CLÉMENCE SARRIAS ET MADAME ARTHUR
Ce matin du 2 septembre, elles furent trois qui, pourtant bien différentes par la condition sociale et le cœur, se rencontrèrent, en sortant de l'église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux. C'étaient Silvie, la femme d'Arthur Bonnet-Picard, Clémence Sarrias, ancienne maîtresse du même Arthur, et la Gouine, (dite : Debout, les morts 1). La maîtresse du vieux Bonnet-Picard, superstitieuse et découvrant, tout à coup, dans sa science libertine, un peu de religion, allait brûler un cierge, tous les deux jours, en faveur de son Chariot, dont elle était sans nouvelles depuis
son départ. Elle reconnut Clémence et Mme Arthur Bonnet-Picard ; mais, honteuse, elle s'en alla bien vite.
Silvie et Clémence, elles, s'étant regardées, passaient, la tète haute, fières, n'oubliant pas le passé. Mais, soudain, Silvie eut une brusque résolution. Elle fit demi-tour, et, s'avançant vers Clémence :
— Madame, je vous demande pardon... En cette heure grave, les dissentiments d'autrefois ne sont pas grand'chose, à côté des angoisses que nous connaissons toutes... Me permettrez-vous de vous demander si vous avez des nouvelles de « monsieur » Sarrias ?
Clémence tendit la main à celle qui lui avait pris son amant :
— Je ne vous en veux pas... Aussi bien, personne, en ce moment, ne connaît plus qu'une haine : celle des ennemis de la France... Mais vous savez donc que mon mari s'est engagé ?
— Tout le quartier en est Ger. Son exemple a décidé tant de gens qui hésitaient encore. Je félicite, madame... Mais où est-il maintenant ?...
Clémence soupira :
— Je l'ignore, hélas .'... Je l'ai vu. hier, cependant. Il m'avait écrit, de Marseille, qu'il allait rejoii une armée dans le Nord, sans préciser. El puis, hier matin, j'ai reçu un télégramme m 'avertissant que Jean passerait, en gare d'Argenteuil, vers midi, .T'avais une chance de l'embrasser... Vous p<' madame, si je me suis rendue à cette petite gare de Ceinture I... J'ai attendu sepl I... Rien ni* venait... Enfin, le soir, quand j'étais tout à fait d< ragée. j'ai vu un train stopper, bondé de soldats...
I i.t pu approcher bien 'ntendu... Et eux
n'avaient pas le droit de descendre... Mais, nous nous sommes vus, mon mari et moi... Nos yeux se sont dit tout ce que pensaient nos coeurs, pendant l'arrêt, qui ne dura pas longtemps... Et, quand la locomotive a sifflé, j'ai envoyé, à deux mains, mes baisers. Je ne me plains pas... J'ai vu, moi, Lorraine et Messine, mon grand révolutionnaire habillé en défenseur de la France, et, s'il meurt, c'est cette image-là que j'aurai dans les yeux, jusqu'à la fin de mes jours...
Elle pleurait, maintenant, et Silvie, gênée, regrettait de l'avoir attristée par ces questions. Mais Clémence montra un visage redevenu calme et résolu, puis :
— Et vous, madame, avez-vous des nouvelles du vôtre ?
Elle aurait pu dire : « du nôtre », puisque Arthur Bonnet-Picard avait été l'amant de Clémence, avant d'être le mari de Silvie.
— Arthur est parti, comme tout le monde... Il n'y a pas de favorisés, en ce moment. Depuis, je ne sais ce qu'il est devenu...
— Ah ! vous êtes bien à plaindre !...
Elle le pensait sincèrement, mais elle s'étonnait, au fond d'elle-même, de ne rien ressentir pour cet homme, qui avait eu le meilleur de son amour et de sa jeunesse. Elle ne lui en voulait plus, depuis longtemps, mais elle sentait qu'il lui était devenu indifférent. Elle n'était capable de souffrance et d'angoisse que pour Sarrias.
Les deux femmes se quittèrent en se serrant la main, et en promettant de se communiquer les nouvelles, quand elles en auraient»