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PARIS, EN AOUT

L'angoisse de cette guerre, décisive pour la patrie, se répercutait jusqu'au fond de l'âme des plus humbles comme des plus riches, car nulle famille n'était exempte de soucis. Pour la première fois, des millions d'hommes étaient appelés sous les drapeaux, et pas une catégorie sociale n'échappait à la mobilisation.

Autrefois, il y avait des armées de mercenaires, des volontaires. Certains choisissaient l'état militaire comme d'autres une carrière libérale, une profession civile, et la soldatesque, seule, était en danger dans les conflits de jadis. Plus tard, des favorisés de la fortune pouvaient acheter un remplaçant, et c'est ainsi que des femmes avaient pu voir, sans émotion, la patrie entrer, parfois, dans des aventures incertaines. Mais, cette fois, pas d'exceptions : tous les Français valides couraient vers les frontières envahies.

Le samedi, l'après-midi, les mobilisés du premier jour étaient encore penchés sur un établi, sur un tour, sur un labeur paisible, métier ou bureau ; ils se réjouissaient à l'idée que la semaine allait finir et qu'ils pourraient, enfin, se reposer. Ils projetaient

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des promenades à la campagne pour le lendemain, — et voilà qu'il fallait, ce dimanche superbe, revêtir l'uniforme, s'habiller pour tuer ou être tué, mettre au poignet une plaque d'identité servant à reconnaître les cadavres.

Les usines étaient vidées, arrêtées brusquement. Les exploitations commerciales avaient cessé de fonctionner. Les champs étaient abandonnés soudain. Les blés, fauchés, restaient sur la terre. Les troupeaux, dans les pâturages, vaquaient librement. Et des vieillards, qui avaient perdu l'habitude de besogner, aux mains tremblantes, ne sachant plus les gestes nécessaires ; des femmes, ayant passé leur vie à diriger la maison, à élever des enfants, aujourd'hui sous les drapeaux en danger ; des macrobes que ça rajeunissait, des adolescents à peine formés, durent, à la campagne, se courber sur la glèbe et prendre, aux usines, la place des mobilisés.

A Paris, peut-être plus qu'ailleurs — parce qu'on y vit davantage et dans une fièvre incessante — on eut mieux la sensation douloureuse d'un vide immense, créé par le départ en masse des hommes de tout âge. Ouvriers de Montrouge. de la Villette, de Bellcville, de Charonnr. de .Ménilmontant, de tous les quartiers populaires ; commerçants du Rentier, du Faubourg Poissonnière ou de la rue de la Paix : employés de magasins, garçops de bureau ; chauffeurs d'automobiles, domestiques OU maîtres ; fêtards

ltabitut''- des champ? de courses et des grands bars . rapius de Montmartre ; apaehes et rôdeurs : étudiants du quartier l.alii: ; acteurs de théàtiv ou de cjnéms ;

liltt'i-,)1i'iu>. ';'■ i is, iiiM-ieieu- . camelots. a\

— tous, saut les homjones politiques, — avaient

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répondu, sans hésiter, à l'appel du canon d'alarme, la vie surchauffée, haletante, suspendue brusquement. Mais, pour ceux qui restaient à Paris, le ciel était magnifique, et les légumes, les fruits, des pèches merveilleuses, le raisin, les frivolités, midinettes et mannequins, de gentilles poupées abandonnées, printemps bruns ou blonds, les antiquités, les bibelots amusants, on avait tout pour presque rien.

Les boutiques, aux devantures closes, portaient un écriteau sinistre, toujours le même : Fermé pour cause de mobilisation. Un calme exquis régnait là où, la veille encore, circulait une foule affairée, où bourdonnait un bruit de capitale, en plein travail.

Apres la fièvre étonnante des jours, et surtout des soirs, qui avaient précédé la mobilisation, était tombée soudain, dans la tristesse et la torpeur d'une petite ville, une des "plus bruyantes ruches du monde. Le samedi, le dimanche surtout, les artères étaient bondées d'un indescriptible mélange de manifestants emballés, que la nouvelle dramatique avait fait surgir de leurs demeures. Les plus paisibles étaient sortis pour prendre l'air de la rue en effervescence, et l'on ne pouvait plus circuler dans la masse compacte des agités de tout âge et de toute nationalité.

Et voilà que, le lundi, tout était mort, tout était fermé, abandonné comme après une catastrophe. Les autobus avaient cessé de fonctionner. Les lourdes et monumentales voitures, débarrassées de leurs sièges, roulaient, chargées de viande de boucherie, vers le Nord, vers l'Est, à la suite des armées combattantes. Plus de trépidations. Eini, cet agacement sensoriel, produit par le bruit continu d'une cité monstre. On jouissait des grands boulevards déserts, des quais

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ombreux aux passants rares, on découvrait les rues, qu'on voyait nues pour la première fois, caressées par le soleil toute la journée, et, ces splendides nuits d'été; par les rayons de la lune. Et tout ce charme extrême de Paris, mêle d'une émotion poignante, était un cocktail imprévu pour ceux qui savent, quand même, déguster, dans le mauvais, le bon qui s'y trouve, jouir de ce qui passe.

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