L'EXODE VERS BORDEAUX
Pendant que cette courte scène avait lieu devant Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, une autre femme vivait des minutes affolantes. C'était Fernande Bonnet - Picard, qui, à la nouvelle du départ du gouvernement et de la menace allemande, plus immédiate, chaque jour, perdait la tête, et, réunissant tout, empilant tout dans des malles immenses et dans des cartons à chapeaux, se préparait à quitter Paris, avec une jeune fille, Maryse, sa meilleure amie. Mais, ignorante de tout, ayant vécu, jusqu'à la dernière minute, sa vie de Parisienne frivole — fréquentant les fumeries d'opium, devenues très à la mode, surgies de tous eûtes — elle ne savait rien des conditions nouvelles de l'existence à Paris. Et. lorsque, ayant terminé leurs préparatifs de départ, Mme Emile voulut envoyer, à huit heures du matin, sa bonne chercher un taxi-auto, pour elles deux, elle s'attira cette réponse ironique :
— Madame sait que ça coûte, au moins, vingt francs ?
— Pour aller à la gare d'Orsay ?...
— D'abord, madame, il n'y a plus de gare d'Orsay. On s'en va par Austerlitz, maintenant... Et si madame « ! mademoiselle trouvent deux placesj elles auront bien de la chance.
< — Allez toujours nous chercher une voiture. Il
faut que nous partions ! Vous pensez bien, Joconde, que nous n'avons pas l'intention de rester ici, quand les Allemands peuvent arriver d'un moment à l'autre !...
— Madame m'emmène ?...
— Vous emmener ?... Êtes-vous folle ?... Je pars seulement avec Mlle Maryse.
— Mais, je vaux bien ces dames, après tout !... Si votre vie est en danger, la mienne l'est aussi.
— Ce n'est pas la même chose, Joconde... Les Allemands vous laisseront tranquille, vous... Mais nous deux, avec ces brutes ignobles, qui violent et assassinent...
La servante sourit (Pauvre Joconde !)
— Évidemment, à Bordeaux, vous serez plus tranquilles. Eh bien, nous resterons, nous autres, les pauvres : et, si Paris résiste, les pauvres auront l'orgueil d'être restés... Bon voyage, tout de même, madame et mademoiselle.
Une foule énorme stationnait devant la gare d'Au*terlitz, et le chauffeur dut s'arrêter au coin du pont, et Mme Emile Bonnet-Picard dit au chauffeur :
— Qu'attendent ces gens-là ?...
— Ce qu'ils attendent ?... Mais un train, madame I
— Comment ?... Il y a tout ce monde à partir ?... Mais alors, à quelle heure entrerons-nous ?
— Vous n'avez pas votre billet, ni le numéro de vos places...
— Bien du. tout.
— Ah ! par exemple !... Celle-là ! Celle-là !...
Le chauffeur était complètement ahuri. Tant d'ignorance et d'insouciance le démontait. Il ne put s'eml 'orage, 19
pêcher de demander à ses clientes :
— Mesdames, d'où sortez-vous donc ?
Elles rougirent,"* pensant toutes deux au même liber tinage. Depuis le départ d'Emile Bonnet-Picard, depuis la déclaration de guerre, elles avaient vécu dans un lit. Du dehors, elles ne savaient presque rien. Un agent, qui regardait, goguenard, les malles et les immenses cartons à chapeaux chargés sur le taxi, interpella le chauffeur :
— On n'accepte pas de bagages.
Maryse intervint :
— Pas de bagages ... Nous ne pouvons cepei: pas nous en aller toutes nues.
Des curieux, qui avaient entendu, dévisageaient ces deux jeunes élégantes qui, en temps de guerre, avaient le toupet de penser à leurs robes et à leurs chapeaux.
— Elles en ont une santé ! fît une ménagère aux hanches rebondies. Sûr ! leurs maris ne sont |
la guerre !
— Leurs maris ?... Est-ce qu'elles ont l'air d'avoir des maris ?
— Hou ! hou ! les poules de luxe !... A Saint- Lazare !
Le chauffeur s'empressa de démarrer en vitesse. Un peu plus loin, il B 'arrêta pour demander :
— Et maintenant, où faut-il conduire madame ?
— A Bordeaux !
— Hein ?... El ma femme el mes gosses, qui habitent Lcvallois ?... Si les Pruscos rappliquent pendant (jiic je serai absent ?... C'est pas vous qui les défendrez, mes belles.
Troi '•■ •'! es !
— Pensez- vous !... Je les aime, mes enfants, et la bourgeoise aussi. Trois cents balles ?...
— Cinq cents !
— Nom de Dieu !... Oh ! pardon, madame... Mais je refuse... Ma petite famille serait trop inquiète, sans moi.
— Huit cents 1
— Non !
— Mille francs !
— Mille francs, nom d'un chien de nom d'un chien ! Jamais je ne retrouverai une pareille occasion... Eh bien, mesdames, j'accepte.
A la porte d'Orléans, le chauffeur fit son plein d'essence, puis, dans un café, il rédigea hâtivement, un billet pour sa femme. Remontant ensuite sur son siège :
— Allons-y, maintenant !... A Bordeaux ! Comme ces messieurs du gouvernement, partis en frousse. Et, vous avez de la veine, les poupées. Nous avons encore le droit de sortir de Paris. Mais un collègue vient de me tuyauter à l'instant que ce soir, peut-être avant, les autorisations de ficher le camp en automobile seront interdites.
Dès qu'il fut sur la route, le chauffeur et les deux fuyardes, qui trouvaient tout cet imprévu très drôle, n'eurent plus envie de rire. L'exode était fantastique. Des automobiles luxueuses filaient. De pauvres « tacots » démodés faisaient un bruit de vieille ferraille ; il y avait des fiacres, traînés par d'étiques chevaux ; de grosses charrettes, aussi, emportaient hors de Paris des habitants apeurés. Et, tout le long des chemins, du nord au sud, c'était ainsi : on eût dît
qu un ouragan terrible, venu du septentrion, chassait toute vie de la contrée marquée par le destin. Un raz de fer et de feu, rafale humaine aussi, mais plus inhumaine encQre, avançait, et les fuyards se sauvaient par toutes les voies utilisables.
Dans les petites gares, surtout aux embranchements, des milliers de familles stationnaient sur les quais, minables, pitoyables, tels des émigrants haillonneux et résignés qui, sur les quais de Marseille ou du Havre, attendent, les yeux morts, leur embarquement pour de lointains pays. De même, ceux-ci attendaient, depuis des heures et des heures, quelques-uns depuis des jours, le train problématique et sauveur, qui, cueillant leur destinée, les porterait sous des cieux plus cléments, loin de la tempête, à l'écart du cyclone.
Et, ils avaient, pour les autos rapides qui passaient en ronflant, des regards éperdus de naufragés qu'on ne voit pas, ou qu'on oublie.