‹ L'OrageChapitre 29 sur 53 · SILVE »... PRESENT · texte numérisé non relu

SILVE »... PRESENT

Sans grandes difficultés, Jacques Silve avait pu se faire admettre dans le régiment d'infanterie auquel appartenait son fils. Sa qualité d'engagé volontaire lui permettait de choisir.

Ainsi faisant, il avait son idée. Quand il se présenta au quartier, au jour fixé par la feuille du bureau de recrutement, il demanda, tout de suite, à parler au colonel. Et, quand il fut devant lui, il expliqua son cas :

— Mon colonel, c'est un homme honteux que vous avez devant vous... honteux et inquiet...

— Pourquoi donc, mon ami ?

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Le colonel, un chef bonasse, un peu décrépit, chargé de commander ce régiment de dépôt, pendant que ceux de l'active était au front, regardait, avec curiosité, ce eoldat aux cheveux gris, qui avait l'air décidé, mais dont les yeux trahissaient, en effet, une angoisse. Comme le père Silve hésitait, il l'encouragea, d'une voix bienveillante :

— Allez-y, mon brave... Je ne vous mangerai pas. Que voulez-vous de moi ?

Alors, le père Silve, lâcha, la tête basse :

— C'est moi, Jacques Silve, le premier adjoint du bourg où je suis né, Saint-Saturnin-du-Var, et je suis le père d'un caporal qui est « décédé » sur le front...

— Eh bien ?

— Mon colonel, ce nom ne vous dit rien ... Vrai ?... Est-ce possible ?...

Une espérance folle, éclairait, soudain, son visage. Mais celui du colonel s'assombrissait. Silve avait compris ; il soupira :

— Je ne m'étais pas trompé...

— Que voulez-vous dire. Vous vous appelez Silve. Votre fils est mort... Après ?...

— Ah ! mon colonel, j'ai vu, tout à l'heure, à votre front, que ma question vous rappelait un souvenir pénible... Allez, je savais, d'avance, ce qui m'attendait, et c'est pour cela que je me suis engagé. Un Silve a eu, peut-être, une défaillance ; mais un autre Silve est là, pour prendre sa place. Comprenez-vous, maintenant, mon colonel, ce que je veux vous demander ?... C'est une faveur que je sollicite... Elle est grande ; mais mon courage est grand, aussi, et je suis sûr de mériter ce que je supplie votre honte de m'accorder. Je voudrais partir, tout de suite, sur le

front, vous comprenez ?.., Il faut que, le plus tôt possible, là-bas, dans la même compagnie, la même escouade, ou dans ce qu'il en reste, je prenne la place de mon garçon qui n'est plus... Quand on fera l'appel, il faut que les camarades entendent encore prononcer le nom de Silve, et il faut que moi, son père, un soldat, prêt à tous les sacrifices, il faut que, moi, Je réponde : Présent P

Le colonel, devant cette résolution suprême d'un père qui n'admettait pas la lâcheté du nom, et qui voulait le réhabiliter, s'inclinait. Néanmoins, il avait pitié de cet homme âgé, qui supporterait mal, peutêtre, les fatigues du service en campagne, et il essaya de le retenir :

— Votre sentiment est noble, mon ami, mais vous préjugez de vos forces, et il serait préférable que vous restiez ici, au dépôt, où vous rendriez des services...

— Non, non ! Je veux aller là-bas, à sa place, pour faire le devoir de celui qui n'est plus. Tout est là, mon colonel... Ne craignez pas pour moi. Je suis robuste, et les longues marches ne me font pas peur : j'ai l'habitude. J'ai mené une vie sobre, et la graisse, comme vous voyez, ne me gêne pas beaucoup... Autrefois, j'étais sergent, et j'ai gardé l'âme d'un militaire. Je me suis engagé comme simple soldat ; inutile de m'instruire pour m'envoyer à la bataille. A Saint- Saturnin, c'est moi qui apprenais, avec des bâtons pour fusils, l'exercice aux enfants. Je suis un excellent moniteur, qui n'a rien oublié, et, demain, je vaudrai n'importe qui, je vous le jure.

Dans ces conditions, le colonel ne pouvait s'opposer nu ciésir de Silve, et il lui promit de le faire partir^

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par le tout premier détachement qui irait rejoindre le régiment sur le front.

Le père Silve partit, en effet, deux jours après, en même temps que trois cents réservistes, qui allaient remplacer, sur le front, les morts et les blessés du régiment, très éprouvé, déjà, après les affaires sanglantes auxquelles il avait pris part.

Durant le trajet, qui fut rapide, car les renforts étaient envoyés en toute hâte, il ne dit pas un mot. Les dents serrées, la pensée lointaine, il restait dans un coin, taciturne, les yeux fixes, comme ceux d'un halluciné.

Ce ne fut que vers la frontière, après Vouziers, qu'il se reprit à vivre. A Rocroi, il rejoignit, enfin, le régiment de son fils, qui devenait le sien.

Là, tout de suite, il eut une grande émotion. A peine était-il dans le campement, qu'il reconnaissait le sergent Dieu, le curé de Saint-Saturnin.

— Sergent, balbutia-t-il, en portant, d'abord, la main au képi, puis, en tendant les mains.

— Que venez-vous faire ici, monsieur l'adjoint ?

— Vous ne vous en doutez pas ?

La voix était sombre, un peu honteuse, et les yeux fuyaient le regard du prêtre, du sergent, plutôt. Et le curé, qui devinait enfin :

— Vous êtes une belle âme, monsieur Silve, el Dieu vous protégera.

— Oui, je lui demande qu'il me laisse en vie assez longtemps pour que je puisse accomplir une action d'éclat, telle, que les camarades en entendront parler. Je ne puis pa9 mourir, sans que, le soir, à la compagnie, après l'appel, on ne cite le nom de Silve, parmi

ceux qui auront mérité de figurer à l'ordre de l'armée. Quand j'aurai atteint ce but, il me sera indifférent de disparaître...

L'abbé Dieu, songeur, regardait cette figure héroïque, et des pensées douloureuses l'assaillaient.

— Alors, fit-il, on a su, à Saint-Saturnin ?..

— Que mon fils était « décédé » ? Oui. C'est tout. Pour le reste, on n'a pu ou voulu me renseigner... Je compte sur vous, pour me dire enfin...

— Mais, je ne sais rien de plus.

— Vous, aussi, ne voulez pas parler... Allez-y, ne craignez rien... Je me suis préparé aux pires révélations... C'est un capon, n'est-ce pas ?... Et il était avec ceux qui ont flanché et qu'on a... qu'on a... fusillés ?...

Il acheva difficilement la phrase : l'horrible mot ne voulait pas sortir de ses lèvres. Pourtant, sincère, le sergent expliqua :

— La vérité, on l'ignore, ou bien ceux qui la savent ne la disent pas, parce que cette guerre est la guerre du silence.

— Alors ?...

— On a supposé que des hommes, plus exposés que les autres, ont abandonné leur position, parce qu'elle n'était plus tenable. Et, comme le commandant avait dit de tenir, quand même, ou de mourir, on a conclu, de l'abandon des peureux, qu'ils avaient déserté leur poste. L'imagination a fait le reste et grossi, beaucoup trop, un petit incident. J'ai tenu, quand même, moi, la position intenable, — et je ne suis pas mort.

— Mon fils ?..

— On sait qu'il est décédé. Très régulièrement, on en a fait la constatation.

l'orace. l.l

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— Décédé ! Encore ce mot mystérieux, qui cache je ne sais quel mystère... Ah ! vous ne vouiez pas parler, vous non plus, vous obéissez à un mot d'ordre de pitié. Ça y, est, maintenant. Je me mets à vos ordres, sergent.

Une heure après, à la fin du jour, on faisait l'appel, au cantonnement. Et, lorsque, dans l'escouade, le sergent Dieu appela :

— Silve !

une voix résolue, forte, orgueilleuse, répondit :

— Présent !

Et tous les hommes, surpris, regardant ce vieux soldat qui n'avait pas peur, et dont les yeux lançaient des éclairs, comprirent qu'il était là pour accomplir une besogne sacrée. Mais on ne faisait pas rompre les rangs. Les chefs, la mine grave, attendaient. Bientôt, dans chaque compagnie, les capitaines, ayant reçu un papier, le lurent à haute voix. C'était un ordre du général en chef annonçant que les armées prendraient l'offensive, le lendemain matin, 22 août. On passerait en Belgique à la suite des régiments qui, depuis plusieurs jours, avançaient à la rencontre de l'ennemi, et, de concert avec une armée partie de la région de Sedan, à droite, et deux autres à gauche, dont une, anglaise, partie de Mons ; on attaquerait le< forces allemandes qui descendaient la rive droite de !a Meuse. Le généralissime comptait que chacun ferait vaillamment son devoir, et la victoire serait la récompense d'un effort qui, bien soutenu, briserait l'élan de l'envahisseur.

A cette nouvelle, le cœur de Silve battit fort dans sa poitrine. Enfin, il allait se baltre et réhabiliter le nom. Il ne put dormir de la nuit, car il était impa-

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tient de se mettre en route. Et, au petit jour, quand le régiment quitta son cantonnement pour aller, à marches forcées, au-devant de l'ennemi, beaucoup plus proche que ne le croyaient les chefs, il avait une ùme de vingt ans et des muscles d'acier.

Néanmoins, à la faveur de la nuit, pas -mcoie dissipée, il s'approcha du sergent Dieu, et, à voix basse, comme dans la petite église provençale :

— Mon père, confessez-moi... Je puis mourir aujourd'hui.

Mais l'autre, sévèrement :

— Je ne suis qu'un sergent, ici, et ne dois pas croire à la mort. Un soldat ne pense qu'à la victoire.

Le père Silve eut honte de sa défaillance et, d'un geste nerveux, il remonta son sac pour le départ.

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