LA CONSOMMATION
Il y avait là un vage empli de vinaigre. Un soldat en imbiba une éponge et, l'ayant fixée à une branche d'hysope, il l'approcha de la bouche du crucifié.
Quand Jésus eut pris le vinaigre .
il dit: « Tout est accompli v (Consummatum est). Et, bais-
sant la tête, il rendit l'esprit.
La Vulgate, St Jean, XIX, 29 et 3o.
Eli, Eli, lamma sabachtani?
Seigneur, Seigneur, pourquoi m'avez-vous abandonné?
Saint Marc, ch. XV, verset 34-
Au dehors, la nuit. Passage de troupes allemandes, à peine visibles dans un rayon lumineux des projecteurs. Dehors, la nuit d'août, magnifiquement étoilée, où monte la lune tranquille. Au sud de Rethel, çà et là, des soldats français exténués, reculent devant l'envahisseur. Dans l'ombre de la chambre plus mystérieuse, éclairée seulement d'une lumière opaline qui entre par la fenêtre grande ouverte, une face bestiale ricane. Parmi les claires ténèbres, coups de feu, grondements de canons, obus, éclatements, fusées. Au féerique clair de lune, près du lit, une tête d'officier satyre sourit diaboliquement et contemple sa proie qui est comme après son dernier souffle. Alors, le soudard la déshabille : oh ! la rose blanche, splendidel
Et, quand il vit le corps délicat, tanagréen, amas de roses blanches et roses qui serait un printemps de femme dans sa fraîcheur nuptiale, il frémit longuement, et se passa» la langue sur les lèvres, comme dans une dégustation rare. Ensuite, s'agenouillant devant cette aurore en détresse et figée, devant cette jeune chair évanouie, sa tête rousse, aux cheveux ras, penchée, il prolongea longtemps son jeu, poussant de petits cris saccadés de faune content, sans que Silvette, qu'il voulait ranimer de la sorte, revint à la vie.
Alors, malgré son inertie, il posséda ce délicieux cadavre vivant, cet avril idéal, deux fois de suite, débondant toute la virilité accumulée d'un mâle inassouvi depuis trois semaines de guerre ; et, quand il fut repu, l'ogre au monocle s'en alla, fatigué, laissant la petite merveille nue sur le lit, toujours comme tuée.
Or, dans la salle des blessés abandonnés, il y avait, sur les oreillers, des têtes angoissées par la souffrance, des gémissements, des appels. Où était l'exquise dame de France, Silvette Anavan ? Elle n'était plus là, ni les autres. La nuit, cependant, s'étale encore sur la campagne et sur la ville. Tout le long de la roule die l'invasion allemande et de la retraite française, des chevaux crevés, des hommes morts. Et voici, Seigneur : (Eli, Eli, Jamma sabachtani ?) dans une sensation épouvantable d'oppression, d'étouffement atroce, de supplice, parmi les coups de feu, les flammes de l'incendie, voici ce stupre : Silvette évoque toujours une rose blanche, splendide ; niai- une limace immonde a rampé sur la fleur et l'a couverte de sa bave.
LA RUÉE ALLEMANDE 36g
Le jour commençait à poindre, lorsque Silvette revint à la vie. Une aube pâle entrait par la fenêtre, avec une fraîcheur matinale, qui fit tressaillir son corps. Ce fut d'abord le froid qui la réveilla.
D'abord, elle ne comprit pas. Mais, au bout de quelques minutes, ayant regardé autour d'elle, se voyant nue, et sentant les glaires du viol en son intimité, la Tanagréenne faillit mourir de honte.
Longtemps, elle resta ainsi, sans bouger, les yeux hagards. Elle murmurait, de temps à autre, gémissante :
— Marc, mon pauvre Marc !...
C'est à lui seul qu'elle songeait, en cette minute affreuse où se faisait l'épouvantable révélation. Et. sachant, après cette souillure, que, jamais, elle ne reverrait son amant, elle appela la mort qui la délivrerait du cauchemar vécu, dans l'ouragan.
Alors, ayant encore une fois contemplé son corps outragé, sur lequel demeuraient des témoignages ignobles, Silvette pleura sur son corps sali et sur la fin de son amour.