LA FUITE EN MASSE
J'ai tiré l'épée contre vous. Partout où vous habitez, vos villes seront ruinées. Et vous saurez que je suis l'Eternel. Ezé-
CHIEL et WlLUEM II. I. R.
Les trains étaient toujours bondés de réfugiés, quittant leurs campagnes ou leurs villes, essayant de
trouver un refuge momentané parmi les populations mieux favorisées du centre die la France et du Midi. Interminablement, passaient les hordes misérables, venues des régions envahies et, toujours, s'enfuyaient des Parisiens, pas amateurs d'assister à l'entrée des Allemands dans Paris.
La capitale se vida, en quelques jours, de centaines de milliers de femmes et d'enfants, de vieillards, qui ne pouvaient que gêner les vrais combattants et que l'autorité militaire, d'ailleurs, voyait partir sans regret. Déguerpissaient aussi les étrangers, riches, et croyant jusqu'à la dernière heure au succès certain de la nation qui leur donnait asile et dont ils avaient escompté la force triomphante. Et, par d'autres plus longs convois émouvants, s'en allaient des Espagnols, Italiens, ouvriers, terrassiers, maçons, charpentiers, manœuvres, que leurs consuls rapatriaient en hâte. On les empilait, tant bien que mal, avec leurs femmes, aux figures fatales, leurs nichées d'enfants dépenaillés, leurs paquets de linge, leurs outils ou leurs instruments de labeur, dans des wagons à bestiaux, traînés par des locomotives essoufflées, dont les roues crissaient sur l'acier des rails. Pauvres gens et vieux matériel s'en allaient vers les frontières hospitalières. Cet exode caractérisait l'immense catastrophe abattue soudain sur le pays. Et les fuyards ressemblaient à des esclaves qu'on emmenait en captivité.
Les villes de Tours, d'Orléans, d'Angoulôme, Poitiers, Bordeaux, voyaient arriver, d'heure en heure, des théories interminables d'autos, de voitures, chargées d'une foule de gens, d'une condition supérieure,
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qui erraient par les routes, les campagnes, le» cité», cherchait un abri où reposer leur trac. Et la peur continuait toujours.
Par les trains venant de l'est, du nord-est, de Reims, d'Epernay, de Youziers, des populations traquées, embarquées parfois de vive force, étaient dirigées vers l'ouest et le sud. On évitait, avec soin, de leur faire traverser Paris, où elles eussent augmenté la panique. On les faisait passer par les lignes de ceinture, bifurquant à Juvisy ou à Brétigny. Là, au hasard des départs, les uns montaient dans des trains qui s'en allaient en Bretagne, d'autres, attirés par un vague destin différent, prenaient la direction de Poitiers. Ces embarquements, ces changements de trains dans la nuit et l'affolement des gares de triage, provoquaient des drames obscurs, au sein des familles éprouvées ; une mère, affolée, s'apercevait, deux kilomètres plus loin, qu'elle avait perdu ses enfants. L n petit garçoni, sur le quai de la gare de Tours, à trois heures du matin, réclamait son grand-père, monté sans doute en hâte, inconsciemment, la tète perdue, dans un train filant vers -Nantes. En arrivant à Orléans, une nuit, on trouvait une pauvre femme évanouie, dans un coin de compartiment, serrant entre ses bras, depuis tant et tant d'heures, les cadavres, déjà froids, de ses deux petits enfants. Dans sa peur, que les Prussiens ne les prissent pour en faire des martyrs, elle les avait tellement pressés sur son sein, qu'ils étaient morts, élouti'
Sur toutes les routes, st sur tous les chemins, dans les stations et les balles de pays inconnus, c'étaient les mêmes scènes de désolation. La peur était partout, elle poursuivait les mères dont les cœurs, pourtant,
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saignaient déjà de l'absence de l'époux, parti pour la guerre, pour l'inconnu, vers l'abattoir.
Toujours, se déversait, dans cette panique, aux aspects divers, du nord au sud, le flot incessant des émigrés, traqués par l'épouvante des Huns et d'Attila. Toujours, du nord et de l'est de- la France envahie, entamée, saignait une blessure affreuse, par où coulait la grande misère de la patrie. On pouvait croire que les plus mauvais jours allaient venir et que, demain, ce serait la défaite humiliante, l'écrasement, la fin de la France : Finis Galliœ.