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LE CIMETIÈRE VIVANT

Après quatre heures de marche dans un pays humide, triste, déferlé en masse par les habitants apeurés, la colonne offensive déboucha, vers huit heures du matin, dans une plaine immense, s'étendant à perte de vue. Sept régiments d'infanterie composaient la colonne, appuyés par de l'artillerie de campagne, bien entraînée et largement pourvue de munitions. Pour les chefs, il n'était pas douteux que l'ennemi qu'on allait attaquer serait mis en déroute, car d'autres colonnes aussi fortes, à droite et à gauche, étaient parties en même temps. Des formations irnpor-

tantes se préparaient, en outre, à l'arrière, prêtes à secourir, si besoin était, les colonnes d'attaque, ou protéger leur action, en tout état de cause. Rien n'était laissé au hasard : nous étions en nombre, avec toutes les chances de notre côté. Les hommes chantaient, dans le petit jour, puis, sous la lumière éclatante de ce matin de victoire probable.

A l'aurore, on avait pénétré dans un grand bois touffu, où l'on marchait sans s'apercevoir que le soleil montait, gaîment, dans le ciel pur. Sous les branchages épais, où restait encore l'humidité des dernières pluies, les ténèbres subsistaient, et quand on arriva, brusquement, à l'orée précédant la plaine magnifique, une aveuglante clarté avait, soudain, frappé les soldats, pleins d'espoir.

L'ennemi, au surplus, était invisible.

On fît halte pour le café. A droite, s'élevait une haute colline. On la regardait d'un œil attendri, car on savait que, sur sa crête, les artilleurs, partis, la veille, au soir, devaient avoir installé leurs batteries. Et, sous la protection de leurs feux terribles, quand on serait dans la plaine, tout à l'heure, on ferait une excellente besogne. Les Allemands ne se doutaient pas, certainement, de la surprise que notre armée leur ménageait.

A gauche, on apercevait un petit village, dont le clocher pointu émergeait à peine, d'un amas de frondaisons rieuses. En temps de paix, les habitants placides devaient vivre des jours sans drame, dans ce calme délicieux.

Le père Silve, qui contemplait le paysage, en buvant son quart de café, ne pouvait s'empêcher de Bouger, en cette minute tranquille, à ceux de Saint-Saturnin,

si loin de lui, maintenant, et qu'il ne reverrait peutêtre jamais. Ils évoquait le village de là-bas, dans le soleil et dans les fleurs. Près de lui, le sergent Dieu regardait le clocher de la petite église rustique — et il pensait aussi à son église, à lui, où un vieux prêtre tout blanc, non mobilisable, le remplaçait pendant qu'il faisait son devoir. Il pensait aux fidèles, aux dévotes délaissées, dont un autre nettoyait les consciences, et il avait des inquiétudes pour des puérilités qui lui revenaient en tête : « Le sacristain prenait-il bien soin de ses poules et de son verger ? — Marianne Hugues s'était-elle confessée, pour la fête de la Vierge, comme elle le lui avait promis ? La famille Cougourdon avait-elle édifié un reposoir, le 15 août, comme depuis tant d'années ? »I1 se chagrinait d'être sans nouvelles de son village, dont il lui semblait que la responsabilité morale lui incombait encore. Et il n'imaginait pas, une seconde, qu'il pouvait ne pas revenir.

Devant le régiment, qui se préparait maintenant à rompre les faisceaux, c'était la plaine sans limites, un peu mystérieuse, où rien ne bougeait encore, mais qui serait, sans doute, avant la fin de la journée, un champ de bataille. Le paysage donnait une impression de beauté sereine et confiante. Dans le fond gris de l'horizon, où restait une atmosphère dense à ras de terre, comme formée par les vapeurs du sol, sous l'action des premiers rayons du soleil, on apercevait une ligne régulière de peupliers, très loin, comme sortis d'une boîte de joujoux d'enfant. Ils bordaient une route qu'on ne voyait pas, mais sur laquelle on évoquait le cheminement, de loin en loin, d'une char-

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rclte de paysan, d'un troupeau de mouton?, dan? la poussière.

Les champs donnaient la sensation d'une nature en paix. Les récoltes, bien droites et belles, déjà mûres, prêtes à tomber sous la faux du moi??onnèur, n'avaient pas été foulées par les chevaux de combat ni par les pieds des gens de guerre. Tout près, dans un terrain à demi labouré pour de nouvelles semailles, une charrue, le soc en l'air, était restée dans le ?illon. Allait-il venir, le laboureur, avec ses bœufs, reprendre la tâche sainte du travail ?

Or, ce qui vint tout à coup, brusquement, ce fut une rafale de mitraille, partie d'une hauteur sur la gauche, en arrière du village. Elle passa sur les tètes, en sifflant d'une manière sinistre, pour aller plus loin.

Un capitaine, goguenard :

— La parole est à nous. C'est le 75 qui commence la partie.

Les éclatements secs, rapides, déchirants, qui emplissaient l'air tout à coup, dénonçaient l'entrée en danse de notre artillerie de campagne. On ne pouvait s'y tromper.

— Sur quoi qu'ils tirent donc ? demanda un jeune pioupiou, qui arrivait de son dépôt.

Il ne pouvait comprendre, évidemment : rien no bougeait sur la plaine et dans le lointain. Les champs de blé ne trahissaient, dan? les épis et les coquelicots, aucun rampcmrnt de troupes.

On se remit en route, un peu nerveusement, cette fui-, car on sentait qu'on prendrait contact bientôt, quelque part, là bas, avec l'adversaire invisible. On finirait bien par le découvrir.

LA RUÉE ALLEMANDE ai5

Le terrain descendait en pente douce, à partir de la lisière du bois qu'on venait de quitter. Aussi, sans effort, la colonne fit quinze cents mètres et gagna la partie de la plaine qui aboutissait au gentil village sur la gauche. A droite, à la base de la haute colline où devait être en position le gros de notre artillerie, d'autres colonnes s'avançaient, interminables chenilles, qui apparaissaient, maintenant, et disparaissaient dans les moissons. On devinait que l'effort avait été partagé et que les nôtres attaqueraient, sur deux flancs, un ennemi bien repéré.

— En avant, les gars I répéta le capitaine de la compagnie où se trouvaient Jacques Silve et le sergent Dieu.

Mais il n'était pas besoin de commander les soldats, qui couraient presque au flanc de la pente douce, afin de gagner plus tôt la position qui leur était désignée. Il y en eut qui, pressés d'arriver, pour souffler un peu en attendant de nouveaux ordres, entonnèrent un rigodon joyeux, et prirent le pas gymnastique.

Soudain, des brutalités éclatèrent devant eux, brisant net leur élan : une mitraille terrible faisait sauter en l'air la terre et les moissons dorées. Des shrapnells, en sifflant, partirent de tous côtés, comme tombés du ciel pur.

D'où cela pouvait-il bien venir ?

Un angoisse oppressa les poitrines. Une minute, d'instinct, tout le monde s'arrêta ; mais la voix du capitaine commanda de nouveau, plus fort :

— En avant, tonnerre de Dieu I... En avant !

Et la compagnie, reprenant l'allure impétueuse de la minute précédente, fila dans les sillons et s'installa dans le cimetière du petit village, non sans être

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poursuivie par une pluie de ferraille bruyante qui déchirait les oreilles.

On ne voyait toujours rien, cependant. Le jeune poilu, fraîchement débarqué du dépôt, ne put s'empêcher de remarquer :

— En voilà une guerre !... On risque d'être tué sans connaître son ennemi !... Alors, pourquoi c'est faire, les baïonnettes au bout du canon ?

— Attends, mon garçon, fit le lieutenant. Rosalie aura le dernier mot. Mais pour l'instant, on est à l'école de la patience. C'est le tour de l'artillerie, ce matin... Le nôtre viendra, sois tranquille. Peut-être dans la journée, ce soir, ou demain..- C'est le secret du général-

Le jeune soldat parut se contenter de l'explication donnée par son chef. Maintenant, cela lui était bien égal de subir les rafales d'une artillerie placée, on ne savait où... Boum !... Une arrivée ! Boum 1 une autre. On lui disait qu'il se battrait à l'arme blanche, dans une minute décisive : il souhaitait, pourtant, de vivre après cette affaire.

Mais vivre jusque-là devenait problématique. Main tenant, sans interruption, les obus, chargés de schrapnels, tombaient dru sur le cimetière. Tout de suite repéré par l'artillerie allemande, qui avait guetté les mouvements de la matinée, sans se trahir par une intervention hâtive, le régiment subissait une fantastique canonnade. La position qu'il occupait devait être de première importance, car l'ennemi l'arrosait, sérieusement, pour la rendre intenable. Il était \isil>lr. en effet, qu'elle ne serait pas défendue jusqu'au Boir, sous une pluie de fer aussi meurtrière.

— Pourtant, expliqua le capitaine à Bea sons ordres.

il faudra tenir quand même, car, d'ici, nous commandons la route qu'on voit là-bas, bordée de peupliers, et par où arriveront, certainement, les renforts ennemis. Notre mission est de les empêcher de passer.

Un sergent, timidement, essaya d'objecter :

— - Mais, nous serons massacrés avant d'avoir l'occasion de tirer sur le premier soldat allemand...

Or, à cet instant précis, une série d'éclatements 6ecs, suivie aussitôt d'une nouvelle série, qui parut 6i rapide, se fit entendre, derrière.

— Et ça ?... qu'en faites-vous ?... s'exclama le capitaine.

C'était notre artillerie qui répondait à l'autre. Aussitôt, on eut l'impression que les Allemands espaçaient leurs coups, et la confiance revint au cœur de tous les hommes.

Il parlait évidemment de nos artilleurs, et sa reconnaissance était partagée par toute la compagnie.

C'était, quand même, une guerre bien étrange que celle-là. On se battait, paraît-il, depuis une heure ; déjà, dans les rangs de la compagnie, des hommes étaient tombés, emportés, bientôt, vers l'arrière, par des ambulanciers courageux. On imaginait le petit village, transformé en campement sanitaire, car le drapeau, barré de la croix de Genève, flottait, maintenant, sur le clocher de l'église ; et, pourtant, après tant de morts et de blessés, de malheureux qui râlaient dans l'herbe, sans secours, on attendait toujours, dans la plaine, l'apparition du premier casque à pointe. Le père Silve, serrant avec rage son fusil, ne put réprimer une impatience :

ai8 L'ORAGE

— Je ne veux pourtant pas mourir avant d'en avoir descendu quelques-uns : ce serait trop bête.

Et, soudain, son visage s'éclaira : il venait d'apercevoir un cycliste, qui, par un chemin creux, venant du village, apportait un papier au capitaine, un ordre, qui, sans doute, annoncerait l'action. Et tout, n'importe quoi avec de la bougeotte, était préférable à cette attente martyrisante sous une mitraille qui venait d'on ne sait où.

Mais le capitaine fit savoir que l'ordre était de tenir, là, coûte que coûte, car dès forces d'infanterie étaient signalées sur la route : on devait les recevoir comme elles le méritaient.

— Couchez-vous, comme vous pourrez, ordonna le capitaine, en vous abritant derrière vos sacs et derrière les pierres tombales. Ce n'est pas encore le moment de sortir d'ici.

— On n'en sortira jamais, murmura un soldat. Mais un autre, philosophiquement :

— Eh bien ! qu'est-ce que ça peut foutre... On n'aura pas loin à aller pour être enterrés. Moi je me couche derrière cette tombe magnifique ; au moins, si je suis tué, j'aurai une belle sépulture...

L'endroit n'était pas gai. La station, dans le petit cimetière du village, au milieu des tombes, mettait les courages à une rude épreuve. Chacun, s'installant du mieux qu'il put, à l'abri de son baluchon ou d'un tertre, attendit avec angoisse, le moment de s'élancer ou celui de mourir.

Allongé dans la glaise, avec son paquetage sur la tête et les épaules, le père Silve rongait son frein. \ côté, couché dans la même terre, d'où montait une odeur de cadavre, à laquelle se mêlaient, depuis une

heure, la fumée cl la senteur des obus exploses, le sergent Dieu gardait ses yeux vifs, tournés vers la route bordée de peupliers, par où viendrait un autre danger.

— Du courage, père Silve...

— Mais j'en ai... Seulement, c'est cette sacrée guerre qui vous énerve... Quand! est-ce qu'on sortira d'ici, étron de Dieu !...

— Ne jurez pas, mon ami...

— Ah ! c'est vrai, monsieur le curé, je vous demande pardon...

Ils ne parlèrent plus. D'ailleurs, ils ne se fussent pas compris, car !a mitraille tombait sur eux plus rapide, plus brutale, semblait-il, avec un bruit infernal. A cinq mètres d'eux, ils virent un obus de gros calibre tomber sur un groupe -de cinq soldats, éclater avec fracas et projeter, tout autour, de la terre et des pierres. Quand la fumée et la poussière se furent dissipées, les cinq hommes gisaient, en lambeaux, au milieu d'un grand trou.

Une autre marmite, la minute d'après, fit explosion sur la pierre d'une tombe, et l'on vit un cercueil sauter en l'air, se briser et laisser échapper, par les planches en miettes, des débris putrides de cadavre. En même temps, une odeur épouvantable empestait l'atmosphère.

— Les cochons ! ils ne respectent rien..

Mais le formidable chambard! créait un malaise dans la compagnie héroïque, et chacun souhaitait de quitter au plus tôt ce cimetière de cauchemar.

Un nouvel éclatement, puis un autre, un autre encore, en moins d'une demi-minute ! La terre, bouleversée, remuée, labourée, mêlée aux débris mor-

tuaires, semblait soulevée par un cataclysme. Elle retombait sur les hommes couchés, les ensevelissant à moitié, faisant d'eux des ensevelis vivants dans ce domaine des morts.

Et, soudain, la voix du capitaine :

— Feu ! à huit cents mètres, à volonté, sur le talus de la route !...

Tout le monde se leva brusquement, sans souci des obus : on allait, enfin, sortir de l'inaction, et cela suffisait à faire oublier le danger.

— La compagnie, derrière le mur du cimetière !... On se précipita. Et, à partir de cet instant, une

fusillade incessante crépita, jetant la panique dans la première troupe qui apparut entre les peupliers. Mais les obus ennemis tombèrent plus nombreux sur le cimetière aussi, et notre artillerie ne parvenait pas à imposer silence à l'artillerie adverse.

— Chameau de Dieu ! nous sommes foutus !... C'était le capitaine, qui venait de constater une

chose navrante : la colline sur laquelle aurait dû, normalement, se trouver notre artillerie, était au pouvoir des Allemands. Elle crachait un feu d'enfer sur la plaine, et, bientôt, elle mit en cendres le pauvre petit village. Le clocher, sur lequel flottait pourtant le pavillon de la Croix-Rouge, s'écroula, et des fumées et des flammes montèrent vers le ciel.

Par où étaient-ils passés ?... Quel mystérieux revers sur la droite leur avait ouvert la route conduisant à la crête si précieuse ? Le capitaine en pleurait de rage. Et voilà qu'un obus le faucha soudain : il tomba, les yeux mouillés de savoir que sa compagnie ne sortirait pas du cimetière où on lui avait dit de tenir !

Le lieutenant prit sa place ; mais il tomba, lui

aussi, moins d une minute après, et puis un adjudant qui avait voulu prendre le commandement de ce qui restait de la compagnie. Maintenant, d'autres compagnies arrivaient, leurs débris se serrant contre le* débris de celle-ci, décimés à leur tour. Le régiment fondait avec une rapidité terrifiante et sublime.

— Ah ! s'écria le père Silve, le Midi ne bouge pas, cette fois !... Il sait mourir à son poste !

Et, sûr que cette bataille terminerait sa vie, il se prépara à bien mourir, pour racheter l'honneur du nom.

Mais, par la route, des forces ennemies débouchaient, en nombre considérable. Et, dévalant la colline qui aurait dû, selon les prévisions, être à nous, et que les Allemands occupaient, d'autres forces accouraient. C'étaient comme des larves grises, au ras du sol, partout, qui avançaient irrésistiblement. On eût dit qu'elles surgissaient de terre, des moissons, des sillons, des chemins, des chaumières. Il en arrivait toujours !... Par milliers, et puis par milliers encore, les Allemands avançaient. Leurs premiers rangs tombaient sans doute, comme fauchés par le feu des 75, qui crachaient rapidement ; mais d'autres les remplaçaient plus vite, et d'autres surgissaient encore, passant en trombe sur les cadavres des premiers tombes : c'était une marée formidable que rien ne pouvait arrêter.

— Nous sommes cernés ! lâcha quelqu'un.

Le doute n'était plus possible. Tout autour du cimetière, l'infanterie grise sepandait et marchait, telle une nuée de termites.

— Vive la France ! cria le seul officier qui restait.

Au moins, on ne dira pas que n ma n'avons pas tenu !...

Ils profilaient du silence de l'artillerie allemande, qui s'était tue, pour ne pas gêner l'action de l'infanterie, et ils fusillaient, à trente mètres maintenant, les premières lignes des assaillants.

Mais ce ne fut qu'un dernier sursaut de courage, bien inutile, puisque la partie était perdue. Le père Silve, qui n'avait plus de cartouches, brisa la crosse de son fusil sur la tète du premier soldat boche qui apparut en haut du mur du cimetière. Puis, son tronçon d'arme à la main, il s'écria, joyeux :

— Maintenant, ça m'est égal : j'en ai assommé un !...

Un Bavarois, à l'allure athlétique, lui asséna, à son tour, un coup qui le lit tomber à la renverse ; et il resta dans l'herbe, étourdi, tandis que l'assaut des Allemands, impétueux et lourd, lui passait sur le corps.

LA BATAILLE DE CHARLEROl

Après la chaude affaire de Dinant, où la française, aidée de [artillerie, s riait particulièrement distinguée, le régiment de dragons auquel appartenait Marc \na\an. s'était replié sur ChiM&y. D'abord, nous avions eu l'a van ta louce

heures, longues, d'une bataille achaStiée, qui affir mait, d'uni' manière incontestable, la supériorité du

canon de 75 sur l'artillerie de campagne ennemie. Des détails innombrables, effarante, apprenaient, même aux Français, la valeur de l'arme qu'ils avaient en mains. Dans un quartier de la ville, après en avoir chassé les envahisseurs, on avait trouvé, dans les maisons et dans les rues, des groupes entiers de cadavres étranges, des morts qui ne portaient aucune blessure apparente, soldats tués, foudroyés, plutôt, par la déflagration des explosifs, la commotion trop forte infligée par l'éclatement des obus, dont le déplacement d'air rompait les viscères dans le corps, faisait crever les organes. On découvrait, dans une chambre d'hôtel, un officier allemand qui se rasait, au moment de l'entrée en action de notre artillerie, et qui gardait, dans la mort, l'attitude naturelle de son geste, le rasoir à la main.

Mais notre victoire ne devait pas avoir de lendemain. Derrière des troupes d'invasion, que notre attaque avait, pour ainsi dire, fauchées, d'autres troupes arrivaient,

d'autres encore, — interminablement.

Par la vallée de la Meuse, elles déferlaient en marée qui ne finit pas, et elles renversaient tout sur leur passage. Un moment, heurtées de face, endiguées, elles ne tardaient pas à submerger la barrière héroïque de nos troupes, et elles reprenaient leur marche en avant, à peine interrompue, malgré les milliers et les milliers de morts qui jonchaient le terrain.

C'est pourquoi, sans avoir le temps de souffler, les hommes, qui s'étaient si bien comportés à Dinant, devaient, peu après, battre en retraite, pour ne pas se laisser déborder : ils étaient trop peu nombreux, pour bloquer l'invasion qui coulait sur les deux

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rives de la Meuse et se dirigeait, maintenant, dans la vallée de la Sambre.

Cette agression de l'Allemagne était supérieure. Des centaines de milliers de soldats, de toutes armes, avec un matériel fabuleux d'artillerie de tout calibre, avaient été massées, avant la déclaration de guerre, à la frontière belge et luxembourgeoise. Mais, à cause de l'organisation de notre service de renseignements, on n'avait pu dénombrer, exactement, ses forces ; elles dépassaient, considérablement, les évaluations les plus hardies. Maintenant, qu'on savait à quoi s'en tenir, on ne pouvait assez remercier la petite Belgique, si grande par le courage et l'honneur ; elle maintenait, un moment, la brute teutonne et l'obligeait à perdre, sous les murs de Liège, dix jours, avant le choc décisif.

Ramenés en arrière, à Chimay, les dragons de Marc Anavan se reposaient, en rêvant de retourner à la bataille. Ils n'attendirent pas longtemps. Le 22 août, ils se remirent en selle, étant les premiers qui devaient reprendre l'offensive, au moment du grand effort combiné sur lequel reposaient les espoirs de la France. Cette fois, ils devaient attaquer, sur la gauche, dans la direction de Charleroi.

A Philippeville, ils trouvèrent des éléments d'artillerie de campagne qui devaient les soutenir. Ils les dépassèrent, pour remplir, aussitôt, leur rôle de grande reconnaissance, ressembler à ces antennes sensibles que le haut commandement fait rayonner autour de ses forces compactes, pour chercher l'endroit faible de l'ennemi. Il fallait aller vite, répondre à l'invasion foudroyante par une contreoffensive brusquée, méduser, démoraliser l'adversaire

La ruée allemande 22&

■ — et cette manœuvre du généralissime rencontrait, auprès de tous les chefs d'armée et des officiers sous leurs ordres, une unanime approbation.

Pendant trois jours, sur un front fantastique, qui allait de Mons à Luxembourg, plus de trois millions d'hommes, formidablement armés, bien entraînés, se heurtèrent, en une bataille gigantesque. C'était bien le choc épouvantable, titanesque, que l'on attendait, môme décuplé par la volonté de vaincre, de part et d'autre, par l'accumulation des combattants et des machines de guerre.

Pendant trois jours, des masses d'infanterie se fusillèrent pour essayer de s'anéantir, tandis que, du haut de toutes les collines, de la moindre éminence, et même des clochers élancés des églises, des canons et des mitrailleuses vomissaient, infernalement, des torrents d'acier et des grêles de balles.

Pendant trois jours, des cavaliers se cherchèrent, pour empêcher l'accomplissement de missions intéressantes ; des canonniers se visèrent, faisant tomber les uns sur les autres, leur avalanche de mitraille ; des chasseurs, des tirailleurs africains, et jusqu'à des Marocains, Français depuis un an à peine, se jetèrent comme des fous enragés sur l'armée de sauvages qui prétendait fouler, bientôt, la terre de France.

C'était une guerre de savants, aussi, car tout ce que le progrès et l'intelligence des chercheurs avaient pu concevoir était mis au service des œuvres de mort. On se battait partout à la fois : sur terre, à courte distance, à la baïonnette, mais, encore, à des distances prodigieuses, sans se voir, au moyen de canons atteignant le but, à plus de dix Julomètres,

l'orage. i5

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avec une précision mathématique ; dam les aii des avions couraient sans cesse, réglant le tir de l'artillerie, ou laissant tomber sur les formations d'infanterie, sur les batteries les mieux dissimulées leurs bombes chargées de mélinile. Des engins nouveaux, qu'on n'avait jamais employés, sur aucun champ tle bataille, lançaient des lorpilJcs aériennes, qui. tombant à terre, dans les régiments groupés, y couraient encore sur une longueur de plusieurs dizaines de mètres, pour éclater ensuite, en décimant tout, auv alentours.

Pendant trois jours, face à face, tjçois nations haletantes, s'étreignirent, leurs souffles mêlés, leurs rages confondues, jetant l'une contre l'autre, leurs races, toute la fleur splendide. mûrie dans la paix.

Il y eut d'inouis épisodes. Des Sépiéga^ais, nègres du Centre africain, au service de la France, accourus au premier appel de la patrie d'adoption, furent lancés contre la garde prussienne, c'est-à-dire, contre ce qui. de l'autre côté, symboJ^isaiJ la sélection du génie militaire et du courage. !!t, p urtant, la garde prussienne fut battue, taillée en pièces, mis déroute. Des enfants -noir*, qui étaient de mauvais soldai-, quand ils étaient nos cnneinK étaient devenus des démons héroïques dès qu'on |qs lançait, pressés, instruits par nous, contre les moi I b-urs adversaires. Dans cette guerre inimaginable, tontes les révélations étaient gQSsib,\p8.

l'endant trois jour-, la France et l'MIrma heurtant leurs fn.nts d'airain, anirmèrent leur yolonté désespérée de re-ier lignes, la première de son passé-, l'autre .le son orgueil, depuis L$71.

J'.t pourtant, le Soir du. troisième jour, O.Ù chacun

coucha sur ses positions, il n'y avait pas encore de vainqueur, et les adversaires renonçaient : ils avaient donné un tel effort, défavorable en certains points, heureux en d'autres, qu'ils n'en pouvaient plus. Bataille sans nom, se déroulant sur un front trop vaste, et en trop d'endroits de première importance. Néanmoins, ce fut à Gharleroi qu'on se battit avec le plus d'acharnement. La ville, dans une même journée, fut prise, perdue, reprise, encore perdue et encore reprise. Le soir, on s'assassinait de quartier à quartier. On se tirait dessus d'un bout de rue à l'autre, et, quand un des combattants avait conquis !a ville basse, l'autre le bombardait de la ville haute. Il fallait, pourtant, une solution, au moins en cet endroit, et les Français attendaient, en vain, les renforts promis au moment de l'offensive. Des ordres du généralissime n'avaient pas été exécutés. Mais, dans une guerre de cette importance, entre deux adversaires également forts et pareillement possédés de l'idée de vaincre, le hasard devait fatalement jouer un rôle considérable. Dans la première manche, il était contre nous, puisque le résultat semblait indécis, le 24 au soir. Qui, des deux adversaires, s'avouerait vaincu, demain .'

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