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I NE RETRAITE GIGANTESQUE

Marc Anavan, dont le régiment avait été engagé fortement à Gharleroi, avait au cœur une angoisse lancinante. Il se rendait compte, maintenant, de

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l'épouvantable valeur de l'adversaire que la France trouvait devant elle, et il se demandait si nous étions en force pour obtenir la victoire. Le courage ne suffît pas, dans la guerre moderne ; il faut des instruments de mort, des munitions en abondance, car les premières batailles indiquaient une débauche d'obus et de schrapnells, de balles. En outre, les Allemands semblaient disposer d'une artillerie extraordinaire, surtout en pièces de gros calibres. Le 75 était une machine idéale, souple, rapide et maniable, et ses effets étaient épatants et démoralisants ; malgré tout, la pièce ne pouvait lutter efficacement contre les engins lourds et de longue portée que les adversaires traînaient avec eux.

A chaque combat, les nôtres étaient persuadés qu'on vaincrait et les chefs laissaient aux hommes cette illusion qui avivait leur ardeur. Mais la victoire était fugace, car les Prussiens revenaient à la charge en plus grand nombre et ils finissaient par l'emporter. A toujours triompher d'une manière éphémère, à voir ses succès devenir une défaite le lendemain, on risque de perdre confiance. Une constatation, surtout, était exaspérante : on avait beau tenir bon en Alsace, contenir en Lorraine, les forces énormes de l'armée de Metz, et ne céder que pouce à pouce, de Sedan à Verdun, on était obligé de reculer, avec une rapidité foudroyante, devant l 'extrême-droite allemande, qui dévalait par la vallée de la Sambre, ensuite par celle de l'Oise, avec Paris comme objectif. A quoi servait que Verdun, Toul, Épinal, Belfort, et même Nancy, fussent toujours intangibles, barrière imposante et infranchissable, en face de la frontière de l'Est, si les envahisseurs attei-

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gnaient Paris, par un autre chemin, et à toute vitesse?

Depuis dix jours, qu'il se heurtait à eux, Marc avait l'impression d'une marche en avant de barbares d'une culture supracivilisée, marée humaine, hérissée de canons, qui s'avance, et il sentait l'élan irrésistible de cette masse en mouvement.

Quel miracle l'arrêterait ?

L'orgueil germanique aurait-il la satisfaction de dominer le monde ? Anavan, toujours gardien d'un idéal de justice et de bonté, ne pouvait admettre le triomphe de la force et d'un despotisme étroit. La France, terre de liberté, d'humanité, de beauté, ne devait pas disparaître, car son rayonnement est la joie de l'univers. Une Allemagne militaire ne pouvait, demain, commander aux autres pays, de devenir les admirateurs de la « kultur » et de la Force.

Le 26, après une accalmie de trente-six heures, il fallut encore reculer. La bataille multiple de Charleroi, devenait, pour la France et l'Angleterre, une défaite, puisque Joffre, le décidait ainsi, acceptait, de plus en plus, la volonté ennemie. Et c'était l'entrée en France des Allemands. Ils avaient refoulé sans peine, la « petite » armée anglaise, à l'extrêmegauche, et, s'ils restaient accrochés du côté de Mézières, où l'armée française les contenait, ils dépassaient Tournai et Valenciennes, s'avançaient même jusqu'à Douai.

Reculer, — on appelait cela prendre position sur les organisations défensives, en terre française. Anavan ne pouvait avoir d'illusions. Il constatait, e-haque jour, des fautes graves, dans la région où il se battait. Les forces, par exemple, qui dépendaient de la place de Lille, semblaient avoir été mal

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employées. Au jour de la mobilisation, elles étaient disséminées, en hâte, sur tous les points de la frontière. Par petits paquets, les envahisseurs les avaient cueillies, faisant ainsi des prisonniers en quantité. On n'avait pas compris cette vérité élémentaire, que dix paquets de dix mille hommes, ne pouvaient s'opposer à l'entrée en France d'une armée compacte, homogène, bien pourvue d'artillerie et de tout. Mais un bloc de cent mille soldats eût contenu, au moins jusqu'à l'arrivée des renforts, l'aile rapide qui s'avançait, en flèche, vers le cœur du pays.

Joffre avait ignoré, inexplicablement, la tactique de l'adversaire, pourtant bien simple : des troupes importantes se trouvaient mal utilisées^ — et nos armées offensives, en Belgique, se repliant, en France, sur des positions précaires, après l'échec, ne devaient pas pouvoir tenir.

Maintenant, c'était la retraite, et sa mi Du régiment de dragons, auquel appartenait Marc, il ne restait plus que des débris ; on s'efforçait de les souder les uns aux autres, pour garder une cavalerie suffisante, en vue des reconnaissances futures. Mais les pauvres chevaux n'en pouvaient plus. Sur une bête claquée, blessée, au surplus,, et pansée tant bien que mal, Marc gagnait, avec peine, ce qu'une présomption dénommait : les positions défensives. La frontière passée, il traversa Wattignies, Avesnes, Le Non vion, au milieu d'un désordre inexprimable de paysans, quittant leurs fermes, poussant, devant eux. leurs troupeaux, traînant des charrettes, sur lesquelles étaient chargés les mobiliers, les bardes, et les femmes entourées de leurs enfants. Partout, une désolation affreuse, sur les routes, dans les moindres

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villages. Parfois, une cloche sonnait le tocsin pour avertir les habitants que le danger approchait.

Les fuyards, quand ils se trouvaient mêlés aux troupes battant en retraite, lançaient des regards mauvais aux officiers. Des cultivateurs, dont les champs, demain, seraient dévastés par l'ennemi, ne pouvaient réprimer des paroles arriéres :

— Pourquoi donc, vous reculez, vous autres ?... Les soldats, c'est pour se battre... Ou allez-vous ainsi, comme des troupeaux de mouton P

Ils ne comprenaient pas que tout ce qui portait un uniforme prît le même chemin qu'eux, et ils ne se gênaient pas, tandis que piaillaient les enfants et que gémissaient les femmes, de déclarer que nous étions vendus et que l'armée française était un ramassis de lâches.

Les officiers, navrés, faisaient semblant de ne pas entendre, et, pour éviter que ces injures de malheureux, chassés de leur demeure et de leurs terres, ne fussent démoralisantes pour les hommes, ils leur faisaient prendre des chemins à travers champs, laissant la route aux fuyards.

Enfin, on s'arrêta de fuir entre Origny et Saint- Quentin, le 27 août. Rètes et combattants demandaient grâce.

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