DANS L'ÉPOUVANTABLE, UN ÉPOUVANTAIL
Marc Anavan, lame torturée, cheminait, au milieu de toute cette détresse, sans parler à personne. Il essayait, surtout, de ne pas voir. Ses hommes, à peu
près sûrs d'agir comme bon leur semblait, aidaient de leur mieux les femmes et les enfants de la colonne misérable, sans que leur désespoir eût prise sur leur courage. Jamais, au temps qu'il prêchait la fraternité envers les humbles, il n'eût obtenu les dévouements qui se manifestaient dans cette déroute : il avait fallu la guerre pour voir ces inconnus d'hier s'entr 'aider, unis dans le malheur.
Soudain, Marc aperçut, venant à lui, un être hâve, amaigri, à l'oeil hagard, mais qui rigolait, malgré tout. Vêtu, si on peut dire, de loques, d'oripeaux déchirés, mais étonnants, ce dépenaillé riait à faire peur.
— Gaston Larpette !... D'où sors-tu ?... Je te croyais mort 1
— Pas encore, mon lieutenant... Cette fois, je m'en suis tiré, ça n'a pas été sans peine... Enfin, je vous retrouve, et je vais pouvoir me faire rhabiller.
Gaston Larpette, en effet, n'avait plus rien d'un militaire, mais tout d'un de ces mannequins qu'on juche au milieu des champs, des jardins, pour effrayer les oiseaux, la vie en plus.
— Qu'est-ce que cette tenue ? demande Marc, s'efforçant d'être sévère. Tu es en civil ?...
— Presque, et bien heureux... C'est à ça que je dois de me trouver ici... A l'affaire de Dinant, j'ai eu la guigne d'être chopé par les Boches. Ah ! les cochons !... ce qu'ils m'en ont fait voir ! Ça ne fait rien; on est de revue, n'est-ce pas?... et je me vengerai. En attendant, j'ai de mauvais souvenirs... Dix jours de captivité dans un camp, fermé par des fils de fer barbelés, en attendant le départ pour l'Empire, merci bien !... Une nuit, je me suis cavale,
en douce. Seulement, avec mon uniforme, c'était dangereux, vu que c'était plein de Boches de tous les côtés. Alors, j'ai cueilli ces frusques, dans un champ, où elle^s faisaient peur aux moineaux, et j'ai filé par les chemins de traverse. Ce matin, j'ai rattrapé la grand'route, et me voilà 1... J'ai de la veine : le premier officier que je rencontre, c'est vous.
Le hrave Gaston Larpette ne se doutait à quel point son histoire faisait plaisir à Marc Anavan. Elle lui prouvait, simplement, que rien de la fermeté du soldat français n'était encore affecté, la machine était toujours solide et Lien réglée ; des incidents malheureux, et des hasards contraires, n'en sabotaient pas l'irrésistible mouvement. Et c'était un indice rassurant, pour l'avenir.
— Tu n'as pas eu peur P demanda Marc.
— Peur ?... Oh 1 mon lieutenant I... J'ai eu faim, oui... Hein I et c'est pas drôle, la faim, savez-vous ?... On voit que je reviens de Belgique... Ah ! les salauds !... Mais les Boches me paieront tout ça, avec des intérêts !... Dites, où en est-on, mon officier :'... Est-ce qu'on va bientôt, « les » foutre à la porte ?... Elle dure un peu trop, la plaisanterie 1...
C'était bien l'état d'esprit, exact, des troupes en retraite, et la constatation remplissait, à nouveau, le cœur de Marc, d'une espérance rayonnante. S'ils étaient tous ainsi, on ne pouvait être battus.
Cependant, Gaston Larpette, voyant une douzaine de gosses, petits garçons et fillettes, qui regardaient avec ahurissement sa défroque, pendeloquantè, et son chapeau de feutre, avec une longue plume, vaguement rouge, le tout délayé par les pluies, roussi par le soleil, se mit à ganibiller, à danser un chahut
LA RUÉE ALLEMANDE a^
loufoque, pour les amuser, aussi pour exprimer sa joie, eu faisant des grimaces, et, sur la route lamentable, les enfants riaient, et les vieux, les mamans, les poilus, malgré tout, souriaient.