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L'AVANCE ALLEMANDE

Mais, bientôt, on entendit le bruit du canon. La première fois que cette résonnance sourde, lointaine, lugubre, arriva aux oreilles de Silvette, elle trembla

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fort. Malgré tout, elle restait la sensitive qu'elle avait toujours été, et l'approche du danger lui faisait peur. Cependant, M. Devaux, qui semblait rassuré, lui ayant expliqué" que cela ne présageait nullement d'une avance allemande, elle contint son émotion. Oh ! elle ne craignait pas de mourir ; mais le danger, quand même, s'il n'effrayait pas son âme courageuse, avait raison de la délicatesse excessive de son corps. Elle était bien trop fine et trop douce pour rester impassible, tandis que, dans le lointain de l'horizon, éclataient, à intervalles de plus en plus rapprochés, les coups de canon sinistres.

On les entendit, ainsi, toute la journée, et il sembla, le soir, que le bruit en était plus rapproché. Mais ce pouvait être un effet de la densité de l'atmosphère ou le changement du vent. Ainsi, du moins, l'expliqua M. Devaux.

Beaucoup ne dormirent pas. Certains, qui n'avaient pas confiance, refusèrent de se coucher. Et, vers dix heures, on vit passer soudain des cyclistes, couverts de boue, qui pédalaient, en hâte, vers des destinations mystérieuses. Puis, des soldats du génie vinrent miner le pont sur l'Aisne, ce qui angoissa les voisins. Aux questions posées, les officiers répondaient qu'il s'agissait de simples mesures de précaution. A dix heures du soir, pourtant, elles parurent insolites.

A onze heures, une batterie d'artillerie passa, au galop de ses chevaux, suivie, pou après, d'un escadron de cavalerie, en trombe. Tous semblaient fuir le lieu du combat pour se placer, plus en arrière, sur de meilleures positions.

Enfin, à minuit, un bruit d'automobiles, de pas de chevaux, indiqua des événements Buryenùg non

loin de la ville. Maintenant, les soldats ne cachaient plus que l'ennemi avançait.

A deux heures du matin, un officier se présenta chez le maire et lui annonça qu'il fallait, tout de suite, faire évacuer la ville. On sonna aussitôt le tocsin, un clairon parcourut les rues, réveillant ceux des habitants qui s'étaient endormis. Une demi-heure plus tard, tout le monde connaissait la nouvelle.

Alors, ce fut une série émouvante de scènes affreuses. On donnait deux heures, au plus, aux habitants, pour se rendre à la gare, où un train attendait, le dernier. Lorsqu'il n'y aurait plus personne sur le quai de départ, on ferait sauter la voie.

Ce coup de théâtre causait un tumulte d'effroi dans les rues et les maisons, des drames intimes au sein des familles. Des vieux et des vieilles, attachés à leur foyer, ne voulaient pas partir. En vain, leurs ertfants les suppliaient ; ils répondaient en hochant la tête :

— A quoi bon ?... Nous sommes trop âgés pour partir. Qu'avons-nous à sauvegarder ?... Et puis, les Prussiens nous laisseront tranquilles.

Ils avaient, en effet, cette conviction qu'ils ne couraient aucun danger, puisqu'ils n'étaient plus en âge de combattre et que leur vie était finie. Ils ne savaient pas encore que les Prussiens de cette guerre tuaient sans raison, stupidement, sauvagement, un peu pour le plaisir d'assassiner.

Dans la maison de l'industriel Charles Devaux, un problème angoissant se posait. Maintenant qu'il savait tout espoir perdu pour la ville, le père voulait sauver ses enfants. Il comprenait, soudain, quelle responsabilité morale il avait assumée, en gardant

près de lui ses trois filles, jeunes et jolies, et il pensait, en homme, à tout ce qui pouvait leur arriver de monstrueux et dont elles ne soupçonnaient pas lepouvante. Qui, maintenant, il désirait les voir très loin, à l'abri.

Mais, elles, ne voulaient pas s'en aller. Chacune avait ses malades, et chaque malade tournait vers elles ses yeux qui imploraient. Elles s'étaient passionnées pour cette mission charitable enseignée par Silvette, et, prises par leur devoir, elles ne croyaient plus pouvoir s'y dérober.

En vain, le père supplia-t-il ; en vain, Silvette, elle même, qui avait pitié de cet homme brusquement affaibli par la crainte de perdre ses enfants, leur demanda de la laisser seule à l'infirmerie, elles s'obstinèrent dans leur résolution. Au surplus, le temps avait coulé, et quand la plus jeune, peut-être impressionnée par les paroles du père, se mit à pleurer et que ses sœurs, attendries, comprirent le danger dans toute son horreur, il n'était plus temps : des coups de feu crépitaient à l'entrée de la ville, la bataille se continuait dans les rues conduisant au pont de l'Aisne.

Alors, l'industriel, qui sentait la fatalité s'abattre sur sa maison, farouche, alla décrocher un fusil dans la villa ; et il se prépara à défendre chèrement sa vie et celle de ses enfants.

Cependant, les fantassins français n'abandonnaient pas la partie. Pour eux, ce n'était pas la déroute, après la perte d'une bataille. Au contraire, ils reculaient lentement, méthodiquement, avec calme, on défen dant chaque pied de terrain avec la rage du désea poir. Tandis que, derrière eux, s'opérait, en b<>n ordre,

la retraite de l'artillerie et du gros des forces qui allait prendre de nouvelles positions, ils étaient seulement deux ou trois cents qui, par les rues et par les sentiers entourant la ville, fusillaient, en visant bien, les agresseurs en marche. Ils reculèrent ainsi, peu à peu, jusqu'aux dernières maisons. Et quand ils eurent accompli, jusqu'au bout, leur mission, au prix de morts splendides et obscures, car, dans cette nuit émouvante, nul ne savait le geste de son voisin, les régiments qu'ils protégeaient étaient de l'autre côté de la rivière. Alors, à leur tour, ils abandonnèrent la partie et, s'évanouissant dans les ténèbres, ils cessèrent le feu.

Un grand calme succéda, aussitôt à l'étourdissant tumulte des heures précédentes. Puis, on entendit les pas lourds des iroupes d'invasion qui approchaient, en rangs réguliers, et, tout à coup, l'éclatement des cuivres d'une fanfare victorieuse. C'étaient les Allemands qui, l'affaire terminée, faisaient, dans la ville, une entrée de parade. Mais nul curieux n'apparut aux croisées ; les maisons étaient vides. Seule, ses fenêtres éclairées, l'usine de Charles Devaux, transformée en hôpital, attirait l'attention des ennemis, ivres de rage.

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