sergents, ce qui restait d'hommes valides, sur la position, fut pris, soudain, d'une peur irrésistible. Et, tels des moutons poursuivis par une meute de loups affamés, les soldats, qui n'étaient plus eux-mêmes, ne savaient plus la raison de ieurs actes, descendirent en course, la pente abrupte qui conduisait au chemin creux.
Quand on voulut, un moment après, les rassembler, en bas, pour les ramener a leur poste, il était trop tard ; la position était perdue. Ce jour là, par suite
dr. cette défaillance malheureuse, tout ce qui n'avait pas défilé encore, dans le chemin, fut empêché de passer. La manœuvre française échouait, et les Allemands nous firent dix mille prisonniers.