LA LEGENDE DES CAPONS
Le père Silve ne répondait pas alors ; il s'en allait, le dos dédaigneux, gardant son opinion.
Or, il arriva que les journaux se firent, un matin. les annonciateurs d'un bruit qui plongea le Midi dans la stupeur, la colère et la désolation. Des éléments du 15" corps d'armée, appartenant par conséquent à la région de Marseille, avaient montré, dans une affaire récente, à la frontière lorraine, une hésitation, meme esquissé un fléchissement, qui nous avait coûté cher. Ceux qui avaient ainsi manqué de courage au feu faisaient partie des régiments de Toulon. d'Antibes ou de Draffuignan: Certes, ce n'était qu'un
bruit, et, d'ailleurs, on le démentait de source officielle. Mais il impressionnait, douloureusement, les populations de Provence, qui avaient des enfants aux armées combattantes et qui en attendaient autant de valeur et d'héroïsme que les populations des autres provinces.
La nouvelle fit un bruit énorme. Elle s'amplifia, d'ailleurs à tort, et l'on raconta, bientôt, que les fuyards avaient été fusillés par douzaines. Quoi qu'il fît, le père Silve, en écoutant ces propos, ne put réprimer une inquiétude douloureuse. Il n'en dormit pas, et sa figure, à dater de ce jour, s'assombrit étrangement. Il ne croyait pas, lui, à une défaillance des Méridionaux. Sans doute, un sénateur de la Seine, dans un article sensationnel, avait commenté l'incident, qu'il mettait sur le compte du soleil trop caressant de Provence, sur la vie molle et voluptueuse des bords de la Grande Bleue. L'ironie du Parisien déplut au père Silve, qui ne parlait de rien moins que de prendre le train et d'aller dire son fait au sénateur ignorant du Midi. Mais, au fond, il était anxieux, souffrait, comme d'un soufflet en pleine figure, de cette accusation monstrueuse, et il souhaitait avidement des nouvelles de son fils. Une lettre, n'importe laquelle, un simple mot sur un chiffon de papier, lui eût causé une joie incomparable. Mais le facteur n'apportait rien.
Il le guettait, pourtant, tous les jours, sans en avoir l'air, car il sauvait la face, ne voulant pas trahir ses inquiétudes. Et, toujours, le facteur passait, le saluant avec respect, mais en ajoutant d'une drôle de voix :
— Ce n'est pas encore pour aujourd'hui, monsieur l'adjoint.
i98 L'ORAGE
On lui demandait, néanmoins, un peu partout :
— Encore rien de votre fils ?
— Non, rien.
— C'est bizarre !... Tout le monde a des nouvelles. Les uns en ont* de bonnes, d'autres en ont de mauvaises... Mais on en a !...
Il coupait court au questions plus précises et aux remarques, en s'en allant. Depuis la nouvelle à sensation des journaux, il devenait farouche, triste et renfrogné. Brusquement, il eut des nouvelles. Un après-midi brasillant d'août, vers quatre heures, quand le soleil commence à flamboyer un peu moins et descendre à l'horizon, Silve, avide d'informations de la guerre, assis sous la treille, devant sa maison, parcourait avec fièvre : le Petit Vax. Il hachait la tête, tendant le poing vers un but inconnu, loin devant lui, avec colère. Il venait de reprendre sa lecture, quand parut, à l'entrée de la véranda rustique, le maire Cyprien Cadal.
Coiffé d'un panama, il tirait une de ses moustaches à la Clemenceau et regardait Silve. Après avoir hésité un peu, l'air d'un homme ennuyé de ce qu'il a à dire, il s'avance. Silve, d'ailleurs, qui l'a vu, se lève et lui prend la main. Au visage embarrassé de Cadal, l'adjoint voit qu'il est arrivé quelque chose de grave. Une servante, au fond, écoute. Silve anxieux :
— Qu'est-ce qu'il y a, Cadal ? Tu te grattes la tête, comme si tu n'osais desserrer les dents.
Le maire, tirant une lettre de sa poche :
— Du courage, mon vieil ami 1
— Mon fils est blessé ?
Cadal secoue la tête et remet le papier ofticiel à
Silve, qui lit en pâlissant. C'était un avis laconique, émanant du ministère de la guerre ; il annonçait, purement et simplement, que le soldat d'infanterie, Séverin Silve, était décédé.
Le vieux lut et relut, plusieurs fois, le papier fatal. Il ne comprenait pas. Ses yeux étaient secs, sa main ne tremblait pas : mais il avait un regard égaré. L'expression de douleur du vieux patriote déroulédard se transformait peu à peu, dominée par un sentiment d'inquiétude, ensuite d'anxiété. Quelque chose, dans la forme sèche de cet avis, lui paraissait mystérieux.
— Décédé [.'.. Comment, balbutia-t-il. Qu'est-ce que ça veut dire ?... Il est mort de maladie ?...
Mais l'avis était bref, sans autre explication : il fallait s'en contenter. Cadal, embarrassé, froid, imperturbable, répond d'un geste évasif : « Je l'ignore. » On sent qu'il soupçonne ou connaît la vérité. L'adjoint, la tête basse, comme écrasé, répétait :
— Décédé !... Comment ?
C'yprien Cadal serre, à peine, la main de Silve, et se retire. Alors, Silve, resté seul, passe la main sur son front. Il cherche : « Oh ! savoir ! Mais comment ? » La servante, qui déjà cause, sous un olivier, avec deux femmes, leur raconte ce qu'elle vient d'entendre :
— Oui, ma chère, le fils de Silve est mort ! Les deux commères :
— C'est épouvantable !
— Ce qu'il y a de bizarre, c'est que M. le maire n'a pas voulu lui dire comment.
Les trois femmes, ayant levé les jeux au ciel, à présent se parlent à l'oreille. •
— Peut-être qu'il a...
— Je le crois, fit l'autre.
— C'est honteux ! fait la troisième.
Cependant, sur la place du village, le Forum, le
maire commentait la nouvelle avec les notables. Bonafède, sa calotte sur le front et son binocle sur le nez, hochait la tête :
— Pour un homme comme Silve, c'est un coup dur !
— Evidemment, font les autres.
— Surtout, motus ! prononce Cadal.
— Oh ! bien sûr ! reprend le pharmacien. Et, s'adressant particulièrement à Capron :
-- Cette mention, décédé... hein, Marius ?... tu ne la trouves pas suspecte ? L'épicier fronça les sourcils :
— Coquin de Dieu, Séverin, un de ceux qu'on a fusillés 1... Quel affront pour Saint-Saturnin I
Voilà que le père Silve, l'allure accablée, débouche de la rue des Pommes-d'Amour. Et devant le grand vieillard qui s'approche, blanc comme un mort, toute l'âme effondrée, le groupe a pris une attitude de compassion.
— Quel malheur, père Silve !... On vous plaint, vous savez...
— Je ne suis pas à plaindre ! répond-il, farouchement, mon fils est mort pour la patrie I C'est un honneur dont je suis fier.
— C'est drôle, risque Bonafède, on ne dit pas comment il est mort... Décédé 1 ça n'est pas une indication... Sur la feuille des Magnan, il y a, pour le fils do Tistet, qu'il est tombé au champ d'honneur... Sur celle du boucher Pécou, on dit que l'aîné est mort,
glorieusement, devant Mulhouse. Quant au gars de Cogolin, on a écrit qu'il avait succombé à une fièvre typhoïde. C'est curieux, tout de même, qu'on mette simplement : Décédé, pour votre Séverin.
— Ça, c'est vrai, dit le notaire. Pourquoi ?
— César, tu trouves ça naturel, toi ?
Vite, les voisins se retirèrent discrètement. Et Jacques Silve, qui avait parfaitement compris le sens de ces paroles, gardait une attitude farouche, de révolté contre le destin. Il retourna chez lui en grommelant et resassant cette phrase :
— Si Séverin était un de ceux qu'on a fusillés ... L'adjoint sentait le soupçon et l'injure dans l'air :
il rougissait de honte. Il sentait bien que les gens de Saint-Saturnin n'étaient pas comme avant, avec lui. On l'évitait. Voulant savoir quand même, il entra au Café du Soleil, et il voulut parler de la guerre, des armées, de la France. Pour ne pas l'écouter, on se retira, et Tistet Magnan, le patron, lui glissa, en douceur confidentielle, en ami, qu'il valait mieux, pour lui, ne plus exalter le monde, se taire un peu. Alors, tête basse, il rentra chez lui, et, chemin faisant, il n'eut pas l'air de voir, sur le pas de leurs portes, des gens qui rentraient chez eux pour n'avoir pas à le saluer.