LE MIDI ENVAHI
Jean Sarrias était retourné dans son ancien régiment d'artillerie, à Marseille. Mais, à cause de son âge, il ne serait pas affecté aux batteries de campagne. Le maniement des nouveaux canons, celui du 75, surtout, était une chose trop récente et trop spéciale pour qu'il la comprit, en temps utile. Cependant, s'il ne pouvait rendre des services dans cette arme, il serait à son affaire dans les parcs de corps d'armée. Peut-être, plus tard, avec un peu de chance, il serait versé dans l'artillerie lourde, qui n'existait pas à la déclaration de guerre, mais serait vite organisée.
Il avait quitté Paris au moment tragique des incertitudes, quand l'angoisse de l'inconnu avait succédé aux enthousiasmes du début. Et. dans le train qui l'emportait vers le Midi, il avait côtoyé la peur des fuyards, l'affreuse inquiétude aussi des réfugiés du Nord, pauvres gens qui étaient chassés de leurs maisons, de leur terre natale, par la horde germanique. Des Belges, dont la bonne humeur proverbiale, maintenant tarie, remplacée par une tristesse farouche, se renfrognaient en une résignation fatale, allaient
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vers ce Midi de soleil et d'espérance, pour y trouver un abri.
Sarrias, internationaliste, observait que la guerre crée, mieux c[ue des paroles, une fraternité émouvante entre les peuples et les races, entre les hommes soumis à l'agression d'un ennemi commun. Il avait cru longtemps qu'elle serait un motif de division, et voilà qu'elle liguait, contre un seul adversaire, barbare, cruel, tyrannique, tout ce qui, en Europe, avait encore un idéal de beauté et d'humanité.
Dès son arrivée à Marseille, Jean Sarrias fut envoyé à l'autre extrémité de la ville, au Prado, près de la route de la Corniche. Là, dans un casino d'été, pour le moment désaffecté, réquisitionné par l'autorité militaire, il attendrait l'heure de son départ pour les armées combattantes.
Certes, le Casino des Lilas n'avait pas été construit pour servir de caserne, et le confortable en était absent ; mais tant de soldats se battaient dans les plaines du Nord, couchaient, toutes les nuits, sur la terre dure, depuis la déclaration de guerre, qu'il n'était pas décent de se plaindre. Et, d'ailleurs, nul ne se plaignait.
Les premiers jours furent moroses. L'ancien révolutionnaire, qui était avant tout un homme d'action, ne s'habituait pas vite à cette existence morne, sans éclat, dans un coin de Provence, et très loin de la bataille. Au surplus, rien de ce qui l'entourait ne lui rappelait la guerre. Le Casino des Lilas, où, peu de semaines auparavant, chantaient encore des artistes légères, insouciantes, où jouaient des orchestres joyeux, où tout un public de fêtards et de filles évoluait, gardait l'atmosphère de ce tumulte. El le décor
n'avait presque pas changé. Dans le bureau de la direction, s'étaient installés, en hâte, les services de la compagnie, les fourriers, le vaguemestre ; dans une autre partie de l'établissement, réservée d'habitude au restaurant, on avait mis les cuisines ; les dortoirs se trouvaient dans les salles couvertes du patinage à roulettes, de la danse et des attractions. Ce qui servait de scène, en plein air, était devenu un réduit pour « l'habillement ». Depuis que les locaux avaient été pris par la compagnie, on entassait des uniformes, des ceinturons, des fusils, des cartouchières, des baïonnettes, dans des logettes minuscules, où s'habillaient les petites femmes de revue ou les étoiles de passage. Aux murs, sur les portes, partout, s'étalaient encore des affiches polychromes attestant que des célébrités du chant ou de la danse étaient venues, un jour, au Casino des Lilas.
L'anarchiste d'autrefois, au milieu de ce décor de théâtre, dans les coulisses, qui gardaient comme un relent de blanc gras et de poudre de riz, ne pouvait se défendre de pensées déprimantes. Il lui semblait, à vivre des heures qui devaient être terriblement angoissantes pour d'autres, qu'il ne faisait pas son devoir. Il eût voulu partir tout de suite, se battre ; au lieu de rester là, comme un parasite. Mais, quand il essayait de se renseigner, au bureau des fourriers, sur l'imminence d'un départ, on lui riait au nez : il aurait bien le temps de se faire casser la figure.
Au reste, tous ceux qui étaient là, ne semblaient pas du tout prendre leur rôle au tragique, ni s'en réjouir plus que de raison. Ils estimaient que le destin l'avait voulu ainsi, et, résignés d'avance, fatalement, à n'importe quel sort, ils attendaient sans impatience
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ni hâte, sans peur et sans désir, le moment d'aller sur le9 champs de bataille. Ils étaient imbus de cette idée que tout le monde était logé à la môme enseigne : alors, le mieux était de se résigner, et, parfois, de prendre une figure de contentement. Ne pouvant résister à l'obligation patriotique, on se donnait raison à soi-même, en constatant que tous les Français y passeraient, à leur tour.
En attendant, on tâchait de vivre les jours de dépôt le plus agréablement possible. Ceux qui étaient venus de la campagne, et qui avaient emporté quelque argent, s'en allaient en ville, le soir, visitaient les filles des maisons closes, dans le quartier Bouterie, le coin de Reboul, ou bien, traînaient dans les cafés jusqu'à l'heure de la fermeture. On n'était pas encore devenu sévère, en haut lieu, sur la tenue des mobilisés. Aussi, profitant de ce que l'Intendance ne pouvait tou9 les vêtir comme il eût fallu, car ils étaient venus en nombre plus considérable que ne le prévoyaient les calculs des techniciens, ils flânaient, par les rues de Marseille, chaussés de pantoufles ou sans képi, parfois sans capote, en bras de chemise. Et, comme il s'agissait de territoriaux, à les voir, ainsi vêtus, et déambulant par la ville, les mains dans les poches, avec des barbes de huit jours, paraissant plus âgés à cause de leur tenue débraillée, on ne pouvait songer, sérieusement, qu'ils étaient des soldats et se battraient, un jour, quelque part, — très bien.
Mais se battraient-ils ? Sûrement, on aurait fini avant l'hiver. C'est pourquoi, ayant peu de chances de se battre, ils se résignaient ;\ leur existence morose, et « tiraient. » leurs jours de dépôt comme une lOAgUt corvée.
•Fean Sarrias, qui s'était engagé pour faire la guerre, et non pour être nourri et logé dans un casino de Marseille, fit des démarches pour « aller au front ». Il obtint satisfaction, car ceux qui, vraiment, voulaient rejoindre les armées de combat y parvenaient sans peine. Il fut donc désigné pour être compris dans un départ prochain.
Le lendemain était un dimanche.
Sarrias en profita pour se promener aux environs, avide de solitude, de plein air, de soleil et de vie, avant les champs de carnage. Il prit le matin, un trarmvay électrique, dont le conducteur avait été remplacé par une femme, les hommes valides étant mobilisés. Il pensait aller jusqu'à Aix-en-Provence, où étaient arrivés, disait-on, une centaine de prisonniers ; mais, à Saint-Antoine, séduit par le pittoresque de la campagne, sa tranquille beauté, son ensoleillement prodigieux, il descendit pour continuer à pied.
Il s'arrêta* vers midi, dans une sorte de petit village très gai, d'aspect apaisé, où rien ne faisait songer au cauchemar de la France. A peine si, sortant de l'église, les femmes avaient un air plus grave. Les gamins jouaient aussi bruyamment que par le passé. Ils faisaient la guerre, eux aussi, et ce jeu nouveau les divertissait prodigieusement.
Dans l'auberge où il déjeuna, on parlait des nouvelles publiées, le matin, par les journaux, ainsi que du communiqué officiel de la Veille, placardé à la porte de la mairie et de la poste. Les vieux évoquaient l'autre guerre, celle de 1870, et ils racontaient des anecdotes invraisemblables qui étaient drôles comme
des galéjades et donnaient confiance aux jeunes gens qui les écoutaient, attendant encore leur ordre de départ.
Mais, dans cette auberge unique, où se réunissaient presque tous les hommes de l'endroit, on avait les échos de l'inquiétude ambiante. Un père, cultivateur, disait, au milieu de l'attention de tous :
— N'empêche que ça ne va pas comme il faudrait. On recule, coquin de Dieu 1... On recule !... Et qui recule n'avance pas !
On se mit à rire en entendant proférer cette vérité de La Palisse. Mais le paysan, se fâchant presque :
— Je me comprends, et vous me comprenez 1... Quand on est en guerre, c'est pour vaincre. Eh bien ! tout fort qu'il soit, Joffre, ce n'est pas en fichant le camp qu'il aura la victoire.
— C'est, peut-être, une feinte ? risqua l'aubergiste.
— Possible ; mais en attendant, les autres avancent. Et c'est chez nous qu'ils avancent. On en sait quelque chose ici, malgré le silence des communiqués officiels. Depuis que les Allemands ont mis les pieds dans le Nord, c'est le Midi qui est envahi.
Cette fois, on ne pensa pas à voir, dans cette déclaration, une lapalissade. A mesure que les populations des départements voisins de la Belgique étaient obligés de fuir, celles des départements du Midi voyaient leur nombre s'accroître de tous les réfugiés blessés que leur envoyait, en masse, le gouvernement. Jean Sarrias, qui, comprenait, maintenant, l'amertume du cultivateur, et qui venait de soupçonner le maire dans l'un des auditeurs attablés, ce dimanche matin, dans l'auberge commune, interrogea :
— Vous avez reçu beaucoup d'émigrés, ici, monsieur le maire ?
— Hélas I des centaines.
— Pourquoi, hélas ?... N'est-ce pas, au contraire, un témoignage de faveur de la France que de désigner certaines régions pour accueillir les malheureux chassés de leurs foyers et de leurs terres ?
— Une faveur ?... On s'en passerait. On voit que vous devez arriver de Paris, vous. C'est une calamité, plutôt... Bien sûr, on ne protestera pas. Nous connaissons notre devoir. A tout prendre, il vaut mieux subir l'invasion des Français de Flandre que les Boches ; mais soyez certain, mon ami, que ce n'est pas un bonheur de les avoir... Ils sont arrivés, tout en pleurs et tout en loques, miséreux et misérables, comme des mendiants, et ils considèrent que notre charité leur est due.
— En effet. Ils ont tout perdu, quand vos foyers sont intacts. Ils n'ont que le souvenir d'un pays natal, d'un bonheur à jamais disparu, puisque les envahisseurs ont tout détruit. Vous, au contraire, favorisés par le hasard qui vous a fait naître sous une latitude privilégiée, vous ne perdrez jamais rien.
— Et nos enfants ?... Est-ce qu'ils ne se battent pas comme les autres ?... Est-ce qu'ils ne mourront pas, comme les enfants du Nord ?... Oui, sans doute, nos champs n'ont pas été foulés par l'ennemi, et le blé a pu être rentré. Mais, au prix de quels efforts ?... Les vieilles femmes, qui n'avaient plus la force de travailler, ont dû se pencher sur la terre pour sauver les récoltes en danger. Demain, qui fera les vendange? ?... En attendant, nous devons assurer l'exis-
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tence de tous les émigrés qu'on nous envoie, et nom ne pouvons attendre d'eux aucun secours.
— Mais il me semble, au contraire, que c'est de la main-d'œuvre providentielle.
— De la main-d'œuvre ?... Écoutez. Au début, j'ai reçu l'ordre o\e payer aux émigrés des allocations semblables à celles qu'on verse aux familles des mobilisés. En principe, c'est juste. Mais l'allocation n'est qu'un secours extrême, désespéré. Celui qui voudrait s'en contenter devrait vivre en ne mangeant exclusivement que du pain, des haricots, des pommes de terre. Il vaut donc mieux, pour lui, travailler. Mais, s'il travaille, il perd le bénéfice de son allocation. Vous me direz que ça n'a pas d'importance, puisque le travail, quel qu'il soit, donne un gain supérieur. Eh bien, ces gens du Nord sont inimaginables. Je ne dis pas cela en mal ; nous leur avons marqué beaucoup de sympathie ici, comme dans tout le Midi et le Sud-Ouest, et nous avons pensé, bien entendu, que ces ouvriers et ouvrières d'usine, ces mineurs, ces trieuses de charbon, habitués à un dur métier, seraient heureux de faire la moisson, les vendanges, au pays du soleil... Et les vendanges, en Provence, c'est un amusement.
— Ils n'ont pas accepté ?...
Le maire sourit ; puis, d'un air navré :
— Ils ont refusé énergiquement de s'employer à quoi que ce soit. Ils préfèrent tous, au lieu des beaux quatre ou cinq francs par jour, en étant nourris par-dessus le marché, que n'importe qui i t ut gagner ici, à s'employer, ne toucher que vingt-cinq sous, mais ne rien faire. Leur idéal, après la catastrophe qui les a chas m- de l^W i • a > .- . est de \i\re de c«i maigre*
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rentes. Au fond, ils doivent à la guerre de connaître^, le bonheur d'exister, sans rien faire — ej ils ne s en privent pas. Impossible de leur faire entendre raison. Avec vingt-cinq sous par jour, ils dorment comme des brutes et se saoulent, hommes, femmes et enfants. Il faut le voir pour le croire. Il en est qui mettent quinze jours par jour de côté, sur l'allocation, pour avoir une somme plus forte à la fin de la semaine, afin de prendre une bonne cuite. Qu'est-ce que vous pensez de ça ?
Sarrias était abasourdi, mais surtout navré. Cet aspect inattendu de la guerre l'émouvait durement. Car, avec son sens plus aigu de la perception des misères, ayant une longue habitude des ouvriers et des malheureux, il évoquait le troupeau des réfugiés arrachés à leur pays noir, à leurs maisons tristes, à leurs foyers monotones, transportés, brusquement, en pleine Provence d'amour et de soleil, comme des millionnaires. Et il comprenait très bien que tout ce soleil et toute cette beauté tranquille les grisaient. Ils étaient maintenant comme ces émigrants d'Italie, qui s'en vont chercher fortune en Amérique du Sud et qui, sur le pont du navire, qui les emporte au-delà de l'Océan, dorment, tout le long du jour, comme des lézards au soleil. C'est l'expatriement qui engourdit leurs membres. Il fallait les plaindre plutôt, en attendant le jour où ils seraient acclimatés.
D'ailleurs, le maire, philosophe et bon garçon, ajoutait, en guise de conclusion :
— La moralité de tout ça, c'est que notre ami Cougarrigue, l'aubergiste, est en train de faire fortune.
Interpellant, alors, celui qui était en cause :
— Dis, Gougarrigue, elle te fait du tort, la guerre, hein ?
Dans l'assistance, ce fut un éclat de dire. Allons, ce n'était pas encore par ici, que les choses prenaient une apparence tragique.
Jean Sarrias revint, dans le courant de l'après-midi, par le tramway qui l'avait amené. Il descendit au bout de la rue d'Aix, et, au lieu de gagner le centre de la ville, il obliqua à droite, pour aller du côté des bassins maritimes, où se faisait, lui avait-on dit, un important trafic. Depuis la déclaration de guerre, en effet, une activité fébrile régnait dans le port, en raison du mouvement considérable qui était la conséquence de nos relations avec nos colonies africaines.
Là, il connut un spectacle ïnoui, grandiose, émouvant. Des paquebots arrivaient, bondés de marchandises, d'hommes, de provisions. On eût dit qu'affluaient vers la France les vitalités, les énergies, les produits des pays les plus lointains. C'était un arrivage incessant de soldats de toutes couleurs, de chevaux, de munitions, de canons, de denrées. Des forces venaient de partout, s'a joutant aux forces de la patrie, comme pour édifier, en face de- l'ennemi, la barrière puissante qui endiguerait son élan. Il y avait, débarquant des navires à peine à l'ancre ou amarrés à quai, des soldats jaunes, qui étaient des Annamites, et des noirs, qui étaient des Sénégalais. Des Kabyles, aux burnous blancs, aux traits réguliers, énergiques ; des Arabes bronzés, aux manteaux flottants ou habillés en Turcs ; des Marocains, aux têtes entur bannées de kaki verdâtre, ennemis d'hier, et déjà nos ami* : des Martiniquais. <\ce naturel? de la Réunion :
tous les enfants de France, en dépit de leur différence de races, puisqu'ils étaient enrôlés sous l'étendard aux trois couleurs glorieuses, tous, tous, qu'ils fussent du Levant, de l'Occident, d'au-delà les mers, de plus loin que l'Equateur, accouraient au secours de la mère-patrie, avec le même enthousiasme.
Ils ne se connaissaient pas entre eux. Il en était même qui avaient combattu les uns contre les autres ; et l'attaque contre la France créait ce miracle de les rendre frères, bien qu'ils fussent d'un autre sang et ne parlassent pas une langue identique. Jean Sarrias, internationaliste, comprenait maintenant, en face de ce spectacle unique et prodigieux, l'inanité de sa religion à lui. Il avait fait un rêve qu'il avait cru très grand, très beau — et c'était l'orgueil de sa vie que d'avoir, un moment, essayé de le réaliser.
Or, en y réfléchissant, qu'avait-il fait ? Il n'avait même pu réussir à grouper les travailleurs d'une seule ville de France, à les liguer, tous, contre un ennemi commun : le Capital. Et, pourtant, ils étaient de la même race, du même milieu, parlaient la même langue et subissaient les mêmes misères. Voici que des simples, des sauvages d'hier, n'ayant reçu aucune culture, se serraient les uns contre les autres, vibraient d'une même émotion et allaient combattre, avec la même ardeur farouche, l'envahisseur, inconnu d'eux, qui prétendait violer le sol de leur patrie d'adoption.
Comme il réfléchissait, sur la jetée de la Joliette, regardant la mer, cette voie, immense et remueuse, par où arrivaient sans cesse les renforts de l'armée noire, Jean Sarrias fut tiré de sa rêverie par une musique étrange, une marche entraînante, familière à son oreille; il lui semblait, mais jouée par des insl'obare. ia
truments baroques, sur un rythme particulier, jamais entendu. Cela venait du côté des bassins où s'amarraient d'habitude les navires venant de très loin. Maintenant, là bizarre musique se rapprochait .
Sarrias, intrigué, descendit sur le quai, passa un pont de fer, gagna les môles. Là, il aperçut, en longue colonne bien régulière, un régiment d'Afrique, qui venait de débarquer et s'en allait vers le Vieux Port.
Il fut saisi d'étonnement. A contempler ces hommes noirs, aux faces résolues, qui semblaient garder au fond de leurs yeux quelque chose du mystère africain, il évoquait le désert aride, la brousse lointaine où courent les fauves, où chaque herbe dissimule un ennemi. Il revoyait, par la pensée, les images qui avaient ému son âme d'enfant, quand il lisait les récits des explorateurs hardis et les relations des missionnaires. C'étaient ces sauvages qui venaient nous aider à débarrasser le pays de la horde teutonne.
Mais, bientôt, il ne pensa plus à la guerre. Il ne voyait plus, à travers sa pensée vagabonde, que les paysages du centre africain, les grands fleuves, les immenses prairies, les forêts séculaires et inviolées. Son imagination subissait les effets mystérieux de cette vision : une armée noire défilant, musique en tête, sur les quais de Marseille.
Et quelle musique 1 Une vingtaine de guerriers, pieds nus, sans armes, les reins ceints d'une étoffe grise, jouaient sur des instruments primitifs, bizarres, aux formes inattendues, une marche très gaie qui semblait emporter, plus légèrement, la colonne. Or, \<>iri que Sarrias, stupéfait, mettait des paroles sur cet air dont les sauvages avaient fait leur chanson de route ; les nègres du centre africain marchaient, le
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cœur en fête, ou résigné, derrière un orchestre qui jouait inlassablement :
Auprès de ma blonde,
Qu'il fait boa fait bon, Auprès de ma blonde,
Qu'il fait bon dormir...