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LA RETRAITE SANS TÊTE

Les événements se précipitaient avec une rapidité foudroyante. Le 23 août, Namur capitulait. Le même jour, et le lendemain, une bataille gigantesque mettait aux prises des millions d'hommes, de Mons aux environs de Verdun, bataille indécise, à cause même de son immense développement : vainqueurs, sur un point, on reculait, sur un autre.

Le 28, il était certain que les quatre corps d'armée

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français, barrant la vallée de l'Oise, avaient tenu têie à l'envahisseur, battant même le 10e corps allemand, réputé pour sa valeur, et, aussi, la garde impériale. Les ennemis étaient refoulés sur Guise ; mais, plus à gauche, l'armée anglaise, qui avait soutenu, quelque temps, un combat, dam la légion de Cambrai, avait dû se retirer, laissant l'ennemi se diriger vers La Fcre. Néanmoins, toutes les troupes restaient en liaison, et l'on pouvait espérer une concentration rapide, en bon ordre, un peu plus en arrière.

On pouvait croire à des phases plus favorables, car le gros de l'armée allemande restait toujours accroché, du côté de Mézières, Slenay, Verdun. La place de Longwy, défendue par un seul bataillon, tenait, avec un courage inouï, jusqu'au 27 août, submergée, alors, par la formidable poussée allemande, Longwy avait légiste près d'un mois.

Le grand état-major français avait pensé, banalement, que l'attaque se ferait par l'Est, au danger naturel de la frontière. Il ne voulait pas croire que l'état-major allemand choisirait la route de Belgique, plus longue — mais la ligne droite n'est pas la plus courte, c'est la brachystochrone, celle par laquelle on met le moins de temps — violerait la neutralité d'un petit pays, avec le risque de le voir défendu par les puissances signataires de l'acte garantissant son inviolabilité. C'est pourquoi nos forces étaient l massées derrière la barrière Verdun, Ton!, f.pinal, Bclfort, quand les premiers soldats germains faisaient leur entrée en Belgique.

Leur déplacement était difficile à exécuter prestement. Il pouvait, en outre, devenir dangereux, si l'attaque par la Belgique était une feinte. L'assaillant

savait ce qu'il faisait, lui, et Joffre, pas renseigné sur ses intentions véritables, tatillonnait, si bien, que, de Charleroi jusqu'à Senlis, jusqu'à Coulommiers, des armées françaises, avec quelques Anglais, encore peu aguerris, allaient céder le terrain à l'aile droite allemande, qui, telle une flèche horrible, s'enfonçait vers le cœur de la France, ayant Paris comme but.

Ceux qui l'ont vécue, n'oublieront jamais cette retraite d'un pittoresque désespérément tragique, et que dominait l'incertitude du résultat final, sous un généralissime impavide, dont le stoïcisme stupéfiant ne laissait rien deviner de son plan, parce qu'il n'en n'avait plus. Et, sur toute la France, pesait l'angoisse de lendemains obscurs. Ceux qui reculaient toujours, sans se battre, gardant la cartouchière pleine, auraient voulu, quand même, lutter, résister ; mais les ordres venaient, indiscutables : reculer encore.

Toujours ?

Des exaltés, qui se repliaient depuis la frontière belge, et qui allaient bientôt atteindre le camp retranché de Paru >,n pleuraient de rage et de désespoir, se demandaien si la France n'était pas trahie par ceux qui avaient reçu mission de la défendre.^

L'opinion publique s'affolait. Sur le passage des troupes en retraite, en désarroi, c'était naturel ; mais, à Paris, elle était surexcitée plus que partout ailleurs, car on ne cachait pas, dans les milieux officiels, que la capitale ne serait probablement pas défendue. C'est dans cette atmosphère déprimante et saturée d'affres que, durant dix jours, coula, du nord de la France vers Paris, puis vers le sud, un flot ininterrompu, lamentable parfois, de soldats battus et de pauvres gens chassés de leurs demeures, de leurs campagnes,

de leurs villages, dont il ne restait, souvent, au surplus, que des pierres fumante?.

La sensibilité de Marc Anavan et son patriotisme exacerbé de néophyte, tout flambant neuf, étaient mis à une dure épreuve. Il avait, depuis son entrée en campagne, connu tant de sensations diverses et passé par tant d'alternatives d'espoir et de doute qu'il ne savait plus ou en était le sort de la France, le sien, celui de ses chères affections. Il faisait son devoir, maintenant, comme un automate, avec la même énergie, certes, mais à l'aveuglette, au hasard, et quasi sans espérance.

Était-ce la débâcle, depuis Charleroi jusqu'à Paris, durant dix jours, cet exode rapide, effarant, lamentable, de populations en fuite, terrorisées par les récits épouvantables de ceux qui avaient vu les barbares à l'œuvre ? Comme un bétail traqué par une horde impitoyable, des hommes âgés, des femmes, des enfants entassés sur des charrettes, traînant leur désolation sur les routes défoncées, s'en allaient vers des lieux plus cléments. C'était un fleuve sans fin de misère et de douleur, qui avait sa source dans une plaine noire, où le sang des batailles avait mis de larges flaques rouges, et qui, roulant son torrent de malheureux en guenilles et en larmes, se déversait plu.loin, dans les pays non envahis.

Par les voies ferrées, qui n'étaient pas encore tombées au pouvoir des Allemands, des locomotives belges, du matériel, des wagons chargés de marchandises, do denrées, qu'il fallait soustraire au vainqueur, quittaient le pays menacé, avant l'entrée des barbares, pour gagner de surs dépôts, au centre île la France. Par les routes, cheminaient les fuyards de

tout âge et de tout sexe, auxquels se mêlait une fourmilière de soldats en retraite, lamentables, haillonaeux, et la mine défaite, les yeux reflétant le désespoir et la rage, le marasme de l'avenir. Par les canaux, les rivières navigables, des cbalands et des barques, des péniches descendaient le fil du courant ou bifurquaient à des gares fluviales, pour atteindre des eaux paisibles, mortes, loin des calamités. Mais, quelle que fut la voie employée, tout s'en allait ver» le même but, tout fuyait, chassé par l'invasion. La vie, tout entière, d'une longue ère de paix et de prospérité, semblait, en ces heures troubles, émouvantes, vouloir se cacher, honteuse d'exister sous le soleil des champs de bataille.

Marc Anavan, pris dans le courant de cette panique, en subissait, malgré lui, la nervosité suraiguë ; il lui fallait tendre sa volonté pour en chasser la suggestion. Il résistait, sans doute, à la peur contagieuse des fuyards ; mais il avait besoin de tout son courage de fier soldat pour ne pas croire, malgré les apparences, au désastre de la patrie française. On n'est jamais vaincu qu'acceptant la défaite.

Après les combats autour de Dinant, autrefois si coquette, sur les bords jolis de la Meuse ; après le pétrin fantastique de chair à canon, dans le bassin de Charleroi, c'était l'affaire des environs d'Origny, heureuse pour nos armes, où le 10e corps allemand! était mis en déroute, la garde prussienne, battue, obligée de se retirer sur Guise. Pour la première fois, l'ennemi, au lieu de continuer sa marche en avant, faisait un repli. On allait rebondir, après ce succès, pour chasser l'envahisseur ? Pas du tout. Les Anglais fléchissaient à l'aile gauche, ainsi que des éléments

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territoriaux chargés « de tenir » dans les villes du nord-ouest. Alors, pour ne pas connaître l'humiliation et le désastre d'un enveloppement, alors, — il fallait encore ^reculer.

Cambronne ! Joffre ! Mange !

Pour Anavan, et pour ses hommes, pour les débris <fe sa compagnie de dragons, fondue, mêlée à de l'infanterie, transformée en compagnie de mitrailleuses, commençait le plus dur calvaire de ces jours moroses. Au lieu de profiter du bref succès remporté sur l'Oise, on devait passer la rivière et battre en retraite, pour garder une liaison prudente avec l'armée en déroute, sur la gauche.

Anavan comptait, prendre, avec le reste de ses gars, la vallée de l'Oise, pour descendre sur La Fère. mais les Allemands étaient déjà par là. Pour les gagner de vitesse, et ne pas se laisser déborder, il ne fallait plus seulement battre en retraite, mais fuir.

Il en coûtait, certes, à l'officier, d'ordonner lo sauve-qui-peut. Il rassembla ses hommes :

— Mes enfants, nous pouvons être cernés, il faut se hâter, détaler au plus vite, en se souvenanl que, dans un duel, rompre n'est pas fuir... Ça compris, chacun doit se débrouiller. Il ne faut pas compter être ravitaillés d'aucune sorte, d'ici deux jours... Nous n'avons plus de voitures d'intendance, ni rien...

Co « speech » n'altéra point la résolution des braves, et lu déroute commença, rapide, car il fallait, à tout prix, se soustraire à l'étreinte qui menaçait, sur la gauche. Enfin, on dépassa la zone dangen Ce qui survivait de la compagnie fit halte dans un champ, au bord de la route poussiéreuse, encombrée.

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On n'en pouvait plus d'avoir parcouru, ainsi, tant de kilomètres, et toujours l'ennemi sur ses talons.

Ce chemin de la débâcle était attristé par la multitude que chassait l'approche des hordes tudesques. On cheminait de concert, dans la poussière affreuse, soldats et civils de France, de Belgique et d'Angleterre, confondant les langues, les dialectes, les crisde haine, les lamentations, les pleurs, les chansons aussi, car il en était qui gardaient le sourire et l'espoir, malgré tout. Militaires et réfugiés dévalaient, comme un torrent de misère, à travers des campagnes nouvelles, où ils apportaient, à leur tour, la terreur et la désespérance.

Des fantassins, aux capotes déchirées, trouées, aux pantalons maculés de la boue des marches récentes, dans les ornières, aux chaussures béantes, et, souvent, la figure balafrée ou un membre en écharpe, se faisaient porteurs de bébés, pour soulager les mères exténuées.

Sur le cheval d'un cavalier anglais, un vieillard était juché, cependant que le soldat, à pied, tenant la bête par la bride, s'en allait, en boitant. Des bruits de vaisselle mal arrimée, de casseroles, venaient d'une voiture à bras que des adolescents traînaient, depuis la frontière. Une vieille, ayant chargé son matelas sur un âne, tirait éperdument sur le licol de l'animal, qui, exténué, ne voulait plus avancer. Des paysans, possesseurs d'un attelage de bœufs, et d'une charrette, emportaient leurs hardes et leurs meubles, avec un peu de récolte : ceux-là faisaient des envieux. Mais il en était d'autres, des centaines d'autres, des femmes, surtout, qui devaient s'arrêter, tous les cinq ■ •!{ .-jy cents mètres, pour se reposer, un pev

reposer leur enfant. Dans ces minutes angoissantes, où, cssouflées, elles reprenaient du courage et des forces, elle tournaient, en arrière, des yeux éperdus, en serrant contre elles le dernier né ; dans une terreur insurmontable, elles craignaient, sans cesse, de voir apparaître, à l'autre bout de la route, les uhlans qui tuent, volent et violent, puis incendient tout, croyant faire disparatre leurs crimes dans les flammes.

Cette immense misère roulait, depuis la Belgique, en compagnie des soldats blessés ou battus, et à mesure qu'elle marchait, elle s'augmentait de toutes les populations prises de panique, rencontrées en chemin, et des troupes en retraite, qui, maintenant, débouchaient de partout. C'était bien l'exode de la peur, et de la désolation, aussi le sursaut désespéré de l'armée qui, dans un repli suprême, cherchait, quelque part, le coin de terre, le champ de bataille où, résolue à mourir, elle essaierait de vaincre.

0 victoire de Samothrace, hardie, magnifique, aux ailes déployées dans un mouvement superbe d'en avant, qui donc arrêtera cette retraite, aux fesses basses, et, comme toi, sans tête ?

Le général Gaîliéni (maréchal de France, posthume)

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