DEUX FEMMES, PARMI TANT D'AUTRES
Chez Sarrias, deux femmes éprouvées pleuraient toutes leurs larmes. Sans doute, elles n'étaient pas les seules ; mais, dans les moments de détresse intime, on ne pense qu'à soi : on est, férocement, égoïste dans la douleur.
Clémence et Silvette, qui avaient vu partir, le cœur brisé, l'objet de leurs tendresses, ne se consolaient point. Elles n'avaient pas été préparées, par les désaccords, petits ou grands, comme d'autres, à ce brusque coup de barre du destin. Clémence avait vécu dans l'atmosphère d'un brave sculpteur, saint homme illuminé, hostile à la guerre entre les hommes du vingtième siècle, et dont l'âge, au surplus, dans la mobilisation générale, ne faisait plus un soldat : elle était atterrée par le départ volontaire de son mari.
Silvette, qui avait aimé un pauvre, qui adorait un rêveur généreux, dont l'infinie bonté voulait une paix universelle et la fraternité entre les races, ne ressen-
LA RUÉE ALLEMANDE a4i
tait pas moins tragiquement les effets de l'ouragan mondial. Les deux femmes, durant une semaine, s'étaient confinées en leur chagrin, se racontant, en des heures longues, toutes les sensations de leur passé heureux. Elles vécurent ainsi d'évocations attendries, de pensées exprimées à voix douce, et sentirent davantage le vide affreux de leur nouvelle existence. Alors, elles sortirent, se mêlèrent à la foule qui, le soir, à l'heure des éditions spéciales des journaux, qu'on tolérait encore, attendait fiévreusement les nouvelles. Mais, dans les feuilles, aucune indication ne leur disait ce qu'était devenu Marc Anavan.
Clémence recevait des lettres de Sarrias, qui se trouvait encore à son dépôt de Marseille ; mais Silvette ne savait pas ce qu'était devenu Marc. Et Clémence, par des mots de maman, sincères et navrés, essayait de lui redresser le moral, de remonter son courage.
Mais, tant d'autres étaient comme elles. Il leur arrivait, maintenant, dehors, à Silvette et Clémence, de parler à des inconnues qui tenaient à la main un journal qu'elles venaient d'acheter et qu'elles ne lisaient pas. Dans le métro, dans la rue, partout, des femmes échangeaient leurs impressions, leurs craintes, leurs espoirs :
— On avance en Haute-Alsace, paraît-il. « Le mien » est parti pour Belfort, le deuxième jour de la mobilisation... Peut-être, il se bat, maintenant, de ce côté-là...
— « Le mien » est à Verdun... On ne sait rien...
— Hélas, « le mien » était à Charleroi, j'en suis sûre !... Quel malheur !
— « Le mien » est allé à Perpignan.
— Vous en avez de la chance I...
— Non, il n'y est resté que deux jours... Depuis, je ne sais plus... C'est une chose épouvantable, cette absence de nouvelles. On devrait « leur » permettre d'écrire. *
— Pensez-vous ! « Ils » ont de quoi faire, les pauvres î...
— Ça ne fait rien... On est comme ça, séparés les uns des autres... et l'on ne sait même pas si l'on est veuve, à l'heure qu'il est... J'ai mon petit qui me demande tout le temps si son papa ne va pas bientôt rentrer... Que voulez-vous que je réponde à ce gosse ?...
— C'est la guerre !...
— Oui, c'est la guerre, un grand malheur pour nous. Que deviendront toutes les malheureuses dont le mari, le frère ou le fiancé ne reviendra pas ?... Et les pauvres petits, qui réclament leur père ? C'est épouvantable !...
Ainsi, les lamentations des autres allaient au cœur de Silvette, à celui de Clémence, et, depuis qu'elles les entendaient, elles commençaient à se résigner. Quand on contemple tant d'infortunes, on finit par s'aguerrir. Elles savaient maintenant que leur détresse se juxtaposait à tant d'autres, qui se révélaient par un mot, par un aveu, une plainte, un soupir étouffé, parfois par un regard, ou qui fuyaient, anonymes ei farouchement silencieuses.
L'INFIRMERIE ANAVAN
L'inaction pesait à Silvette. Au reste, les dévouements de femmes s'affirmaient soudain, et on en parlait dans les journaux. Telle grande dame, très riche, avait installé un hôpital dans son hôtel particulier, et elle se consacrait à soigner les premiers blessés qui arrivaient du front. D'autres allaient, de maison en maison, quêter pour organiser une oeuvre destinée à secourir les jeunes mères, femmes d'ouvriers que le départ du mari laissait dans le besoin. D'autres créaient des postes de secours dans les gares. D'autres pensaient à l'hiver prochain, organisaient des ouvroirs où les femmes sans travail venaient confectionner des vêtements chauds pour les enfants dont le père ne pouvait plus assurer le bien-être.
En partant, Marc avait donné à Silvette une somme considérable pour parer à toute éventualité. Il la lui laissait autant pour elle-même que pour venir en aide à tous les malheureux, qu'il secourait' autrefois. Mais elle avait, tout de suite, compris qu'elle ne dépenserait jamais cet argent, car les solliciteurs d'avant-guerre ne venaient plus, et de nouveaux parasites n'étaient pas avertis. C'était une existence tellement nouvelle et différente de celle qui venait de cesser.
Silvette eut la pensée, avec Clémence, de retourner à Saint-Saturnin et d'ouvrir, là-bas, avec l'argent de
Marc, dans l'usine de parfums, un hôpital où seraient reçus les blessés et les malades qui auraient besoin du soleil du Midi, pour renaître à la vie. Mais, très vite, elle y renonça. Le retour au pays natal, dans ces conditions, lui procurerait trop de chagrin. Comment pourrait-elle faire admettre par son père, si rigoureusement rigide, intransigeant, sa fortune et sa condition nouvelle ? Elle n'était, malgré tout, que la maîtresse de Marc — et elle ne pouvait oublier qu'elle était partie pour retrouver, à Paris, le pauvre, que les gens de Saint-Saturnin avaient chassé.
Et puis, son rôle, si elle suivait ce projet, ne comporterait pas de risques glorieux. Or, elle considérait comme un devoir, quand son amant était en danger, pouvait mourir à tout instant, de faire quelque chose de plus difficile. Elle demanda conseil à la Croix- Rouge, où toutes les initiatives étaient acceptées, où tous les dévouements étaient mis à l'épreuve.
Quand on sut ce dont elle pouvait disposer, on lui conseilla de payer les frais d'une organisation volante, au moyen d'automobiles, qui suivraient les armées combattantes. C'était justement ce qui manquait. Des hôpitaux auxiliaires, il y en avait déjà trop, en province, et on était obligé de refuser des offres. Mais, en arrière des troupes qui se battaient à la frontière, on n'avait pas assez d'ambulances pour soigner les blessés avant leur évacuation. Et, pour tant, les pansements de la première heure sont ceux qui ont le plus d'importance : ils étaient la cause, suivent, de guérisons miraculeuses. Tant de soldats mouraient, en arrivant dans les villes du centre, du sud est nu du sud-ouest, pour avoir été soignés trop tard.
Elle comprit. Mais elle lit en plus ce qu'on ne lui demandait pas. Elle ne se contenta pas de réunir, en quelques jours, tout ce qui était nécessaire à l'exécution du plan confié par la Croix-Rouge. S'étant adressé à Louis Gény, l'ami de Marc, resté à Paris, toujours débrouillard et actif, chef de cabinet du ministre de l'intérieur, Gény mit rapidement sur pied l'organisation sanitaire, et Silvette, trouvant sa tâche facile, décida de suivre l'ambulance partout où elle se porterait.
C'était un projet dangereux, un peu fou, mais héroïque. Elle s'y passionna et ne se sentit vraiment revivre, espérer, que le jour où elle roula, dans une limousine immense, peinte en gris et barrée d'une croix de Genève, vers le Nord, où était le péril, mais où, aussi, avec un peu de chance, elle risquait de rencontrer son aimé. C'est honteux et charmant : elle souhaitait presque de le voir arriver, légèrement blessé, dans la maison où elle installerait son ambulance ; elle aurait une chance de le soustraire ainsi à la mort qiii planait sur tous, et elle s'abandonnait égoïstement, à cet espoir.
Comme elle devait suivre les indications de l'autorité militaire, elle dut se rendre là où elle pouvait, éventuellement, apporter une aide précieuse. On se battait encore en Belgique, au moment de son départ de Paris, le 10 août. Elle fut donc priée de s'installer en arrrière des armées, à Rethel, dans les Ardennes. On espérait bien que jamais les Allemands n'arriveraient jusque-là ; mais, à proximité de la frontière, et assez loin quand même pour qu'une ambulance de secours y pût rendre de grands services, Rethel pré-
sentait des avantages. Elle y arriva, le 11, et, tout de suite, dirigea, elle-même, l'organisation d'une infirmerie modèle.