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LA VISITE DU DÉRACINÉ

Le lendemain, un beau dimanche, l'auto-diligence qui faisait le service entre la gare la plus prochaine,

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Auriol, et Saint-Saturnin, amenait Jean Sarrias. Le farouche révolutionnaire, antimilitariste, transformé par les événements, sous les coups de tonnerre de l'ouragan, en artilleur, avait voulu, avant de partir pour l'immense abattoir international, revoir, étant si près de lui, son village natal. Parti de bon matin de Marseille et venu par le train, il avait pris place. à Auriol, sur l'impériale de la voiture, et, de là, il contemplait, au fur et à mesure, le pays de son enfance, où il avait gardé les moutons en s'exerçant à tailler au couteau le portrait du curé dans le tronc noueux d'un arbre. Il respirait à pleins poumons, et, le cœur grisé par les paysages magnifiques, par les odeurs de la Provence, l'àme réjouie de soleil, de verdure, de ciel bleu, il revivait sa prime jeunesse et murmurait, comme un refrain :

— Ah ! cher pays, pourquoi t'ai-je quitté ? L'arrivée sur la place aux arcades. Les voyageurs

descendent, des amis que Sarrias a retrouvés. Cyprien Cadal, le maire, et Sixte Bonafède, d'autres sur le forum, faisaient des plans de batailles. Le pharmacien disait : « — Je mets là un corps d'armé Ils interrompent leurs stratégies pour voir venir ce! artilleur grisonnant qui s'avance vers eux. Surprise reconnaissance, poignées de mains. Cadal s'étonne de voir Sarrias militaire à son ài,re et avec ses il

— Je me suis engagé quand même. La terre d'ici m'a parlé, m'a dit qu'il fallait la défendre, et avant de quitter Marseille, peur partir là-haut, j'ai voulu \ isiter Silve, et mon pa> s natal.

Cadal et Bonafède échangent un regard que bui prend Sarrias. Il observe les deux personnag

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— Qu'y a-t-il ?... Vous craignez de parler P... Allons, qu'y a-t-il ?

Cadal se décide :

— Se vérin, son fils, est mort dans des circonstances telles...

— Telles, parfaitement, reprend le pharmacien.

— Ah ! fait Sarrias. Quelles circonstances ?

— Fu !... sif flotte Bonafède, cocasse et circonspect. Sarrias les sent résolus au silence. Il réfléchit et

songe à Jacques Silve, dont les idées archipatriotiques et rétrogrades ont mis entre eux, depuis longtemps, une séparation. « Allons, au revoir, Cyprien, au revoir, Sixte ! Adieu, tout le monde ! » Il étreint des dextres et s'en va lentement, par une rue montante, vers la maison de Silve.

L'adjoint était sous sa treille, la physionomie attristée, ravagée de chagrin, le cerveau criblé de points d'interrogation. Il regarde Sarrias, sans reconnaître d'abord l'anarchiste, son beau-frère, dans ce soldat grand et chenu. Puis, il se dresse et vient à lui.

— Toi ! Jean !... Toi ! Et dans cet uniforme !

— Oui, fait Sarrias, l'ouragan gronde sur nous. Il a emporté toutes les billevesées. Ta main, frère !

Silve prend la main de Sarrias, et tous deux entrent dans le vieux logis, où l'adjoint le fait asseoir. Luimême s'assied, accablé par sa tristesse, et songe.

— Lis ça, Jean, lui dit-il.

— Je sais, répond le sculpteur, qui a tout appris, en chemin, par Jules César, le coiffeur.

— Tu sais, toi, comment Séverin est mort ?

— Oui, pauvre vieux, va. Frère, sois un homme, et ne cherche pas à connaître la vérité.

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Silve a compris ce dont il voulait douter encore. Sa tête s'affaisse sur sa poitrine, les traits contractés de désespoir et de honte. Puis, il redresse peu à peu le front, et son visage se rassérène ; mais Sarrias y lit une résolution farouche.

— Je sais ce qu'il me reste à faire.

Sarrias croit comprendre que Silve veut se suicider :

— Voyons, Jacques, il te reste ta fille. L'adjoint, plus sombre, fixe le Parisien.

— Je considère Silvette comme morte. J'avais deux enfants, et je n'en ai plus !

Sarrias essaie de plaider la cause de sa nièce, de raconter et d'excuser le roman de Silvette et d'Anavan. Silve, extrême en toutes choses, l'interrompt, en frappant sur la table, pour imposer sa volonté.

— Je ne veux plus entendre parler d'elle. Liette est morte. Et, demain, je vais faire comme toi, m 'engager !... La France n'a pas trop de bras à sa dispo sition. Un Silve est tombé : un autre le remplace !... Je connais mon devoir.

Sarrias, étonné, approuvait, cependant, l'idée. Silve, têtu, les yeux fixes :

— Le père sauvera l'honneur du nom.

Cependant, des notables arrivaient, Cyprien Cadal,

Bonafède, aussi le notaire, Brusquet, Cogolin. Ils apprenaient la décision du vieux Silve.

— A votre âge ! protestait-on. C'est de la folie.

— Je suis solide, et j'en descendrai bien quelquesuns, moi aussi, avant d'y rester... D'ailleurs, il faut que je venge mon fil?.

Devant cette attitude, nul n'osa insinuer qu'il voulait, surtout, racheter l'honneur de la famille. C'était un exemple trop émouvant et trop dramatique, cet

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homme âgé qui voulait se battre parce que son fils était mort sans gloire, récolter, sur un champ de bataille, de la gloire pour deux, pour son Séverin et pour lui. Repentants de l'avoir poussé, peut-être, à ce geste désespéré, Cyprien C'adal, le maire, Bonafède, le pharmacien, César, le coiffeur, C'apron, l'épicier de Saint-Saturnin, les amis, le regardaient avec admiration. Et, le soir même de ce dimanche, Silve partit avec Sarrias, pour Auriol, celui-ci pour Marseille, afin d'y rejoindre son régiment, et Silve pour Toulon, afin d'accomplir sa résolution. Trop ému pour parler, il leur dit adieu d'un geste de la main droite et, de l'autre, l'adjoint cachait deux larmes qui coulaient de ses pauvres yeux.

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