LE PORTE-DRAPEAU DE SAINT-SATURNIN
D'un bout de la France à l'autre, quand la guerre était surgie, un grand frisson patriotique avait couru. Du Nord au Midi, de l'Océan à la Méditerranée, la vague de courage et d'espoir, soulevant les hommes, avait déferlé dans les villes, comme au fond des plus obscurs villages.
Partout, en chaque coin de la terre française, les mêmes effets produisaient les mêmes réactions, et les paroles d'un paysan normand ne se différencient, en aucune façon, de celles d'un Provençal. D'une province ou d'une autre, les Français connaissaient une semblable angoisse, sachant leur patrie envahie. Les lieux situés très loin des champs de bataille et de désolation étaient empreints, maintenant, de tristesse, comme s'ils eussent été, eux-mêmes, menacés. Et les habitants d'un trou perdu, où jamais ne viendrait un Prussien, n'en pensaient pas moins aux douleurs intolérables des malheureux chassés par la horde sauvage. Ainsi, dans la souffrance, mais aussi dans l'espérance, communiaient les âmes françaises.
Néanmoins, elles gardaient leurs caractères, et les pleurs et les haines d'un pays n'étaient pas rigoureu-
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sèment de la même nature que ceux d'un autre pays ; les races ne se ressemblaient pas dans la joie ou dans le malheur.
A Saint-Saturnin, coquet bourg provençal, on parlait de la guerre comme partout ; mais ce n'était pas la faute des habitants si, en dépit des malheurs qui s'abattaient sur la patrie, et des torrents de sang qui coulaient sur les champs de bataille de la frontière, le soleil de Saint-Saturnin brillait d'un éclat radieux, et si les fleurs sentaient bon, si la campagne était verte et dorée, les filles toujours superbes.
Parfois, dans une cérémonie attristée, l'insolente beauté d'une femme cause un scandale parmi les chagrins, et, malgré la robe sombre où sa blondeur s© cache, elle resplendit encore, incite aux pensées d'amour. Pareillement, dans une France en deuil, obligée de lutter pour sa propre existence, son honneur, de tant de siècles, des coins très beaux, insolemment inondés de lumière joyeuse, gardaient tout leur éclat des jours heureux, et la fête de la nature ne voulait pas mourir, quand les femmes des pays du Nord et de l'Est portaient, déjà, les longs voiles du veuvage.
Une partie de la France était le théâtre d'une affreuse épopée, telle que l'imagination des hommes n'avait pas osé concevoir ce drame mondial, et la Provence brillait, toujours, de son rayonnant bonheur. Mais les hommes qui n'étaient pas en Age de participer à la guerre y avaient des mines honteuses, les femmes s'efforçaient d'atténuer la beauté de leurs visages réguliers. Alors, on avait vu partir, peut-être, avec plus de résignation, les maris, les frères, les fils et les fiancés, qui allaient se joindre
aux hommes du Nord. Et la conscience du devoir accompli faisait supporter le soleil trop brillant et goûter, sans regrets, le charme des jours tranquilles.
Au jour de la mobilisation, on avait manifesté sincèrement, à Saint-Saturnin, pour le triomphe de la patrie. Le père Silve rayonnait. Si le doute était au cœur de certains, et si d'autres tremblaient pour l'avenir de la nation, il ne doutait pas. Est-ce que la France pouvait être vaincue deux fois de suite ?
Jacques Silve était une de ces natures d'une seule pièce, qui ne transigent jamais sur leur idée, et qui n'acceptent aucune contradiction. On avait été battus, en 1870 : c'était un grand malheur ; mais un malheur se répare. On avait attendu quarante-quatre ans pour la Revanche : on la ferait complète. Au café des Roses, chez Audoul, le samedi soir, il n'y en eut que pour Silve. C'était la consécration de ses idées les plus chères, la preuve éclatante qu'il avait eu raison, lui, Silve, de ne jamais désarmer et de garder, toujours vivace, au fond du cœur, la haine d'un ennemi qui ne désarmait pas, au contraire, et n'attendait que l'occasion de nouveaux brigandages. — Ahl les jeunes l'avaient blagué, avec ses allures de Déroulède villageois, traité de rétrograde et de vieille giberne !
Monté sur une table du café, sous les arcades de la Place-aux-Hommes, le Forum, toute la soirée, le vieux patriote ne cessa d'exhorter ses concitoyens. En sa qualité d'adjoint, il était écouté ; mais ce soir-là, tout le monde, sachant avec quelle âpreté il avait, sans cesse, combattu en faveur de l'idée qui avait, maintenant, raison de toutes les autres, on s'inclinait devant lui. Il était, dans la commune, le seul,
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qui avait prévu cette heure émouvante, et on ne cherchait pas à diminuer son prestige.
Sixte Bonafède, le pharmacien ; Cyprien Cadal, 'e maire ; Brusquet, le vigneron ; Jules César, le coiffeur ; Marius Capron, l'épicier ; Cagolin, le jardinier, autres qui l'avaient combattu ou plaisanté jadis, faisaient amende honorable.
— On te demande pardon, Silve... Tu étais d'ans le vrai...
Il ne tirait nul orgueil de ces soumissions tardives. Il disait, par exemple, au fils de Jules César, qui était mobilisable :
— Laisse, pitchoun, ces querelles anciennes. Tout le monde n'est pas infaillible, té !... Le tout, maintenant, est de bien faire son devoir. Et ton devoir, coquin de sort ! tu le feras comme les autres, et même mieux que les autres... Sur le livre d'or de la commune de Saint-Saturnin, il n'y aura que des héros !
Certains, qui le trouvaient, quand même, un peu trop exalté, faisaient la grimace, quand il parlait de mourir pour la patrie. Mais on l 'écoutait, malgré tout, et on emportait un peu de sa fièvre patriotique.
Ce fut ainsi tous les soirs, pendant six jours.
Le départ de son fils l'avait rempli d'une joie immense. Jamais il n'avait été si fier d'avoir un enfant sous les drapeaux.
— Il sera des premiers là-bas, mon petit, disait-il orgueilleusement. Il est de l'active, le gars, et ça compte pour deux, un beau lapin de cette espèce.
Deux jours avant le départ de son régiment. Séverin Silve avait obtenu la permission de venir embrasser son père et sa jeune femme, à Saint-
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Saturnin. A cette occasion, on avait fait un festin, comme au jour du mariage, car, pour le vieux Silve, aller sur le champ de bataille était une fête qu'on devait, à l'avance, glorifier. Et l'on avait festoyé.
A table, le vieux était un peu gris, mais on le lui pardonnait de grand cœur. Et nul ne s'étonna quand il leva son verre :
— A ta santé, mon fils, et à la France !... Je t'aimo et je souhaite de tout mon cœur que tu reviennes en bonne santé, avec les galons d'or que te fit perdre ta mauvaise tête. Et qui sait ? Peut-être, avec la croix des braves. Mais, si tu tombes, ce sera pour défendre notre pays, et ton père sera fier de toi.
On applaudit ; mais il eut, soudain, un accès de tristesse. Tournant ses yeux autour de la table, il fit avec douleur :
— J'aurais voulu voir Silvette au milieu de nous. Elle applaudirait à ton départ, qui est l'honneur de la famille, si elle n'avait perdu la raison... Ah ! comme je suis malheureux de n'avoir pas eu un autre parçon, à la place de cette folle ! J'aurais deux fils à offrir à la patrie.
Il eût été vraiment surpris et atterré s'il avait su que Séverin pensait, à cette minute précise : « Quelle suis-je à la place de Silvette. Les femmes ont vraiment de la chance ! » Oh ! il ne songeait nullement à se dérober, mais il estimait que la vie est belle et vaut la peine d'être vécue jusqu'au bout. Il regardait, furtivement, sa jeune et belle moitié, In brune aux yeux lascifs. Et il savait que, tout à l'heure, elle lui donnerait des baisers savoureux et lents, contacts délirants, dont l'idée (le souvenir et l'espoir) faisait tressaillir sa chair. Imaginant que
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cctlc nuit d'amour, près d'elle, pouvait être la dernière ; puis qu'un autre, peut-être, le remplacerait, il éprouvait une colère intime que nul ne devinait, dont brillaient étrangement ses yeux.
Au fond, pourquoi se battait-on ? Pourquoi s'en irait-il, lui, jeune homme de Provence, à la frontière de Belgique, où l'on se faisait tuer, il ne savait pas très bien en faveur de quel idéal ? Sans culture et d'intelligence médiocre, il ne cherchait pas midi à quatorze heures, et les raisons exactes d'une guerre moderne. Ayant entendu, cent fois, son père parler de Revanche, il pensait que l'orgueil de la nation vaincue était seul cause du conflit actuel et il protestait, intérieurement : « La France avait bien vécu, depuis 1870 !... Alors, pourquoi voulait-on recommencer ?... On n'en finirait donc jamais ? » Limitant la vie à la satisfaction de ses désirs, il ne comprenait pas le sacrifice. Et, regardant autour de lui l'animation extraordinaire des hommes, la crainte des femmes, l'exaltation de son père et des jeunes gens de son âge, qui vibraient aux paroles du vieux, il se demandait par quel mystère ils paraissaient, tous, si emballés. Lui, savait qu'il fallait accomplir son devoir, et il était résolu à l'accomplir ; mais il ne voyait à cela nulle raison de plaisir, — au contraire.
Aussi, le lendemain matin, quand il quitta Saint- Saturnin, pour retourner à Toulon, eut-il une défaillance. Fn embrassant sa jeune femme, qui avait été', cette nuit, une amoureuse désespérée, il se mit à pleurer. Ft son père, qui le regardait, en éprouva une sourde colère.
\ In pensée que quelqu'un pouvait être témoin de
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cette défaillance, le vieux Silve éprouvait une gêne. Il ne fut rassuré que lorsqu'il eut mis Séverin dans le train, et que la locomotive eut sifflé le départ.
Mais, toute la journée du lendemain, il ne fut pas tranquille. N'y tenant plus, le vieux patriote rustique alla jusqu'à Toulon, pour assister au départ du régiment. Depuis la caserne jusqu'à la gare, il marcha à côté de son fils, avec les gosses, tandis que jouait la musique ; et, de toute la force de ses poumons, quand le convoi s'ébranla, sous les yeux de mille curieux, il cria :
— Vas-y, Séverin ! Vas-y, mon fils !... C'est pour la France !...
Le train était parti depuis longtemps et la foule s'était retirée qu'il était toujours sur le quai de la gare. Mais l'heure était trop grave, et chacun avait die trop douloureuses préoccupations pour qu'on fît attention à ce vieux, qui restait là, agitant par intervalles, d'un geste inconscient, son chapeau à l'adresse d'un être absent.
Il recommença, dans Saint-Saturnin, à prêcher une sorte de croisade patriotique. Il était si convaincant, lorsqu'il parlait de la France en danger, de la France immortelle, et mère du progrès, immuable gardienne des traditions chevaleresques, qu'il réussit à faire partir, comme engagés volontaires, plusieurs Italiens travaillant à l'usine de parfums. Et le soir, au café des Roses, à celui des Tournesols, car sa propagande allait chez les deux rivaux, chez Audoul, le fils du félibre, et chez Magnan, il commentait les communiqués officiels. Il n'admettait pas un instant que nous puissions être vaincus, et les opérations malheureuses
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d'Alsace, après le succès du début, ne parvenaient pas à ébranler sa confiance imperturbable, non plus que la marche irrésistible de l'ennemi à travers la Belgique impuissante.
Et quand on lui demandait affectueusement :
— Avez-vous des nouvelles de votre fils ? Il répondait, avec une fierté farouche :
— Non ! Un soldat n'a que le temps de se battre... Séverin se bat pour la patrie. Il tue des Boches tant qu'il peut, et n'a pas le temps de m'écrire.
On avait beau objecter :
— Mais, il a une femme, Gratienne.