LES COUPS DE TONNERRE
Les événements se précipitaient. Le 23 juiiiet, l'empereur d'Autriche, agissant également comme roi de Hongrie, avait fait remettre à Belgrade, un ultimatum demandant, outre le châtiment des coupables de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand et de l'archiduchesse, des sanctions si pénibles et si injustes, qu'elle avaient paru à toute l'Europe une provocation. Les termes et le ton étaient inquié- I ;i ni s. La Serbie en appelait au monde, et le Tsar, après avoir fait tenter une démarche conciliatrice à Vienne, dès le dimanche, 26, prenait des mesures de mobilisation, pour suivre les événements, dans l'attitude menaçante du garde-à-vous. Pendant ce temps, le président Poincaré, abandonnant ses visites aux cours Scandinaves, était rentré en France, dare-dare. L'Angleterre ordonnait à ses ambassadeurs de suggérer, dans les capitales, une conférence de médiation.
Mais, le lendemain, 28, J 'Autriche-Hongrie déclarait la guerre à la Serbie, dont le gouvernement quittait Belgrade, ville ouverte, pour s'installer à Nich. A travers ces premiers grands coups de foudre dans le ciel noirâtre, Mme Caillaux était acquittée, parmi la quasi indifférence publique. En Allemagne, mobilisation parlielle, démentie à Paris, par son ambassadeur, M. de Schœn, qui mentait effrontément, tandis qu'un ordre du tsar Nicolas II décrétait la mobilisation générale en Russie, à partir du 31 juillet. La France, engagée par son traité d'alliance, allaitelle tirer l'épée de la Révolution française pour venger la mort d'un couple archiducal sans autre valeur que d'être les héritiers d'une double couronne royale et impériale ?
Le matin de ce 31 juillet, Jean Sarrias, hanté par ; cette rage meurtrière qui armait tant d'exaltés, cet été de nervosités violentes, qui avait déjà fait commettre tant d'attentats, prit sa femme à part pour un entretien en dehors de la présence de Silvette, et lui dit, non sans mystère :
— Ma chère Clémence, le moment est venu de me prouver ton amour. Je sens que je touche, enfin, à la réalisation de mes plus chères espérances. Je vais commettre un acte qui te semblera, peut-être, une folie monstrueuse, mais que tout mon passé me commande de tenter, si je ne veux pas renier mes plus sincères croyances et l'idéal de. ma vie.
Elle fît, tristement :
— Mon idéal, à moi, c'était ton amour.
— Ne parle plus ainsi, Clémence, tu me ferais trop de peine, et ta tendresse amollirait mon courage. Or, je ne dois pas trembler.
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— \h ! Bi je savais...
— N'essaie rien pour me retenir, je te haïrais, et je ne veux pas te quitter sur un regret qui salirait nos heures de bonheur.
— Me quitter ?... Tu veux donc me quitter ?...
— Il faut que nous nous séparions. Ce soir, des amis, que j'ai convoqués ici, vont venir dans mon atelier. Nous allons décider de graves et terribles actions : je ne veux pas que tu les entendes, ni que tu en sois une victime, si le succès ne récompense pas mon effort. .Te n'ai pas le droit de t'entraîner dans mon audace, et il ne faut pas abandonner Silvette. Donc, tu partiras avec elle, demain.
Clémence devint toute blanche et faillit tomber :
— Partir, balbutia-t-elle. Alors, tu me chasses ?
— Il y aurait du danger pour toi à rester plus longtemps dans cette maison. Rassure-toi : je ne ferai rien avant de te savoir à l'abri, ainsi que Silvette. Et j'ai, depuis des mois, pensé à ce que tu deviendrais. Aussi, j'ai pris mes précautions. Tu trouveras dans cette enveloppe, avec le journal de ma vie, mes pensées, des dispositions qui te concernent et trente mille francs, avec lesquels tu arrangeras ton existence. Je crois que le mieux, pour toi, serait de te retirer dans cette Provence, dont tu es amoureuse, depuis que Silvette t'en parle. Là-bas, dans le décor apaisé de ce charmant coin de terre, mon pays natal, Saint- Saturnin, tu oublieras Paris, les haines et les luttes pitoyables. Tâche d'y être heureuse... Quant à Silvette, elle ira voir, aujourd'hui même. Marc Atia\;ui. et elle fera, pour son compte, ce qu'il lui conseiller.!.
— Tais-toi, Jean ! <>h ! lais-toi I... Comment veuxtu que je fois heureuse là où tu ne seras pas, où
LE CANON D'ALARME 5x
tu ne pourras jamais me rejoindre ?... Tu blasphèmes notre amour...
— Pourtant, il le faut, Clémence. Les paroles ne signifient plus rien, en ces minutes décisives ; ce sont des femelles, et les actes sont des mâles que seuls, je dois envisager. Je te le répète : Silvette et toi, vous ne pouvez rester dans cette maison.
— Et pourquoi ?
— Parce que demain, après-demain, je ne sais pas le jour, il se produira un événement qui mettra peut-être le feu aux quatre coins de Paris. Après l'acte que je vais commettre, il est possible que ce soit la révolution ouvrière, c'est-à-dire la bataille dans les rues, des barricades et des fusillades, des combats farouches et sans merci.
— Mais, toi ?...
— ■ La maison a été transformée en forteresse. Je m'y réfugierai, après l'acte que je veux accomplir contre Quelqu'un qui vient de s'entendre, à Péterhof, avec le Tsar, pour déchaîner un cataclysme. Et je mourrai sans doute, avec Julien, dans les décombres de cette maison, mais non sans avoir, tous deux, fait payer chèrement notre vie, qui servira d'exemple et qui, peut-être, sauvera l'Europe d'une guerre mondiale, en faisant avorter l'ouragan.
Clémence, les yeux agrandis, remplis d'épouvante, regardait cet homme doux, qui avait été le meilleur des compagnons, le plus tendre, et qui lui apparaissait, soudain, comme un révolté terrible, à la colère impardonnable. Mais elle ne parvenait pas à se détacher de lui. Elle se sentait attirée, malgré sa profession de foi sinistre, vers sa bouche tant aimée. Et elle tomba dans ses bras, meurtrie, la face en
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pleurs, et soupirant :
— Si tu m'as aimée, laisse-moi mourir à tes côtés.
— Quoi ? fit-il surpris, tu voudrais ?... Alors, tu penses comme moi ?...
Ah ! certes non, elle ne partageait pas ses idées et elle ne souhaitait pas, une seconde, l'aider dans l'accomplissement de son œuvre folle ; mais il était son amant, l'homme en qui elle avait mis ses espoirs, le rêve de sa vie, et elle ne voulait pas le quitter, quelle que fût la circonstance.
— Ce que je voudrais, répondit-elle d'une voix mourante, ce serait te détourner de ton erreur criminelle. Mais je sens que mes supplications ne t'arrêteront pas. Alors, que ta volonté s'accomplisse. Tu agiras comme tu l'as décidé ; mais je resterai près de toi. muette, toujours fidèle à notre amour. Si tu es blessé, je serai là pour te relever, te panser, te soigner... Si tu meurs, .lean, et bien, je mourrai de ta mort, en«mcme temps, et ce sera, quand même, du bonheur pour moi.
Il voulut résister, lui faire comprendre, lui. l'aliéné sublime, l'inutilité d'une telle folie et d'un tel dévouement ; mais, très vite, il eut la certitude qu«' -.1 volonté, à elle, était inébranlable, comme la sienne propre. Et il faillit pleurer d'attendrissement.
— Soit, fit-il, tu resteras. Mais, Silvette ?
— Silvette sera heureuse, sans nous. Elle sait où se trouve sa destinée.
— Oui, Mari- \navan la protégera. Eh him , pour cette raison, je lui pardonne ^out, à cet amateur.
— Alors, tu ne lui en veux plus ?
— Non. Tu peux dire à Silvette que je regrette que nous n'avions pas été du même avis, car il
m avait conquis, le bougre, et nous eussions fait de bons amis, de vrais copains.
Entendant ces mots, Clémence fut reprise d'un espoir. Sous prétexte de prévenir Silvette qu'elle aurait à quitter la maison, avant peu, pour une cause grave, et parce que sa sécurité en dépendait, elle laissa Sarrias préparer son atelier en vue de la réunion du soir, avec les amis convoqués.
Elle alla trouver la jeune fille dans sa chambre.