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LA BEAUTÉ QUI GUÉRIT

Les habitants de cette petite ville des Ardennes étaient résignés d'avance au pire destin. En arrrière de Sedan et de Mézières, et au milieu de la boucle de l'Aisne, Rethel, par sa position géographique, ne pouvait manquer être le théâtre d'opérations importantes, peut-être d'une grande bataille. On savait que les Allemands arrivaient par la Belgique, Givet. la vallée de la Meuse. Us devaient être attirés par la Champagne, et ce serait à Rethel, sans doute, qu'ils traverseraient l'Aisne, pour envahir la province des vignobles célèbres.

Mais, venant du sud, des armées françaises saient, en longues théories de soldai^, de canons, de caissons, de chevaux, de voitures d'intendance. On pouvait encore espérer que le choe aurait lieu plus au nord, et qu'il serait favorable pour nos arme-, ('..'pendant, l'incertitude et l'angoisse régnaient dans la ville, autrefois si paisible, si provinciale, troublée maintenant par les allées et venues incessantes des troupes.

Les positions françaises étant solidement établies, du côté' de Mé/ière-, on pouvait sup|>< >>er que ce serait par là qu'aurait lieu une grande rencontre ; en

prévision de cette éventualité, c'est dans les petites cités de l'arrière, comme Rethel, que les organisations sanitaires s'étaient installées. Lorsque Silvette y arriva, plusieurs maisons notables étaient déjà transformées en infirmeries.

Silvette apportait avec elle, dans des automobiles spéciales, tout un matériel moderne, qu'elle avait payé fort cher. En outre, un personnel de choix, fourni par la Croix -Rouge, était prêt à faire courageusement son devoir.

Silvette ne savait pas soigner les malades. C'est un art difficile, qu'on apprend en temps de paix ; mais, comme elle avait fait un gros effort financier, la Croix-Rouge ne lui avait pas marchandé son appui, et elle avait le droit, pour recevoir les premiers blessés, de revêtir l'uniforme blanc et d'arborer l'insigne distinctif de l'association. Au reste, elle comptait faire son apprentissage en regardant les infirmières qui l'accompagnaient, elle ne restait pas inactive, en attendant. Elle se découvrait, soudain, elle, si fillette d'allures, si fine, si délicate, une volonté ferme et un sens parfait de la direction. Au souffle héroïque de l'épopée, qui commençait, elle s'était transformée, et, pensant à Marc, son amant, qui se battait pour la France, elle restait, physiquement, la jolie chose toute frêle et blonde, tendre, sensitive, que les gens de Saint-Saturnin, habitués aux brunes et altières beautés, avaient, dédaigneusement, baptisée : La Malvenue.

Tout de suite, en arrivant à Rethel, et suivant en cela les conseils du médecin qui avait la charge de son organisation sanitaire, elle se mit en quête d'une maison assez vaste pour son ambulance, qui, le soir

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même, s'installait dans les locaux aérés, propres, d'une fabrique de toiles.

Une atmosphère de bonheur et de paix régnait dans la maison particulière du directeur, séparée seulement de l'usine par un jardin très vaste, à la française. Le chef de famille, M. Charles Devaux, présidait, avec une souveraineté bienveillante, aux destinées réunies sous le même toit. Un homme de cinquante ans, robuste, très gris, dont la haute silhouette dominait tout le monde, comme il semblait que son intelligence et sa bonté fussent au-dessus de tout ce qui l'entourait. Il avait deux fils et un gendre sous les drapeaux ; mais il semblait plus glorieux qu'affecté, et son inquiétude paternelle s'inclinait, noblement, devant son patrotisme. Sa femme, beaucoup plus humble, plus effacée, une personne douce, souffrait, en silence, de cette guerre épouvantable, épreuve terrible pour ses affections. Aussi, quand elle entendait parler son mari, avec une rage farouche et une logique impitoyable, qui ne se payait pas de vaines espérances, en face du labeur immense et du danger qui attendaient la France, elle s'en allait hâtivement, son courage n'étant pas de la même trempe. Elle n'était, après tout, qu'une mère et une femme.

En plus de la fille aînée, dont le mari se battait quelque part dans l'Est, on ne savait où, il y avait deux autres jeunes filles, plus jeunes, âgées de quatorze et seize ans. Rose et Suzanne étaient jolies, plutôt piquantes, avec leur teint mat, très blanc, leurs cheveux bruns et leurs grands yeux de velours. Autour d'elles, bien des mères formaient, pour leurs fils, de secrètes espérances, pour plus tard, quand les beaux jours seraient revenus.

C'est dans cet intérieur familial que Silvette débarqua, alors que les Allemands, retenus encore en nombre, sous les forts de Liège, mais, quand même, assez nombreux pour que d'autres armées prissent le chemin de l'invasion, menaçaient la frontière. Son arrivée, coïncidant avec d'autres préparatifs, provoqua, dans la petite ville, une soudaine émotion, bien que, depuis une semaine, on fut habitué aux événements les plus anormaux et les plus inquiétants. M. Charles Devaux, pourtant, ne croyait pas que les ennemis arriveraient jusqu'à eux. Il était convaincu de l'excellence des forts qui tiendraient en respect l'adversaire, permettant aux réserves d'arriver. Il citait l'exemple de Liège, toujours debout. Alors, que feraient les Allemands devant Namur, mieux fortifié, puis devant Maubeuge, Rocroy, Sedan, places fortes, soutenues par une infanterie d'élite ? Non, pour lui, Rethel ne connaîtrait pas les horreurs de la guerre. Et, raisonnant sa conviction, il arrivait à la faire partager à un grand nombre d'amis, qui n'osaient pas fuir devant la menace des barbares, comme le conseillaient, pourtant, les personnes apeurées. C'est ainsi que, ne voulant pas revenir sur cette opinion, après les premiers insuccès en Belgique, il garda près de lui toute sa famille et mit un point d'honneur à railler les fuyards.

L'arrivée de Silvette lui procura une joie immense, car cette diversion était nécessaire à son activité. La fermeture de l'usine lui laissait trop die loisirs, qu'il ne savait comment employer ; il fut heureux de s'occuper de l'ambulance où seraient accueillis, avant peu, les blessés de l'armée française.

On débarrassa vivement un hall de vastes dimen-

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sions, ainsi que tout le premier étage, et les hangars servant d'entrepôt. Une désinfection méthodique acheva de les rendre habitables. On y mit les lits, des blancheurs gaies, puis les objets nécessaires aux premiers pansements express, et l'on attendit.

Pendant une semaine, ce fut un repos, dont Silvette savoura, délicieusement, le charme. Rose et Suzanne, avec la Glle aînée, Ulette, formaient un groupe d'amies jeunes, affectueuses, qui voulurent, elles aussi, devenir des infirmières. On profita donc de l'attente pour prendre des leçons du médecin, s'exercer aux pansements sur des mannequins. En quelques jours, elles étaient au courant. Alors, vêtues, toutes les quatre, de robes immaculées, en fine lingerie, les cheveux ceints dans un béguin au milieu duquel apparaissait une minuscule croix rouge, leur quatuor était adorable. Trop jolies, trop liliales ainsi, si printanières et si blanches, elles faisaient songer à des premières communiantes d'amour, à des vierges qui seraient, demain, des jeunes mariées.

Elles le savaient, car, oublieuses de la guerre, pour un instant, et tout à la joie de leur mission nouvelle, elles se faisaient des compliments sincères. Ulette disait :

— Tant mieux, si nous sommes de jolies infirmières : les soldats français en auront plus de bonheur, et ils guériront plus vite.

Hélas ! elles ne savaient pas que d'autres pouvaient venir, — ou. du inoins, eUes ne voulaient pas y penser.

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