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L'ARRÊT SUR LA MARNE

Le lendemain, ce fut un miracle.

Par un ordre du jour sensationnel, inouï, le dimanche, 13 septembre, le généralissime, taciturne, apprenait au monde entier : In victoire de la Marne. Certes, on sentait qu'il y avait, dans l'air, un changement, mais on était habitué, depuis plus d'un mois, à tant de déceptions, qu'on n'osait plus escompter une nouvelle heureuse. Et, pourtant, voici le texte de l'ordre du général en chef des armées :

« La bataille qui se livre depuis cinq jours, s'achève en une victoire incontestable. La retraite des Ire, 2e et 3e armées allemandes s'accentue devant notre gauche et notre centre. A son tour, la 4€ armée ennemie commence à se replier au nord de Vitry et de Sermaize. Partout, l'ennemi laisse sur place de nombreux blessés et quantité de munitions, partout

on fait des prisonniers. En gagnant du terrain, nos troupes constatent les traces de l'intensité de la lutte et de l'importance des moyens mis en œuvre pour résister à notre élan. La reprise vigoureuse de 1 offensive a déterminé le succès.

« Tous, officiers, sous-officiers et soldats, avez répondu à mon appel. Vous avez bien mérité de la patrie.

« Joffre. »

Que s'était-il donc passé ?

Depuis la frontière, comme un jouteur adroit qui se replie, laissant venir à lui l'adversaire imprudent, les Français battent en retraite. Il y a des jours et des jours que cela dure. Parfois, sa nature ardente, fougueuse, reprenant le dessus, le Français rage de reculer, et, d'instinct, il esquisse un mouvement offensif, il veut empêcher, coûte que coûte, l'ennemi d'aller plus avant sur le sol de la patrie.

Arrive un ordre nouveau :

le Chef exige qu'on recule.

Et les Français, dont le cœur saigne, dont l'impa tience s'aigrit, dont tous les muscles se tendent, et dont les yeux pétillent, les Français, batailleurs, se taisent, imposent silence à leurs nerfs, obéissent. Et l'on descend, ainsi, cédant à la poussée ennemie, jusqu'aux éléments avancés du camp retranché do Paris. Va-ton laisser les Prussiens s'approcher de la capitale ?

Est-ce que le Chef, temporisateur, concentré, sournois, tendrait vraiment un piège ? Toute son armée, qui semble démoralisée à force de battre en retraite, est ramassée, maintenant, dans l'immense boucle do la Marne, au sud, sur une ligne qui \a

de Bar-le-Duc à Coulommiers. C'est une occasion pour l'adversaire : que l'aile droite allemande, dont la marche est irrésistible, et l'aile gauche, commandée par le Kronprinz, le centre, sous les ordres de von Biilow, du prince de Saxe et du prince de Wurtemberg, fassent un effort simultané, et toute l'armée de France, prise dans un étau, obligée d'accepter la bataille dans de mauvaises conditions, est battue irrémédiablement. Après, c'est l'entrée, sans lutte, dans Paris.

Oui, l'occasion est belle, trop tentante, pour que l'ennemi ne cherche à en profiter. Et c'est bien, paraîtil, ce que souhaite le Chef. Ne voyant pas la ruse, en effet, von Klûck et le Kronprinz se sont concertés. Ils vont faire converger leurs ailes et, comme dans un coup de filet magistral, l'armée française sera chopée. Tandis que le premier, abandonnant sa marche sur Paris, obliquera soudain sur sa gauche, pour commencer son mouvement d'enveloppement rapide, le prince héritier, descendant par l'Argonne, piquant, ensuite, droit sur la Marne, enveloppera l'autre aile. Les armées du contre interviendront alors, et ce sera, dans la boucle de la Marne, l'écrasement prédit. Le rendez-vous est entre Montmirail et Meaux. Et, pour se trouver à proximité du centre de la bataille, l'éfat-major allemand s'installe à Château-Thierry, et s'y fortifie, d'ailleurs, au cas où l'opération serait plus longue et plus dure que les prévisions.

Tout cela est bien réglé, mais tellement imprévu, aussi, pour le public, que personne ne comprend la raison du changement de route opéré par von Klûck. Alors qu'il atteignait déjà le camp retranché de

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Paris, ayant dépassé Luzarchcs, presque sous le feu du fort d'Êcouen, sa colonne bifurquait, négligeait la capitale. Le 4 septembre, à la Ferlé-sous-Jouarre, le 6, elle continue de descendre, à lest de Paris, vers Goulommiers, et rencontre, sur les rives du Grand- Morin, les troupes françaises, qui, cette fois, ne reculent plus et font tête, brusquement, en parade rapide.

C'est le commencement de la bataille de la Marne.

Von Klûck ne s'étonne pas. Il imagine très bien que, cernées, les armées françaises, obligées d'accepter la bataille décisive, se battront avec aebarnement. Mais, certain de vaincre, parce que l'armée du Kronprinz, descendant le long de l'Àrgonne, va bientôt le rejoindre, prenant à revers les forces qu'il va combattre, il masse toute son armée de front, pour avancer encore, avancer toujours, jusqu'à ce que les Français, serrés dans l'étau meurtrier, demandent grâce. Pour atteindre ce but, aussi vite que possible, il fait un bloc, pour une attaque en masse, selon la méthode allemande. Et, agissant ainsi, il dégarnit complètement son flanc droit, dont il laisse la protection à un seul corps d'armée. Il sait bien que l'armée britannique est de ce côté, et qu'elle prendra part à l'engagement général ; mais il méprise trop l'armée anglaise pour lui faire l'honneur de lui opposer un plus grand nombre de ses soldais.

Seulement, ce que von Klûck ne sait pas, ce que personne ne sait, c'est que, depuis le CG août. Joffrc a, peut-être, pensé que les choses se passeraient, aujourd'hui, comme elles menacent de. se passer. Et, sournoisement, en prévision de celte manœuvre, dont l'initiative semble appartenir à l'adversaire, et qui, pourtant, est sienne, il a préparé une ai nue ^ur ce

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flanc droit de von Klùck, une formation commencée à Amiens, puis continuée plus bas, dans le camp même de Paris.

En tout cas, le général Gallieni, d'avance, a massé, dans la banlieue de la capitale, — que, dans sa courte proclamation du 3 septembre, à l'armée de Paris, aux habitants de Paris, il a promis de détendre, jusqu'au bout, — des forces éparses ; il les réunit en hâte. C'est cette armée, au temps de combat, juste au point faible, un facteur décisif, et d'autant plus redoutable, tpje personne ne l'attend où il va se montrer, comme la foudre. En une nuit, grâce à l'initiative piltoresque du nouveau gouverneur de Paris, une armée imprévue est transportée jusqu'à la ligne de feu, au moyen de toutes les automobiles qu'on a pu trouver dans le camp retranché, de mille taxis, réquisitionnes, pour une héroïque randonnée. Par tous les véhicules possibles, dans la nuit du 5 au 6 septembre, une armée, raccolée un peu partout, surgit, se concentre à Gagny ; le 7, dans le voisinage, de l'Ourcq, ces poilus fantômes, soudain très réels, merveilleux d'audace et de mordant, se jettent sur les flancs de l'armée ennemie, qui, dangereusement découverte, s'avançait vers le gros des Français, campé au sud de la Marne.

Coup de théâtre fantastique.

L'armée de von Klûck, qui, dans sa ruée hâtive, sur ce qu'elle croit n'être plus qu'un amas de troupes en débâcle, s'est imprudemment avancée, jusqu'au Grand-Morin, presque à la lisière de la forêt de Crécy, puis dans la direction d'Esternay et Sézanne, où elle veut entrer en liaison avec l'armée de Bùlow, est obligée, ahurie, de faire face à un danger nouveau,

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foudroyant, inimaginé, qui se révèle sur sa droite.

Sortant du camp retranché, en un mouvement rapide, irrésistible, une armée parisienne, toute fraîche, arrivée en autos de luxe et taxis, vaillante, amusée, bien pourvue de canons, de mitrailleuses, de munitions, se précipite sur les envahisseurs, depuis Nanteuil-le-Haudouin, jusqu'à Lagny et Crécy-en-Brie.

Alors, par ordre du généralissime, enfin décidé, résolu, voyant clair, ne pouvant point ne pas profiter de la chance et des combats sur l'Ourcq, dont l'issue est favorable à Gallieni — les forces qui s'étaient sans cesse repliées, font volte-face, au sud de la Ferté- G'aucher ; et, bientôt, pressé de front et de flanc, l'Allemand est menacé de succomber. Il n'a plus qu'une ressource, reculer très vite, en modifiant son front, pour ne pas se laisser envelopper.

Et, c'est entre Meaux et Château-Thierry, cette première retraite allemande, qui, le 10, semble se muer en déroute, puisqu'elle ramène l'envahisseur à. septante kilomètres en arrière. A La Fère-Champenoise, un effrayant massacre décime la garde prussienne, la jette, en déroute, dans les marais de Saint-Gond. Le reste de l'armée von Biilow est contraint de se retirer sur Montmirail, tandis que l'armée du roi de Saxe, battue par les Français venus de Vitry-le-François, se retire sur Châlons-sur-Marne, dans le plus grand désordre.

Quant au Kronprinz, il n'avait pu, et pou; causes venir au rendez-vous. Il était bien descendu au long de l'Argon no ; mais, arrivé à la pointe de l'immense forêt, il n'avait pu dépasser Scrmaize. El Bon action, très insuffisante, était, peut-être, la cause de cette retraite précipitée des Allemand-, qui suivit la grande

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bataille, car pour ne pas laisser isoler le Kronprinz, et garder une forme homogène, les autres armées devaient reculer jusqu'à l'entrée en liaison avec ses éléments paralysés.

Cet ensemble de mouvements et de combats affreux, qui constituent la bataille de la Marne, dura quatre journées magnifiques, auréolées pour la nation, d'une lueur, de plus en plus grandissante, de victoire. Chacune fut dure, mais bellissime, par le courage et la vaillance des enfants de France, enfin redevenus euxmêmes, lâchés à eux-mêmes, rendus à la furie gauloise par le chef prudent qui — tout de même, éperonné par l'audace et les improvisations du général Gallieni, avait dû cesser de contenir les troupes et de les tirer en arrière : bataille en rase campagne, livrée à toutes les fluctuations, contre l'adversaire, sans cesse en mouvement, mais où les soldats de la sombre retraite, — sous le soleil éclatant d'un été merveilleux — se jettent, comme des fous exaspérés et sublimes, sur l'ennemi déconcerté.

Les actions d'éclat, les prouesses individuelles, ne pouvaient se compter. Partout, à Coulommiers, sur l'Ourcq, à Montmirail, à la Fère-Champenoise, les héros étaient légion. Et leur intrépidité dans l'attaque, après tant de jours d'une humiliante reculade, devaient étonner le monde. Ils se vengeaient de l'affront d'avoir hésité, temporisé, des défaites partielles, des combats sinistres à force d'être incertains, d'une retraite interminable, — car le généralissime, dans son ordre n° 4, indiquait de reculer, s'il y avait lieu, jusqu'à l'Aube et la Seine, — de la déroute lugubre.

— Enfin ! cria Marc Anavan, dans les rangs des soldats xie France.

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Enfin ! ce mot courait, chantait sur les lèvres de tous. Oh ! oui ! Enfin ! On allait, cette fois, se battre pour de bon, ne plus jouer, dangereusement, à la déroute. On se battait, enfin ! Et le soleil ne devait pas se couclier sur une bataille indécise : il faudrait, coûte que coûte, des vainqueurs et des vaincus. Or, personne, dans l'armée française, n'acceptait l'idée d'une défaite ; tous, voulaient vaincre ou succomber.

D'ailleurs, le Chef, si grand ménager de la Aie de ses hommes, avait lancé un ordre du jour tragique, presque désespéré : « Une troupe qui ne pourra plus avancer, devra se faire tuer sur place, plutôt que de céder le terrain. » Une telle phrase, envoyée, comme un ordre, au moment qu'il faut, immortalise un généralissime heureux, dans la guerre à la française, comme la comprenaient les anciens de l'Empire ou de la Révolution.

Mais, si on élève, un jour, un monument aux premiers vainqueurs de la Marne, il faudra mettre, sur un socle, en granit, entouré de héros de bronze, un centaure ou un sphinx, — de marbre rose, comme une aurore immobilisée, — un centaure ou un sphinx qui aurait, sur le corps puissant et ventripotent de Joffre, /</ tête aux yeux intelligent* et si vifs, derrière les lunettes, la figure énergique et Une, agissant par tous les moyens, à l'heure qu'il faut, l'image de Gatlieni.

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