LA MORT DU VIEUX SILVE
On se reposa un jour ; mais la marche fantastique de l'aile droite allemande ne laissait aucun répit ù la retraite. Or, le 28, on recevait l'ordre de ne plus reculer ; grâce à l'aile des troupes de renfort, parties vers le Nord, depuis trois jours, on allait faire face et tenter un nouvel effort : à cette nouvelle, Marc Anavan se remit à espérer.
Toute cette nuit, pendant laquelle il eût dû, normalement, dormir et reprendre des forces, il l'avait passée à songer. Malgré lui, il pensait à Silvette, sa chère amoureuse, qu'il avait laissée à Paris et dont il n'avait plus de nouvelles. Les lettres bien entendu, n'arrivaient pas aux combattants, et cette absence de tendresses, qui eussent ranimé son courage, lui causait une peine affreuse. Et puis, il se demandait ce qu'il adviendrait de ceux qu'il avait laissés derrière lui, maintenant qu'on ne savait plus si on empêcherait l'ennemi de passer ? C'est pourquoi, dans un sursaut de rage, Marc Anavan souhaitait encore la bataille, la résistance à tout prix, qui retarderait, peut-être, l'entrée dans Paris des hordes germaniques. Et quand, le matin du 28 août, il apprit qu'on allait se battre à nouveau, il ne se tint pas de joie.
Mais le régiment de dragons n'était plus qu'un régiment squelotte. Après les affaires do Dinant et de Charleroi, il était réduit dans des proportions lamen-
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tables, et peu de chevaux étaient sans blessures. Dans ces conditions, comment remplirait-il son rôle de façon satisfaisante ? C'est alors que des cavaliers l'on fit des soldats ordinaires, sans monture, et qu'on organisa, rapidement, des sections de mitrailleuses ; et, comme Marc Anavan s'était intéressé, dès les débuts, à cette arme spéciale, il reçut, pour l'avenir, le commandement d'un groupe nouvellement pourvu d'engins.
Le changement ne lui déplaisait pas. Après trois semaines de guerre, il avait acquis la conviction que la cavalerie ne jouerait pas le rôle d'autrefois dans la lutte actuele. Son temps était fini sans doute. Et Marc, qui avait l'esprit et le courage ouverts aux choses modernes, regrettait de n'être pas officier d'artillerie. Ceux-là, au moins, avaient la part belle, et leur mission permettait des sensations inédites et des initiatives, aussi, originales, et chaque jour renouvelées.
Maintenant, donc, il commandait à des mitrailleurs, et il lui tardait d'entrer en action, sans plus tarder. Son vœu fut bientôt satisfait. Le 28, aux environs d'Origny, Marc Anavan reçut l'ordre de se porter, avec sa section de mitrailleuses, à l'entrée d'un pont que gardaient, depuis le matin, des fantassins résolus. En cet endroit de l'Oise, on avait massé des forces imposantes, car on ne doutait pas que les ennemis chercheraient à passer, dans le but naturel d'occuper Saint-Quentin.
Lorsque Marc arriva sur le bord de la rivière, l'infanterie française était aux prises, depuis longtemps, avec l'adversaire. Le pont était solidement défendu ; mais, comme à l'ordinaire, les envahisseurs arrivaient
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toujours plus nombreux, et, vers le soir, on pouvait craindre un fléchissement des troupes. C'était, eu effet, comme une fourmilière inépuisable de soldats grisâtres, en fa.ce : on n'en voyait pasla fin.
Les mitrailleurs de Marc s'installèrent derrière les fantassins, sur son ordre, et sans être vue de l'ennemi. Puis, à l'abri de la muraille vivante, que leur faisaient les pioupious, ils attendirent. Pas longtemps. A la tombée du jour, une ruée féroce, formidable, se précipita sur le pont. Certes, on pouvait le détruire, mais des nécessités stratégiques s'y opposaient .: il fallait le défendre. Sous la poussée terrible des envahisseurs, les Français reculèrent. Alors, Mare cria :
— Vite, écartez-vous !
Les fantassins, qui attendaient cet ordre, se jetèrent brusquement de chaque côté, démasquant ainsi les mitrailleuses : elles ouvrirent le feu, presque à bout portant, dans la masse compacte des soldats grisâtres', fauchèrent les premiers rangs, en quelques secondes. Ce fut un massacre effarant. A cette distance, les balles innombrables des mitrailleuses, faisaient un terrible ouvrage, tapant dans le tas, jetant à terre, avec uni1 rapidité d'ouragan, tout ce qui était debout.
II y avait, maintenant . un grand vMe, sàiif lés morts et les blessas' sur la route qui continuait le pont, et l'officier d'infanterie se tournant veihommes, qui avaient eu le temps de souffler, se dis posait à commander l'assaut de la position. Mai-, d'autres forces ennemies apparaissaient, marchant vers le pont : c'était encore dé f'oûVrage pour lemitrailleuses'.
Marc, dont l'é frbnl nii-selait. apiès l'affaire
chaude qui n'avait duré qu'un quart d'heure à peine, et dans laquelle, pourtant, l'ennemi avait eu des pertes terrifiantes, Marc, qui voulait encore affirmer son succès, commanda d'ouvrir le feu, dès que les Boches seraient h quatre cents mètres. Angoisse : il reconnaissait, soudain, devant lui, marchant en tête des forces envahissantes, des soldats vêtus d'uniformes français.
— Une ruse de guerre, sans doute, murmura-t-il. Mais un sergent, qui regardait, lui aussi, à ses
côtés :
— Non, mon lieutenant. Os salauds font marcher, devant eux, des prisonniers pour nous empêcher de tirer. Ils ont, déjà, fait ce coup-là, en Belgique.
On ne pouvait plus s'y tromper : c'étaient bien des soldats français que les Allemands poussaient devant eux, comme un bétail protecteur.
Alors, quand ils ne furent plus qu'à cinquante mètres et quand ils atteignirent le pont, un problème atroce se posa devant la conscience de Marc : Que faire ? Qu'ordonnerait-il, lui, l'officier ?...
L'intérêt de la patrie doit passer avant les sentimentalités et les cas particuliers. Mais s'il ordonnait ' le feu, ses hommes penseraient de lui qu'il n'estima' i pas, à un bien haut prix, une vie française. Alors ?...
Il hésitait. Toutes ses théories anciennes de philanthrope, d'apôtre, de rêveur humanitaire revenaient à son esprit, troublaient, inquiétaient son âme. Les ennemis avançaient, et le sergent, près de lui, d'une voix tremblante, demanda :
— Que fait-on, mon lieutenant ?...
Il eût voulu mourir tout de suite, être tué d'une Italie en plein front, pour ne pas donner l'ordre. Iî
fallait se décider. Ouvrant la bouche, pour ordonner le feu, il ne put. Ses hommes, qui devinaient son émotion et la partageaient, le regardaient avec inquiétude. Déjà, les premiers soldats français, les mains enchaînées et poussés par leurs bourreaux, mettaient le pied sur le pont : Marc Anavan hésitait toujours.
Et soudain, une voix terrible, formidable :
■ — Tirez donc, nom de Dieu !...
C'était un prisonnier, un territorial à barbe blanche qui, seul, bien détaché du groupe, par un bond en avant, avait jeté ce bref commandement. Et comme on hésitait, malgré tout, du côté français, il répéta :
— Allez-y, coquin de sort 1...
Alors, Marc, très pâle :
— C'est le père Silve 1...
C'était le vieux Déroulède de village, en effet, qui, depuis l'affaire du cimetière, emmené par les troupes victorieuses, traîné sur les chemins, dans la direction de France, servait de cible, maintenant, à ses frères de sang, et de combat. Marc Anavan, qui pensait à Silvette :
— Je ne puis pas ! Je ne puis pas !...
Mais, un officier prussien s'étant faufilé parmi Les captifs français, derrière le père Silve, lui brûlait la tête d'un coup de revolver. L'infanterie, au spectacle du drame, s'élançait, en trombe irrésistible, et, dans un furieux combat à la baïonnette, bousculait l'adversaire, le mettait en déroute.
La rage des soldats fut telle, qu'on ne put les cou tenir, et que, pour la première fois, il obligèrent ;'i battre en retraite un ennemi supérieur. Le soir
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même, l'attaque allemande était brisée, et la colonne d'invasion se retirait sur Guise, pour reprendre haleine, et se reformer.
C'était un jour de gagné pour la France.