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LES BLESSÉS DE LA RETRAITE

Mais, à partir du 25, elles eurent de plus graves préoccupations. A ce moment, en effet, commencèrent à affluer les premiers blessés, évacués du front. Il en arriva des centaines, d'un seul coup, dans des automobiles, et puis d'autres centaines. Il fallut tout modifier dans Jes plans d'organisation. L'ambulance ne pouvait, dans ces conditions, qu'être une halte pour les blessés, trop nombreux. On vérifiait, là, leurs pansements du champ de bataille, on soignait ceux qui n'avaient encore reçu aucun secours ; vite, on les évacuait plus en arrière, pour faire de la p'açe aux nouveaux venus.

Il en vint terriblement, du 23 au 25 ; plus de trois mille passèrent, dont beaucoup ne s'arrêtèrent qu'un moment. On ne gardait que les plus sérieusement atteints, ceux qui n'étaient pas transportables.

Les automobiles ne suffisaient plus, maintenant, c'étaient de pleines charrettes, en files ininterrompues, qui déchargeaient leur contenu à la porte de l'usine, comme, il y avait un mois, à cette même porte, et de ces mêmes charrettes, les marchandises et les matières premières qui alimentaient les machines. Sans plus de façon, ainsi que des choses inertes, à demi-mortes, inutiles maintenant, on débarquait des monceaux de capotes souillées, de pantalons déchirés, de chemises ensanglantées, qui étaient des soldats.

25a L'ORAGE

Il y en avait partout. Les hommes amenaient les charretées sinistres, n'ayant pas le temps d'attendre ; quand ils trouvaient une autre charrette, arrivée, l'instant d'avant, devant la porte, ils déchargeaient leurs blessés Y> 'importe où, dehors ou sur les bancs de l'usine, dans les couloirs, sur les tas d'étoupe, parmi les balayures, et jusque dans la salle ù manger de la villa familiale. Il fallait bien se débarrasser vite, pour retourner, sur le front, prendre ceux qui attendaient.

Les yeux agrandis de Silvette regardaient ces scènes avec une épouvante atroce. D'abord, elle avait falli se trouver mal. Son endurance physique était mise, brusquement, à une épreuve trop forte, et elle craignit, un moment, de ne pouvoir continuer. Mais, très vite, soutenue par une pensée surhumaine, elle avait dominé sa peur, son dégoût, et elle s'était mise, courageusement, à la plus sainte des besognes. Elle pensait à son Marc : qui sait si une femme comme elle, devant son corps blessé, ne connaissait pas la même défaillance ? Il ne fallait pas que ce fût : elle avait le devoir de tenir, et elle tiendrait jusqu'à la limite de ses forces.

On fit appel au concours de toutes les femmes de la ville. Les hommes devinrent brancardiers. Les enfants, eux-mêmes, essayèrent de se rendre utiles, en faisant des commissions.

Cependant, les âmes de tous étaient meurtries, angoissées. Ce n'était plus seulement le spectacle navrant de toutes les misères arrivant par charretées, qui faisait défaillir les courages les mieux éprouvés. A présent, le doute s'infiltrait chez tous ceux qui étaient restés et qui soignant des combattants de la veille, encore sous l'influence de l'émotion du

champ de bataille, et leurs yeux ouverts sur des visions affreuses, ne gardaient plus qu'un vague espoir. On voyait bien, à leurs mines découragées. que tout n'allait pas comme il aurait fallu. Et les paroles de rage de certains, qui étaient allés au combat, pleins d'espoirs, trahissaient la crainte de la défaite.

Ce fut ainsi pendant quatre jours. Après, il y eut une accalmie. Comme on ne se battait plus à la frontière, il n'arrivait plus de blessés, et l'on put, mieux, s'occuper de ceux qu'on avait dû garder.

Les derniers venus, quand ils eurent reçu des soins et furent en état de parler, racontèrent que les troupes françaises s'étaient, volontairement, repliées sur leurs positions défensives, en territoire national. Les officiers assuraient qu'il ne serait pas facile de les en déloger.

Alors, on respira. Après la nouvelle que nous avions été contraints d'abandonner l'offensive et d'évacuer la Belgique, on avait besoin d'un espoir. Celui-là était bien mince, sans doute ; mais on s'y raccrochait comme le marin naufragé se cramponne à une épave incertaine.

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