LE SANG, LA VOLUPTE, LA MORT
L'entrée, en fanfare, dans la petite ville, fut rapide, et la manifestation qui l'accompagna de courte durée : les sauvages avaient besoin de repos, sans doute, à l'orage. 17
moins qu'ils ne fussent impatients de se livrer au pillage des maisons abandonnées, selon leur manière, depuis qu'ils a\aient pénétré en territoire français.
Les troupes d'invasion se disloquèrent donc bien vite, et, aussitôt, sur Tordre des chefs, elles se répandirent par les rues, que ne défendaient plus, maintenant, nos soldats. — Jusqu a quand ce malheureux coin de France serait-il terre allemande ?
A peine étaient-ils maîtres de la ville, que les Allemands s'empressaient de la fouiller, de fond en comble. Une rage tournante, au surplus, semblait les pousser à visiter les moindres maisons et les caves les plus retirées, car ils avaient perdu beaucoup de monde, en voulant pénétrer, cette nuit même, dans Rethel. et ils prétendaient rendre responsables de ces pertes les civils, accusés d'avoir fait le coup de feu contre eux. Ils ne voulaient pas croire que trois ou quatre cents soldats français, seulement, si adroits et si résolus qu'ils pussent être, leur eussent fait tant de mal, s'ils n'avaient été aidés par la population. C'est pourquoi, ivres de fureur, voulant terroriser les malheureux habitants qui n'avaient pas fui, ils cherchaient des ïits cachés, pour les fusiller.
Et. par groupes, lès soldats teutons, quelquefois guidés par un phis souvent, livrée à
eux-mêmes, se glissèrent dans les mais
comme des malfaiteurs ignobles.
Alors, ce fut épouvantable. Les brutes, ne trouvant dans les demeures, aucun homme d'âge moyen, mais, seulement des vieillards, des impotents, des malades, qui è parce qu'ils ne supposaient pas que
les Allemands venaient en eux des êtres dangereux, tiraient, hors de leurs maisons ou de leurs liU
LA RUÉE ALLEMANDE 25g
infortunés, et, les traînant sur une place, les mettaient nus, s'amusaient à pisser contre eux, à piétiner leurs faces douloureuses ; ils crevèrent des yeux avec la pointe des baïonnettes, brisèrent des mâchoires à grands coups de crosse.
Un enfant voulait donner à boire à son grandpère moribond, qui râlait. Un soldat le lui défendit. Quand l'écolier revint, tenant, entre ses mains tremblantes, un bol, le soldat fit sauter le bol, d'un tour de main, puis, prenant le petit par le cou, il le colla contre le mur. A cet instant, passe un officier :
— Qu'a fait cet enfant ?
— Il a violé une consigne.
— Ah ! tant pis pour lui !
Le soldat, autorisé ainsi, mit la baïonnette de son fusil sur la poitrine du gosse, avec un mauvais rire, l'appuya, l'enfonça lentement, tandis que le petit ne pouvant s'écrouler, maintenu par la pointe, criait, en expirant :
— Vive la France !... Maman !.. Maman 1
Dans une maisonnette misérable, ils dénichèrent une vieille ; entre ses bras, un chat perclus, aux poils tombés. Ces deux choses lamentables attendaient, ensemble, la fin de tout. Et, trouvant, sans doute, ridicule l'amour de la vieille pour son compagnon, les Boches saisirent l'animal, qu'ils ficelèrent et firent rôtir, tout vif, dans l'âtre. Puis, quand il ne fut plus qu'un bloc carbonisé, ratatiné, ils firent entrer la queue, de force, et tout ce qu'ils purent, dans la bouche édentée et la gorge de la vieille, étouffée, épouvantée et partirent, en s'esclaffant.
Une jeune fille, paralytique, au visage très doux, regarda, quand sa porte s'ouvrit, l'entrée dune solda-
26o L'ORAGE
tesque ivre. Les brutes la déshabillèrent et, à tour de rôle, s'assouvirent sur elle. Quand ils eurent fini, ils étendirent son corps tout blanc, à la peau fine, sur le parquet de la chambre, et l'un d'eux la macula d'ordures postérieures, oui, de çà.
Après quoi, ils s'en allèrent.
Dans d'autres demeures, ils se contentaient de voler, de faire main basse sur ce qui était bon à manger ou à boire. Cela dépendait de leur tempérament. Les uns préféraient une bouteille de vin à une volupté cruelle. D'autres s'empiffraient des victuailles, au lieu de violenter la vieille qui les servait ; mais, il e:i était aussi, qui se faisaient d'abord serrir à boire et à manger, et qui réclamaient, ensuite, leur part de luxure. Seulement, comme la ville était presque déserte, ils étaient trop qui prétendaient assouvir leurs instincts sur les rares femmes restées, en dépit de tout, et plusieurs n'hésitaient pas à passer sur une fleur de chair débordante de stupres, et meurtrie par les possessions précédentes.
Ainsi, durant cette nuit affreuse, le vol, le viol, le crime, l'incendie, d'autres abominations impossibles à décrire, furent perpétrées en tous les coins de la ville. Un rut infernal jetait les hommes ivre* ou furieux sur tout ce qui vivait à peine, et il> tuaient ensuite, invariablement, ce qui leur avait donné un moment l'illusion d'un plaisir, l.a mort et la volupté se confondaient étroitement. Le sang des cara impitoyables lavait les taches glaireuses des éjaculations.
SILVETTE SACCAGÉE
li était qualre heures du matin, lorsque, précédé d'une demi douzaine de soldats, revolver à la main, un officier, haut en couleurs, et de taille gigantesque, la figure glabreet dure, aggravée d'un monocle, pénétra dans l'usine de M. Devaux, transformée en ambulance. Silvettc, entourée de toutes les infirmières, très pâle, attendait, derrrière la porte.
En apercevant cette jolie garde-malade, à qui le costume blanc de la Croix-Rouge donnait un air plus délicat, plus fin encore, si possible, un précieux bibelot vivant, le commandant hautain et monocle, eut un tressaillement. Mais, très vite, il se maîtrisa. D'une voix qu'il s'efforçait de rendre polie, il demanda, en un français haché :
— Où sont les civils, les assassins, que vous cachez ici ?
— Monsieur ! répliqua Silvette, devenant rouge, subitement, de pâle qu'elle était, il n'y a d'assassins, ici, que ceux qui viennent d'entrer.
Le colosse se mordit les lèvres. Blême de colère, il ordonna, durement :
— Allons, pas de manières de cette sorte. On a tiré, pendant une heure, sur mes sodats, à l'entrée de la ville. On a fouillé partout, et l'on n'a pas trouvé ces gens-là. Ils sont cachés quelque part, mais il me les faut !
Silvette, tremblante de peur, songeait à M. Devaux, qu'elle avait aperçu, un fusil entre fes mains, il n'y avait qu'un instant. Il était dans sa villa, entouré de ses filles : qu'allait-il lui advenir ? La courageuse infirmière rassemblait tout son courage, néanmoins, et répondit, s'efforçant d'être calme :
— Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez dire. Regardez autour de vous : les hommes qui sont couchés dans ces lits sont des soldats blessés, trop malades pour être transportes ailleurs. Il n'y a pas, dans cette maison, un seul homme valide.
— Ah ! des soldats blessés ! rugit le commandant. Nous allons bien voir !...
Et, s'approchant des lits, il arracha les couvertures, défit des pansements, pour bien s'assurer qu'ils n'étaient pas factices ; il mit à nu des plaies affreuses, d'où le sang se remit à couler. Des patients, dont les yeux lançaient des éclairs de haine, et dont les bouches exhalaient des plaintes mêlées à des injures, se tordaient en des convulsions.
Silvette, l'âme brisée, s'élança :
— C'est indigne, monsieur, ce que vous faites là ! Vous n'avez pas le droit de martyriser ces malheureux.
— Mon devoir m'oblige à m'assurcr que vous ne mentez pas.
— Sachez, monsieur, que j'ignore le mensonge. Je vous ai dit que ceux qui sont dans cette maison sont des soldats blessés, rien de plus : ce sont vos victimes.
Elle montra, dans un coin, un être, assie sur son lit, qui tondait ses mains en avant et qui geignait sans cesse ;
LA RUEE ALLEMANDE a63
— Tenez, regardez celui-là !... Il a les yeux crevés. Ce sont vos soldats à vous, des sauvages, qui l'ont mutilé de la sorte. Et pourtant, monsieur, certains de vos hommes sont tombés, blessés, en voulant entrer dans cette ville. Si vous me les envoyez, ils seront soignés, par nous, avec autant de dévouement que ce pauvre être à qui les vôtres ont enlevé la vue.
Le commandant haussa les épaules. Mais Silvette aperçut, alors, par une fenêtre de l'usine, des maisons qui brûlaient.
— Oh ! les lâches, les lâches ! soupira-t-elle. Ils sont pires que des monstres, et, pourtant, c'est vrai que je les soignerai, avec le même dévouement.
Elle joignit ses mains et, suppliant l'officier :
— Monsieur... Vous n'êtes pas une brute... Vous êtes officier, vous avez reçu une éducation... Faites cesser ces horreurs, je vous en prie...
Le commandant eut, derrière son monocle, un regard étrange vers la jolie dame de France, et, d'une voix chargée de désirs :
— Si vous le voulez vraiment, et si vous êtes gentille...
Mais, il vit, soudain, que le visage de Silvette reflétait une telle épouvante et une horreur si poignante qu'il n'osa pas laisser deviner le reste de sa pensée. Il sortit, très rouge, en maugréant.
Dehors, il aperçut la villa particulière de l'usinier, de l'autre côté de la pelouse du jardin. Il s'y rendit.
Or, tandis qu'il était à l'usine, un sergent, plein de zèle, visitant là ville, avait découvert M. Devaux et ses filles. Comme le père tenait son fusil, encore fumant des coups tirés, et que trois soldats gisaient
en travers des marches du perron, le sergent avait le droit de passer le révolté par les armes, sans délai, ce qu'il s'empressa de faire exécuter.
Un ordre bref : l'usinier était abattu d'ans le salon de sa demeure, devant sa famille, épouvantée.
Ensuite, ayant ligotté la mère, qui défaillait, les soldats se ruèrent sur les trois filles, tremblantes, et, tour à tour, on les viola, plusieurs fois.
Quand le premier rut fut apaisé, ils les mirent toutes nues, en travers, sur une table, leur corp9 alignés, pour un étal. Et, de la pointe de leurs baïonnettes ou de leurs couteaux, ils s'amusaient à piquoter ces chairs aprilines. Parfois, l'un d'eux se mettait à sucer le sang rose qui coulait ; et ils trouvaient, à ce divertissement, une volupté qui les faisaient grogner de plaisir.
Au bout d'une heure, les trois filles étaient mortes, et la mère qui avait assisté, impuissante, à ces martyres, jetait, dans la maison en deuil, des cris d pérés de folle en pleine crise ; mais ses hurlements excitaient encore les soldats.
Soudain, le commandant, farouche, énervé, entra. D'un coup d'œil, il jugea le spectacle. Contemplant les trois corps admirables, étendus sur la table : eclui de l'aînée, aux formes parfaites, pleines et harmonieuses, épanouies, de sensuelle, qui. dans le mariage, a connu l'amour, — celui dte Rose, gracile, avec la mousse triangulaire et légère d'une puberté récente, — celui de Suzanne, encore une enfant, délicat et frêle où saigne une fleur à peine éclose qu'on a brutalement ouverte, il eut un geste de colère. Au sergent, qui restait, dans une attitude militaire, les main? raidies sur la couture du pantalon ;
LA RUÉE ALLEMANDE s65
■ — Vous auriez bien pu attendre mes ordres.
Il eut, encore, un regard de regret pour les trois jolis corps, puis, brusquement, il eut une mine dégoûtée et, sortant du salon :
— Où est la plus belle chambre à coucher ?
Le sergent, qui avait visité la maison de fond en comble, le conduisit à celle de l'usinier, donnant sur le jardin. Là, le commandant, son visage rouge, furieux, congestionné, aperçut les fenêtres éclairées de l'infirmerie, et, après un moment de songerie :
— Sergent ! Allez me chercher, tout de suite, la directrice de l'ambulance, une jeune personne blonde, très jolie, que vous reconnaîtrez sans peine. Si elle refuse, amenez-la do force. Tâchez, cependant, de lui persuader qu'elle ne court aucun danger.
L'instant d'après, le sergent revenait, conduisant Silvette, à demi-morte de frayeur. Quand elle se vit seule, en présence de l'officier, qui se tenait près du lit, elle comprit. Mais elle avait encore du courage. Elle dit, très fière :
— Un officier français, à votre place, se fût dérangé lui-même.
Il s'inclina, gêné, puis, s'efforçant d'être aimable : — ■ Je vous demande pardon, mademoiselle. Mais, pour ce que j'ai à vous dire, on est mieux ici.
— Que voulez-vous ?... Dites vite, je vous prie, car mes malades ont besoin de moi.
— Soit ! Vite ! Alors, venez sur mes genoux.
Un geste direct, sur elle, accompagna son ordre, sans autre préambule. Elle se jeta en arrière, et, blanche de fureur, cinglante ;
— Vous me prendrez, peut-être, monsieur, mais pas tant que je serai vivante.
— Tu es jolie, je t'aime...
— Taisez-vous !... Un tel mot, dans votre bouche, est une profanation. Je veux croire, encore, à une aberration de votre part. Mais vous avez des galons sur les bras, monsieur. Et moi, sur le mien, j'ai l'insigne de la Croix-Rouge... Il est encore temps, pour vous, de ne pas commettre une infamie. Laissez-moi sortir !...
Elle fit un pas vers la porte ; mais le commandant colosse et monocle, soudain déterminé brutalement, la saisit par les épaules, et, la soulevant avec une poigne d'hercule, il l'emporta et la coucha sur le lit, la maintenant. Elle se débattit, longtemps. Quo pouvait la pauvrette, menue, si gracile et si fine, entre les lourdes et puissantes mains, hardies, lascives, effrénées de l'officier boche ?
Quand elle eut bien lutté, Silvetle ferma les yeux, et elle sentit qu'elle défaillait dans un évanoui arment où grondait le désir rauque de ce barbare gigantesmie.