AUTRE ASPECT DE PARIS
Toute la première semaine de septembre, la France entière vécut dans l'angoisse. Coup sur coup, les nouvelles se pressaient, défavorables, tragiques. Des bruits circulaient, propagés par d'invisibles agents, oiseaux de mauvais augure, laissaient entendre que le pul>li>ne savait pas tout, et qu'une révélation terrible se ferait, bientôt, un triste matin, après un • grand désastre.
M. Viviani avait remanié son ministère, et, le 26 août, le général Gallieni avait été nommé gouverneur militaire de Paris, en remplacement du général Michel, qui n'était pas un Michel sérieux. < >n avait sacqué le préfet de police bizarre, llennion ; indices probants. Si des hommes chargés de la défense nationale s'en allaient, en pleine guerre, des fautes grossières avaient été commises ou des incapacités flagrantes s'étaient révélées. Dans la foule parisienne, surtout, régnait maintenant un pessimisme noir. On
s'attendait aux pires calamités, et nul ne se révoltait quand) un craintif parlait d'un siège probable, comme en 1870.
Les ménagères, affolées, se portèrent, en masse, à la porte des épiceries qu'il fallut garder ou défendre. On faisait des provisions invraisemblables de légumes secs, de riz, de sucre, de sel, de toutes sortes de denrées, car, sur tous, planait encore le souvenir atroce du siège de 1870. On ne voulait plus manger de rats d'égouts ni de chats de gouttières. D'ailleurs, le gouvernement prenait des mesures analogues, et il entassait, dans le bois de Boulogne, des troupeaux de bestiaux et des montagnes de fourrage.
Malgré tout, les communiqués officiels demeuraient optimistes, et l'on ne comprenait pas pourquoi, en dépit de la confiance gouvernementale, un souffle de peur continuait à passer sur la France. On avouait, certes, que notre aile gauche reculait, sans cesse, devant la poussée formidable de l'aile droite allemande ; mais on disait que cette retraite se faisait méthodiquement, en gardant le contact avec l'adversaire et la liaison avec toutes nos réserves. Le ministre de la guerre, alors, M. Messimy, remplacé par M. Mill^iand, avait affirmé, d'un aplomb effronté, dans un communiqué, après le 15 août, que pas un pouce de la terre de France ne se trouvait entamé. Et, quelques jours après, un autre communiqué reconnaissait que, de l'Oise aux Vosges, tout était sous la domination teutonne : dix départements français connaissaient les tristesses de l'invasion.
Révélation atroce. On avait beau, dans les derniers jours du mois d'août, se faire des illusions ; on ne pouvait se défendre d'une épouvante causée par
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cette pointe menaçante, représentée par l'aile droite allemande, qui marchait sur Paris, à une vitesse fantastique. Tout annonçait, au surplus, l'approche des barbares. >Depuis huit jours, par les gares du Nord et de l'Est, arrivaient, sans cesse, des millier? et des milliers d'évacués ; ils avaient des figures peureuses, et, quand ils descendaient des trains, en corn pagnie, souvent, de blessés pouvant à peine se soutenir, ils impressionnaient péniblement les curieux de ces arrivées. Les spectateurs de cette grande détresse en répandaient, ensuite, par la ville, amplifiés, les détails navrants.
Des avions allemands vinrent, par surcroît, se promener impunément sur Paris, sans être pris en chasse, et laissèrent tomber des bombes qui tuèrent ou blessèrent, çà et là, quelques femmes, des enfants, brisèrent la devanture d'une boutique ou la corniche d'un immeuble.
Avant de retourner dans les lignes allemandes, ces avions semèrent, au-dessus de Paris, des papiers sur lesquels étaient annoncée, en français, la prochaine entrée à Paris des armées du Kaiser ; elles n'étaient qu'à une cinquantaine de kilomètres, dans deux i n trois jours, au plus, elles défileraient, triomphalement, sous l'Arc de Triomphe.
Ces incursions audacieuses auraient été. presque, des amusetlcs, pour 1rs Parisiens, sans les émigrés de toutes les régions envahies, qui ne cessaient de déferler, en foule misérable, sur le pavé de la capitale. Le public s'affola, véritablement, au contact de cette masse pitoyable, de cette horde épouvantée. Et, quand il sut que ceux qu'il voyait ne représentaient qu'une faible partie des foules chassées de
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leurs terres et de leurs foyers, par les sauvages sanguinaires, il perdit tout son calme et toute sa raison. Il se crut perdu, trahi, et il ne pensa plus qu'à fuir.
Mais, on ne fuyait pas ainsi. Les trains, pris d'assaut, et réservés, d'ailleurs, aux besoins militaires, ne pouvaient accepter qu'un nombre restreint de voyageurs. On devait se faire inscrire plusieurs jours à l'avance, pour avoir une place. Encore, il fallait renoncer à emporter des bagages.
Soudain, le soir du dimanche 30 août, une nouvelle stupéfiante circula dans Paris : le général von Kiùck, qui commandait l'aile droite allemande, en marche sur Paris, avait été fait prisonnier, aux environs de Compiègne, avec une partie de son armée : plus de cinquante mille hommes, disait-on.
Il était neuf heures du soir, lorsque, telle une traînée de feu, l'annonce de ce coup de théâtre se propagea d'un quartier à l'autre, avec une rapidité foudroyante. C'était à croire que, partout à la fois, aux quatre coins de Paris, des émissaires se répandaient, en hâte, pour faire savoir à la population la nouvelle magique, en même temps à Montmartre et à Passy, dans la plaine Monceau, aux Champs-Elysées, et à l'Opéra, à la Bastille, on se disait l'événement. Les gens s'abordaient, dans la rue, la mine heureuse, pour se faire part, réciproquement, de leurs impressions et de leur joie. Dans les maisons, le père de famille, qui n'était pas aux armées, descendit à la cave pour aller chercher une bouteille de Champagne. Il y en eut qui, malgré l'heure tardive, pavoisèrent leurs fenêtres. Nul ne savait d'où venait la grande nouvelle, mais personne n'en contestait l'authenticité. On donnait mêmes des détails : von Klûck
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s'était imprudemment, et à marches forcées, trop lancé en avant. Sa colonne, à mesure qu'elle s'éloignait de sa base, s'étirait, comme un ruban de plus en plus mince» Il avait suffi d'un effort brusque, un coup de ciseau, aux environs de Péronnc, pour trancher la flèche et cerner ensuite sa pointe offensive. C'était d'une simplicité d'enfant.
Le malheur fut que, cette simplicité-là, était une ruse de l'ennemi. A Péronne, en effet, une bataille avait eu lieu ; mais elle avait mal tourné pour nous. Et, ne rencontrant plus, cette fois, aucun obstacle, le général von Kliick poussait hardiment son offensive. Le lundi soir, 31 août, des gens, bien renseignés, cette fois, débarquaient à la gare du Nord, en déclarant, sans mystère, que Compiègne, Senlis, Chantilly, étaient aux mains des Boches, qui, d'ailleurs, brûlaient tout et massacraient les habitants.
Le 2 septembre, le gouvernement, qui avait quitté Paris, dans la nuit, annonçait aux Parisiens, médusés, son départ pour Bordeaux, et donnait les raisons, purement militaires, de cette mesure de précautions. Cette fois, le masque d'optimisme était bien jeté, la situation était, officiellement, reconnue tragique, et, dans la foule ignorante, qui s'obstinait encore à accueillir les bruits de victoire, ce fut une consternation.
On se précipitait, de plus en plus, vers les gares : d'autres, qui sentaient l'impossibilité des départs, ou n'avaient pas les moyens de porter leur misère ailleurs, envahissaient les épiceries, pour transformer en provisions de bouche, leurs derniers francs. On s'attendait, maintenant, aux pires calamités, et, malgré tout ce navrant pittoresque, on ne voulait
pas croire à la défaite. Un esprit de résistance acharnée entrait dans les volontés.
Mais des folles s'en allaient, partout, en l'absence du mari mobilisé, suppliant de leur trouver un moyen, quelqu'il fût, de quitter la capitale. Celles qui n'étaient pas riches, ou sans relations avantageuses, celles qui ne disposaient d'aucun moyen de fuite, devaient rester, quand même, dans la ville menacée. Jamais on ne vit tant de femmes dans les églises, qu'en ces heures de cauchemar. Celles qui avaient perdu toute foi, prises dans le tourbillon de luxe et plaisir, les élégantes et les snobinettes, les danseuses de tango, se mirent à fréquenter, éperdument, les chapelles. Elles priaient pour l'aimé, parti en uniforme, et pour elles-mêmes.