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UNE SOURICIÈRE DE MITRAILLEUSES

Le lieutenant de réserve Marc Anavan n'était pas resté longtemps à son dépôt de Nantes. Quarantehuit heures après son arrivée, il était embarqué dans un train militaire, avec tout son régiment, et, bientôt, il se trouvait à la frontière belge, au environs de Valenciennes.

Le 10 août, on apprenait là que des forces de cavalerie ennemie, venant de Tirlemont et de Gembloux, en Belgique, descendaient la rive gauche de la Meuse, négligeant Namur. Ce pouvait n'être qu'un service important d'exploration, le prélude d'un envahissement plus sérieux. Des corps d'armée devaient suivre, avec de l'infanterie, de l'artillerie, toutes les forces méthodiques d'un adversaire bien préparé.

Dans quelques jours, peut-être avant, car la marche des Allemands semblait foudroyante, Anavan serait à l'honneur de la bataille préliminaire. Un tumulte de sensations différentes le faisaient vibrer étrangement, l'énervaient aussi, l'inquiétaient. L'invasion de la Belgique, au mépris de toutes les conventions

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signées, trahissait le degré de cynisme des Allemands, et les premiers détails connus, sur leurs combats devant Liège, dénotaient la férocité de leurs instincts, des âmes vilaines. Ces adversaires tuaient, détruisaient systématiquement, sans profit militaire, pour le plaisir detre ignobles. L'apôtre généreux d'une religion de pardon, de paix universelle et de fraternité, ne pouvait avoir, pour l'instant, en face de ces barbares affinés, que haine et désir de châtiment.

Le 12 août, quand son régiment reçut l'ordre de passer la frontière et d'aller à la rencontre d'une herbe cavalière signalée plus bas que Tirlemont, il tressaillit d'espoir et de colère. En se battant contre ces sauvages, il savait, à présent, qu'il ne reniait rien de son passé. L'idéal d'autrefois était encore en lui, et c'est pour ce rêve de beauté, de paix, de fraternité, d'humanité qu'il se mettait en selle.

— Je m'appelle Anavan ! dit-il à ses hommes. Il faut, mes amis, que ce nom soit notre cri de guerre. A mes côtés, pas un ne doit reculer.

— En avant ! répondirent les dragons.

Us frémissaient de l'impatience d'une rencontre ;

mais un rôle plus ingrat était dévolu à son régiment. Dans la théorie des batailles, le côté le plus séduisant de la cavalerie lourde est de poursuivre les armées battues, de les disloquer, d'empêcher les formations nouvelles. Dans cette œuvre brillante et brutale, l'héroïsme est facile, impétueux : on est emporté, qu'on le veuille ou non, dans un ouragan de chevaux et d'hommes qui se précipitent sur le danger. C'est, en tous cas, un spectacle merveilleux, émouvant, et son action foudroyante donne des sensations Inoubliables. Mais, ce qu'on demandait au régiment de

Marc, c'était la reconnaissance d'un pays où l'ennemi s'infiltrait avec rapidité. Il fallait exploiter, savoir regarder devant soi, partout, prendre contact, puis rendre compte d'une mission difficile, à la gloire inapparente.

On risquait beaucoup. Dans la prise de contact, on pouvait tomber dans des embuscades ou sur des forces très supérieures, être tué, blessé ou fait prisonnier. C'était vexant et sans panache.

— Si j'y reste, pensa Marc Anavan; qui pourtant avait fait le sacrifice de sa vie, je ne saurai rien de la suite des événements. Au début, ce serait stupide.

Dans la plaine belge, entre Jemmapes et Fleurus, le souvenir des vainqueurs de 1792 et 1794 hantait son esprit, et ces noms lui semblaient, maintenant, revenir comme un heureux présage.

D'ailleurs, autour de lui, partout, une atmosphère de victoire semblait escorter le régiment. Dès qu'ils entraient dans un village, les dragons français étaient accueillis comme des libérateurs, et les femmes belges leur offraient des fleurs et des friandises, tandis que les gamins les escortaient en poussant des cris de joie. Ils apprenaient, au surplus, la vaillante résistance de Liège ; et l'arrêt forcé de la grande armée allemande, devant la place forte d'un petit pays, mettait l'espoir dans leurs cœurs.

Pourtant, lorsqu'ils se heurtèrent, aux environs de Fleurus, aux premiers éléments de l'ennemi, ils reçurent l'ordre de se replier, sans chercher la bataille, et de limiter leur action à un service intense d'explorations. On divisa donc le régiment, qui commença, tout de suite, son service de patrouille ; mais il fallut

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encore se replier, car il était hors de doute que des forces formidables, dépassant toutes les évaluations, étaient en marche sur Namur, dévalaient dans la vallée de la Meuse, comme un torrent fantastique, menaçant de tout détruire sur son passage. Sans doute, Liège n'était pas encore au pouvoir des Allemands : mais ceux-ci, déferlant sur les côtés, par centaines de mille, avaient entouré la ville obstinée de troupes suffisantes, et le gros continuait. A droite et à gauche de Namur, les envahisseurs allaient déboucher irrésistiblement, semblait-il, maintenant qu'on connaissait leur puissance.

Ce n'était pas de simples troupes de couverture qu'ils avaient à leur frontière, comme nous, mais une accumulation énorme d'hommes, de chevaux, de canons, de munitions, de trains chargés de vivres, aux gares d'Aix-la-Chapelle et de Trêves. Peut-être deux millions de soldats étaient, déjà, concentrés là quand nous faisions appel aux premiers réservistes.

Les dragons de Marc, envoyés au-devant de l'ennemi, n'avaient pas rencontré de banales patrouilles, mais des escadrons entiers de cavalerie précédant d'autres forces, qui préparaient, à leur tour, le chemin à la plus incroyable organisation guerrière de tout un peuple en mouvement.

Des ordres nouveaux arrivèrent du généralissime. Il fallut reculer, laisser le champ libre aux troupes britanniques qui entraient dans la danse, à leur tour, et se porter plus à droite, en vue d'opérer la liaison avec les forces françaises qu'on signalait en marche vers le Nord. Rapidement, la Samhre fut tra\ersée, et l'on gagna Philippeville. Là, on attendit un jour, dont on profita puur se reposer. Mais, le 15 août, il

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fallut, à nouveau, se remettre en selle et se joindre, en flanc, à l'armée de France qui se portait au-devant de l'ennemi, entre Namur et Dinant.

Ce fut un choc terrible.

Du côté allemand, on ne s'attendait pas à cette audace des Français, qui, treize jours seulement après la mobilisation générale, se précipitaient à la rencontre d'un envahisseur qui avait une avance de vingt jours et qui s'annonçait formidable. On ne pensait pas, surtout, que le premier contact aurait lieu en territoire belge, car le service d'espionnage indiquait, en France, les positions de soutien, où l'on devait subir le premier choc. Mais les Allemands connaissaient bien mal, en raisonnant ainsi, lame des Français. La Belgique violée, meurtrie, blessée, appelait au secours : la France répondait aussitôt, en faisant franchir la frontière à ses troupes à peine prêtes.

Du côté français, on ne croyait pas se heurter tout de suite à des véritables armées bien homogènes, pourvues aussi abondamment de cavalerie, d'artil lerie de campagne et d'artillerie lourde. On avait trop cru que les éléments de pénétration seraient composés de troupes légères, de forces volantes, derrière lesquelles marcheraient le gros, assez loin, d'ailleurs. Et le siège de Liège, qui durait toujours, confirmait cette façon de voir. Mais, en fait, l'ennemi avait mis en ligne, le premier jour, un appareil inouï, comme jamais on n'en avait vu dans aucune guerre. Des masses d'artillerie lourde se mouvaient, flanquées de mitrailleuses, surtout, qui l'encadraient comme des forts d'arrêt une forteresse en marche, étonnamment puissante, qui s'avançait ainsi, vers la France, pour

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pénétrer en force. Elle était masquée, en effet, par des éléments légers ; mais, à la première rencontre, ces éléments s'écartaient, découvraient brusquement la « kolossale » machine d'acier et de feu qui, alors, entrait en action.

Les Français ont souvent, dans le passé, lutté un contre dix. Les souvenir de certains succès miraculeux est trop profondément en eux pour ne pas chercher encore à les renouveler. C'est pourquoi, en avant de la jolie petite ville de Dinant, en Belgique, ils luttèrent comme des héros, pour entraver la marche de l'ennemi, le forcer même à rebrousser chemin. Et, se moquant du nombre, sans souci des canons monstrueux tonnant contre nos forces, composées seulement d'infanterie et, surtout, de cavalerie, on attendait, en bataillant, avec rage, des renforts qui seraient envoyés certainement.

On se battit avec élan, douze heures de suite, dans une offensive furieuse. La bataille, commencée par des heurts de cavalerie, puis par des engagements d'infanterie, s'était continuée par un duel fantastique d'artillerie, du haut des collines qui surplombent Dinant. Mais, si les 75 français causaient, dans les rangs ennemis des ravages sérieux, fauchant des bataillons entiers, les pièces lourdes allemandes, installées hors de portée de nos canons, ne tardèrent pas à nous faire beaucoup de mal, grâce à leur portée plus grande et à leurs positions préparées depuis longtemps, bien abritées, en vue de cette attaque.

Il fallut reculer.

Au soir de l'âpre bataille, ce qui avait été la jolie ville de Dinant n'était plus qu'un amoncellement de ruines lamentables. Les restaurants fleuris, les mai-

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sons à balcons, qui se miraient dans les eaux tranquilles de la Meuse, n'étaient plus que des pans de murs éventrés, noircis par la fumée des explosions d'obus ou par l'incendie. Les fenêtres brisées laissaient voir le vide ou la désolation des intérieurs ; dans les rues, gisaient des cadavres de chevaux, des soldats étendus, et, surtout, apparaissaient, des monceaux de décombres, des meubles écrabouillés, des matelas salis, rouges de sang, des tuiles, des plâtras, toute la misère d'un cataclysme.

N'importe ! Les dragons de Marc Anavan avaient fait vaillamment leur devoir, et même davantage. Quand on leur avait dit de charger un régiment saxon, qui menaçait de tourner l'infanterie française, ils s'étaient élancés hardiment, en dépit du feu agaçant de l'artillerie adverse, installée sur les hauteurs.

— En avant ! avait crié Marc, de toute la force de ses poumons, en levant haut son sabre.

Et Gaston Larpelte, le bon zig qui avait, sous la pluie de Nantes, partagé ses premières impressions, hurla, au milieu de ses camarades :

— En avant ! les gars !... Pour Madelon 1

Le cri soulevait les volontés courageuses. Et, dans un tourbillon de poussière, de fumée, parmi les éclatements des obus et le sifflement des balles, les dragons, penchés sur l'encolure des chevaux, foncèrent sur l'ennemi.

Murât, lorsqu'il chargeait, à la tête de ses escadrons, les pieds soulevés sur les étriers, sabre en l'air, avait l'habitude de chanter un air à lui :

J'ai le cul rond comme une pomme, Comme une pomme...

La victoire était le reste de la chanson. Gaston

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Larpette, que l'impétuosité de sa monture, excitée par le bruit et l'odeur de la bataille, venait d'amener à hauteur de Marc, s'écria :

— Quelle course, mon lieutenant !...

Marc avait l'es yeux fixés devant lui, obstinément, regardant le but sur lequel il jetait avec lui les hommes de son escadron. C'était sa première action, mais il n'était pas ému. Maintenant, il n'avait plus cette peur instinctive des plus braves, qui fait frissonner, quand on attend le signal. Il était donné. La course à la mort ou à la victoire était commencée : il fallait aller jusqu'au bout, noblement, bravement, et triompher, surtout. — Triompher ! Il n'avait que cette idée en tête. Et ce que ses yeux voyaient, là-bas, par dessus la crinière, entre les oreilles du cheval, ce n'était pas le danger, mais la victoire.

Justement, la nuit tombait. Au ciel, bien en face de Marc, dans une pureté de firmament, apparaissait l'étoile du Berger. Toujours, elle lui avait indiqué le devoir et le but.

— En avant ! répéta-t-il. En avant !

Ses hommes le suivaient, en trombe, farouchement résolus, et, le poing serré sur la hampe des lances, ils regardaient comme lui, devant eux, la gloire ? ou la mort. Et, dans cette minute émouvante, pendant qu'il fixait la clarté de Vénus, il songeait aussi à Silvette. Et ses lèvres, regardant l'étoile, firent le mouvement imperceptible d'un baiser. Puis, il se pencha un peu plus sur l'encolure de son cheval, pour foncer en avant, dans un galop éperdu.

« — Nom de Dieu !... Les vaches !... » C'était Lar pette, qui venait «l'échapper, miraculeusement, à la mitraille d'un obus de gros calibre.

— Qu'est-ce qu'ils nous envoient, comme marmites 1...

On arrivait sur l'infanterie boche, qu'il s'agissait de prendre de flanc, pour la disloquer. Or, à ce moment précis, elle fit face. Mais cela n'arrêta pas la charge des dragons. Lancés à toute vitesse, rien ne pouvait plus enrayer leur élan I Ils entreraient dans la masse ennemie, la briseraient ou se feraient tuer.

Soudain, le régiment saxon qu'on venait d'attaquer recula.

— En avant ! cria Marc Anavan.

— On les a ! ponctua Larpette.

Les rangs, serrés au moment de l'attaque, s'écartèrent bientôt, chez l'ennemi. Ses soldats, avec ensemble, semblaient obéir à un commandement de retraite. Cependant, les dragons, excités par ce mouvement, présage du succès de leur attaque, les poursuivaient, la lance basse, et les chassaient devant eux, comme du bétail.

Brusquement, ce fut la fuite, mais une fuite étrange. Au lieu de courir devant eux, les soldats du régiment saxon filèrent à droite et à gauche, s'écartant, comme pour ouvrir un passage à la charge de* dragons. Ils démasquèrent, ainsi, une compagnie de mitrailleuses, jusque-là silencieuse, dissimulée derrière les fantassins. A trois cents mètres, maintenant, elle ouvrait un feu affolant sur les cavaliers. Les premiers furent fauchés comme les blés. Anavan et Larpette tombèrent. Mais, au début, le feu des mitrailleuses étant trop bas, les chevaux seuls furent abattus. Le lieutenant et Larpette eussent été, d'ailleurs, infailliblement tués, une minute après, si la charge, dans son élan, n'était passée, en partie, au-dessus d'eux.

N'ayant pas été écrasés par les chevaux, ils étaient protégés, maintenant, par un rideau de quelques rangs de cavaliers.

— Rien de cassé, mon lieutenant ?

— Non, et toixP...

« — Moi, non plus.

— On l'échappe helle.

— Ils en ont du vice, ces cochons. Ils font semblant de se sauver, et ils nous amènent sous leurs moulins à café.

La manœuvre allemande avait été, en effet, admirablement combinée. Pas improvisée, elle faisait partie d'une méthode bien comprise. Marc Anavan, en un clin d'oeil, avait jugé la situation : fonçant, avec ses hommes, impétueusement, sur l'ennemi, pour le culbuter, il était tombé dans un traquenard. Froidement, à courte distance, l'adversaire démasquait des instruments de mort plus modernes, contre lesquels on ne pouvait rien. Ce serait une leçon pour l'avenir. Maintenant, il s'agissait de s'en tirer.

Ainsi que Larpette, Anavan saisit un cheval sans cavalier, l'enfourcha, puis, rejoignant le capitaine, qui rassemblait le restant de son escadron, ils organisèrent, rapidement, la retraite. Heureusement, la nuit intervenait. Les cavaliers épars, qui n'étaient pas blessés, se groupèrent plus en arrière, et, quand ils comprirent que la bataille était perdue, cette fois, ils se replièrent en ordre. Mais, dans les yeux de tous, il y avait de grosses larmes.

Marc Anavan, entre ses dents, murmura :

— J'aurai ma revanche...

Chez cet homme — il y avait encore quelques jours, le plus sincère des pacifistes — naissait une haine

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féroce et grandissait un désir de massacre. Il ne pouvait se consoler de son échec et de cette mort foudroyante du tiers de ses meilleurs cavaliers. Anavan ruminait ses représailles.

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