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LES DERNIERS PREPARATIFS

Jean Sarrias, lui, trop pris par la volonté de réaliser son ambition tragique, ne s'apercevait pas de l'é pouvante qui habitait sa maison. Une fièvre d'action le possédait. HrAce aux cinquante billet-- de mille provenant de la deuxième vente du meuble, le Semeur

LA SUPREME AVENTURE 4i

d'Amour, il pouvait mettre les trois derniers étages de l'immeuble en état de défense, selon le plan mûri. Adroitement, il s'était rendu acquéreur des mitrailleuses et du canon-revolver, grâce à la complicité d'un marin qui avait négocié l'affaire comme s'il se fut agi' de l'armement d'un yacht destiné à la chasse sur les grands fleuves africains, le Nil et le Congo.

Maintenant, les pièces étaient à leur poste, devant les fenêtres closes ; des munitions étaient emmagasinées à portée, et il n'y avait plus qu'à attendre l'heure pourpre de la révolte.

Cette heure ne tarderait pas à sonner, car Sarrias était à bout de patience. Et, l'anarchiste, en vérité, sentait le moment favorable à une action décisive. On vivait dans des prodromes caractéristiques. Le dimanche, 28 juin, à Sarajevo, en Bosnie, l'archiduc hérid'Autriche, François-Ferdinand, et sa femme, duchesse de Hohenberg, après avoir échappé à une bombe lancée par l'ouvrier Nedeliko Cabrinovitch, étaient exécutés, à coups de revolver, par l'étudiant serbe Garilo Prinzip. L'archiduc François-Joseph, neveu de l'archiduc assassiné, mari de l'archiduchesse Zita de Bourbon de Parme, devenait l'héritier du trône. Mais le vieil empereur gâteux, accusait, nettement, le gouvernement sen>e d'avoir inspiré ce meurtre. De là, un ultimatum brutal de l'Autriche à la Serbie, en faveur de qui intervenait, dans une attitude menaçante, le tsar Nicolas II, dirigé par son faunesque thaumaturge, Baspoutine, et non la Russie. Les peuples croyaient entendre, dans toute l'Allemagne frémissante, des millions de remuements joyeux de sabres, autour des gueules béantes des canons boches. Tout le monde sentait, en France, que

la L'ORAGE

trénemënts pouvaient survenir, soudain, qui bouseraient le monde et feraient des iïtats actuels, mosaïque séculaire, depuis Napoléon Ier, de la vieille Europe, autant de champs de bataille.

Sous ces signes avant-coureurs, parmi les préparatifs militaires, les uns gardaient un optimisme résolu; mais la masse était inquiète. Sans doute, on ne croyait pas à la guerre, on n'y pouvait plus croire, depuis le temps que, de ci. de là, le Kaiser Guillaume II, Hohenzollern Dieu, cuirassé, casqué des aigles germaniques, retroussait les crocs de ses moustaches, montrait à la terre, sur son étendard impérial, le visage effrayant de la Gorgone, et le remisait, ensuite, dans son palais de Postdam, les peuples ayant reculé toujours, à la dernière minute. N'empêche que, cette fois, on avait l'impression de se trouver en face d'un problème plus ardu, plus épineux, à la veillé d'inconnus dramatiques. Et cela créait une agitation inaccoutumée, des conversations animées, des conflits entre les partisans de la paix et les chauvins exaltés, les sincères, aussi les patriotes de métier, d'ambition, de littérature ou de tribune, de carrière.

Nous entrerons dan? la carrière Quand nos aînés n'y seront plus.

Nombre de ces arrivistes du patriotisme en excitant luttes à mourir pour leur pays, ne songent qu'à avancer dans leur propre ou vilaine carrière, et sans attendre que leurs aîné3 ne soient plus, en les bouseulant respe< tueuei "eut. .'H leur passant, avec tuisie. plus nu moins légers, sur le ventre. Le 10 juin. M. ViVianl, président du Conseil - dans si répoi

Jaurès, hostile à cette excroissance de militarisme — se prononçait pour la loi de trois ans sous les drapeaux, et posait la question de confiance.

Dans le parti ouvrier, on résisterait pour empêcher le conflit, auquel, d'ailleurs, on ne voulait pas trop penser. Mais, en prévision de l'impossible, on discutait farouchement l'attitude à observer. Des réunions avaient lieu, ainsi que des consultations portant sur des centaines de milliers de personnes affiliées aux divers groupements syndicalistes. Et le résultat, publié par les journaux, fut que les travailleurs ne se battraient pas. Les cheminots, les postiers, tous ceux qui auraient un rôle important dans la mobilisation générale, déclarèrent hautement qu'ils se croiseraient les bras, si la France entrait en guerre avec l'Allemagne. Et ainsi, devant le sabotage systématique dfu« organe essentiel, on serait, forcé de reculer. Or, le gouvernement avait fait dresser une liste de tous les chefs, à Paris, de tous les meneurs, en province, de ce mouvement pacifiste, afin de procéder à leur arrestation, le cas échéant.

Tous ces indices achevaient de décider Sarrias. Le ciel s'assombrissant, était favorable. 11 croyait pouvoir compter sur le parti ouvrier, trouver en lui une force irrésistible, quoi que prétendissent les pontifes et les directeurs de la bourgeoisie. Mais il importait de ne pas attendre le dernier moment, les éclairs immenses, en nappes de flamme ou zigzags de feu, parmi les grondements répercutés des coups de tonnerre, et l'ouragan déchaîné. L'agitation créée par les chefs du parti populaire augmentait, et les réunions se succédaient à mesure que les nouvelles *e faisaient plus alarmantes.

Et pourtant, aux observateurs superficiels, désin téressés, de la politique, surtout extérieure, le firmament européen semblait calme et bleu, comme l'azur sans nuées de cet été magnifique, 1914. Paris, en juillet, semblait vide, comme déserté par les riches, vidé d'eux, en tout cas, partis pour les bains de mer ou la montagne. La capitale était aux mains des pauvres, des travailleurs, de tous les misérables que leur sort enchaîne à leur labeur quotidien. Le 15 juillet, la Chambre et le Sénat avaient clos leur session. Déjà, des ministres eux-mêmes, en dépit de. la situation tendue à l'étranger, dans les Balkans et dans tout l'est, n'étaient plus à leur poste.

Le Président de la République et M. Viviani s'étaient embarqués, le 16 juillet, à Dunkerque, sur le cuirassé, France ; ils arrivaient à Cronstadt. le 20 ; reçus par le tsar Nicolas II, ils prenaient place sur le yacht impérial, Alexandrin, et débarquaient à Péterhof où, le soir, dans un grand banquet. Nicolas et Raymond portaient des toasts à l'alliance franco-russe. Sarrias pensait que, dans ces conditions, un acte, qui prendrait le gouvernement au dépourvu, risquait fort de provoquer des troubles dont les conséquences pouvaient être formidables, décisives pour la paix du globe, arrêter le mijotement des guerres dans les olympes, déchirer la trame rouge de massacres ourdis dans les hautes sphères, empêcher la mobilisation générale et plusieurs millions de morts.

par le soulèvement dfhorreur des peuples.

Cependant, le gouvernement de la République, embarqué et même débarqué dana le nord — le per dant peut-être — suffirait \\ rassurer les riches, à les imiter aux villégiatures lointaines ; les pauvres en

prolitaient pour se croire maîtres chez eux et discuter librement de la conduite à tenir. Ce même 20 juillet, où les deux augures, JNicolas Romanoi' et Raymond Poincaré, se congratulaient, aux frais de leurs pays respectifs, avait commencé, devant les assises de la Seine, le procès de Mme Caillaux, qui assassina, dans son buçeau, M. Gaston Calmette, le directeur du journal, Le Figaro. Cette affaire judiciaire, suite d'un conflit politique, pouvait, suivant son allure, passionner les esprits au point qu'il était loisible de pronostiquer une divison dont Salarias envisageait, escomptait, les résultats.

L'affaire Caillaux, en effet, séparait la France en deux camps, dont les adversaires, déjà, se provoquaient. Reviendrait-on aux pires jours de l'affaire Dreyfus ? Les uns voulaient la condamnation impitoyable de la femme qui — son mari étant ministre, et partisan de l'impôt sur le revenu, et d'un renouvellement complet de notre système financier, n'avait pas craint de tirer vengeance, à coups de revolver aussi, comme Garilo Prinzip ; d'autres exigeaient son acquittement triomphal. Personne ne se contenterait d'une solution bâtarde. La personnalité de l'héroïne disparaissait dans le heurt des idées, des mots se choquant, des théories opposées, des hommes haineux, des femmes exaltées qui poussaient le mari hésitant. Dans cette agitation des gens, ces discussions d'été, tour à tour amollies et avivées par la température, se manifestaient des sentiments excessifs, qui dressaient, en combat, des crêtes de coqs. C'était l'heure suprême.

De quoi ?

Sarrias jugeait que, jamais, il ne retrouverait une semblable occasion. Si, dans ce fatras de haines, de

rancœurs et de colères indécises, les phrases d'aujourd'hui bouleversant les théories de );i veille, il ne jetait pas sa bombe symbolique, il perdrait toutes ses chances d'être un Garibaldi, plus grand que Giuseppe, que le général à la chemise rouge, non pas Italien seulement, apôtre de l'unité de sa péninsule, mais international, apôtre de la Société des nations et de l'unité du monde, des peuples se gouvernant eux-mêmes, dans les progrès miraculeux de l'industrie et du commerce, dans la paix universelle.

Sarrias chercha un plan d'action. 1) le trouva. Quand il fut certain d'avoir conçu l'attaque brusque, qui étonnerait d'abord, provoquerait ensuite des réactions terribles, amènerait logiquement, — dans un fatalisme de faits roulant sur un plan incliné avec une rapidité prodigieuse, sans cesse accrue, — le déclenchement de la révolution nouvelle, il ne voulut plus retarder l'heure.

Un soir, il prit Julien par les épaules et, froi dément :

— Crois-tu. petit, que le moment soit venu k.. Sommes-nous prêts, là-haut ?...

Le disciple tressaillit :

— Oui. patron, nous sommes prêts. Aujourd'hui, j'ai terminé la pose des verrous d'acier qui bloqueront les porte», et j'ai cache* les fils des cartouches de dynamite qui feront sauter l'escalier, lue fois ><>li<coiip fait, vous vous réfugiez ici : je démolis, en appuyant Bur un bouton, le chemin d'acres à notre forteresse, et, pendanl de fours, pourvu- de munitions H de vivres, on ne parviendra pas à noua

déli.L

— \ moins .pion ne bombarde la maison. Mais il-

ii oseront jamais. Ce sérail, justement, ce que je cherche : le soulèvement des travailleurs indignés. Oui, petit, nous avons la part helle, et nous touchons à l'heure propice ; tiens-toi sur des gardes : je donnerai le signal, avant peu.

— Quand vous voudrez, patron.

Néanmoins, Sarrias, qui voulait mettre de son côté toutes les chances, estima qu'il n'avait pas suffisamment préparé son œuvre. La nécessité l'avait contraint, jusque-là, à cacher ses desseins, et nul ne savait, même parmi ses camarades, ce qu'il préparait réellement. Cela lui avait permis, certes, de travailler en toute sécurité, sans redouter les trahisons. Mais cette manière présentait un inconvénient sérieux : les amis, non prévenus, risquaient de perdre du temps avant de comprendre, quand le moment serait bon, pour agir vite ; et toute la combinaison risquait de se trouver compromise. Il fallait done, avant de frapper, s'assurer les complicités indispensables pour la longue résistance et le résultat cherché. Pour cela, Sarrias n'avait qu'un moyen : convoquer, chez lui, ses amis les plus sûrs, les révolutionnaires convaincus, hefs ''prouvés, et leur annoncer, carrément, ce qu'il comptai! faire. Puis, ayant leur approbation et leur promesse d'appui, éventuellement — il n'aurait plus qu'à se lancer dans la suprême aventure.

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