UN CHIC TRAVAIL DE MITRAILLEUSES
Marc Ana van était dissimulé, avec sa compagnie de mitrailleuses, derrière un talus surmonté d'une haie épaisse. Plus en avant, un chemin, puis un champ, dont on avait, hâtivement, le mois dernier, enlevé la moisson. Et c'est dans ce champ que les fourmis grises de von Klùck avançaient.
— Quelle boucherie ça va faire ! remarqua Gaston Larpette, qui, nouvellement équipé, était servant de mitrailleuses.
— Silence I ordonna Marc.
Les fourmis, innombrables, depuis le temps qu'elles avançaient sans rencontrer, devant elles, une résistance sérieuse, ne prenaient plus les mêmes précautions qu'au début. A quoi bon ? Chaque fois qu'on les lançait à travers la campagne française, elles n'avaient qu'à se promener. Certains jours, même, quand il faisait trop chaud, c'est en manches de chemise, la capote sur l'épaule et le fusil en bandoulière, une fleur au bout du canon, qu'on était entré dans des villes paisibles.
Et, cette fois, on avançait pareillement, un peu plus vite, peut-être, et plus imprudemment, car il fallait gagner les Français de vitesse, pour les cerner et les écraser, de telle sorte que l'entrée dans Paris, ensuite, ne serait plus qu'une opération banale.
Soudain, à droite et à gauche,
l'attaque brusque des Anglais.
Stupéfaction des Roches, qui, peu habitués à cette
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manière d'agir, semblent déroutés, hésitants. Mais les Anglais poursuivaient leur offensive : il faut prendre au sérieux cette aventure. Alors, comme ils sont attaqués de deux côtés à la fois, les Allemands se divisent. Mais le gros de cette force d'infanterie avance, en toute hâte. Devant, en effet, rien ne bouge. Et, bien entendu, il n'est pas question encore, pour un récent vainqueur, de reculer.
— Chut ! fait Marc, à nouveau.
On les laisse approcher. Maintenant, ils ont le chemin qui passe devant la lisière de la forêt. Ils vont s'y jeter en masse, pour crever, pensent-ils, une faible ligne de soldats britanniques. Ensuite, se repliant à droite et à gauche, ils n'auront qu'à cueillir des prisonniers.
Et les voilà, courant presque, pour arriver plus vite dans le chemin. Us ne sont plus qu'à six cents mètres, serrés les uns contre les autres, effroyablement nombreux. Us sont des milliers, des milliers. Et, devant cette apparition formidable, nuée de choses grises, mouvantes, rasant le sol, comme des microbes énormes, monstrueux, d'un mal qui, soudain, affligerait la terre, Marc Anavan ne peut réprimer un tressaillement. Il songe, en moins d'une minute, à cette Allemagne étonnamment prolifique, qui, durant le temps de paix, mettait au monde tant et tant de ces hommes, aujourd'hui des soldats, fourmis grises vouées à la destruction. Et il frissonne. Tout à l'heure, quand il ordonnera le feu, ces fourmis humaines tomberont en masse, fauchées par la rafale.
Les Boches sont à trois cents mètres, à deux cents ; ils vont déferler, bientôt, dans le chemin, et leur flux battra la lisière de la forêt.
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■ — Feu ! Feu, partout ! à volonté !...
Une grêle terrible, un vent d'acier, en un sifflement sinistre, auquel se mêle le tac-tac rapide des mitrailleuses qui crachent à la fois, dans le tas, à bout portant. Pas une balle n'est perdue : il en est, sûrement, qui, à cette distance, traversent deux ou trois hommes.
Alors, l'avalanche de fourmis grises s'arrête subitement. Ses premiers rangs gisent, en des convulsions, sur des fétus de paille, les champs de blé coupés devenus champs de bataille. On dirait, à voir ces masses effondrées, où des éléments vivent encore, bougent, cherchant à se sauver, un entassement hideux de ces chenilles que, vers la fin du printemps, les jardiniers font choir des arbres. A terre, meurtries, blessées, tordues, en des spasmes, convulsées effroyablement, avant le dernier sursaut, elles forment des enchevêtrements horribles.
Et Marc songe, malgré l'ardeur de la bataille, à ses théories anciennes, à son humanitarisme de réfractaire. Il regarde Gaston Larpette, un ouvrier syndicaliste, qui, autrefois, suivait les « meetings » pacifistes, et qui, maintenant, fournit, avec fièvre, des munitions à la mitrailleuse qu'il sert. Le massacre ne va pas assez vite.
Mais, d'autres fourmis grises apparaissent derrière le tas des chenilles à terre. Elles les escaladent, comme elles feraient d'un talus, pour continuer leur marche en avant, quand même.
— Feu, partout ! crie Marc Anavan. Feu !
Crépitent encore plus vite les mitrailleuses, en un concert infernal. Et, rafale plus serrée, vent d'acier plus violent, plus meurtrier, les balles partent eu
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sifflant, nuée de messagères de mort, qui, à nouveau, fauchent les assaillants. A terre, gisent, encore, des enchevêtrements de chenilles monstrueuses, convulsées en des spasmes.
Un nouvel assaut, une nouvelle rafale. Le tas de chenilles s'épaissit et monte. Des fous, des exaltés, sans doute, qui ne voyaient pas la mort, ont pu passer par-dessus le talus humain ; mais, ils tombent un peu plus en avant, et leurs corps, étendus, les bras en croix, dorment à jamais dans un sillon.
D'autres, en masses profondes, suivis par d'autres masses, voulant passer quand même, ont simplement élargi, haussé la barrière de cadavres. Et, c'est maintenant une effarante barricade de soldats tués, d'Allemands plus ou moins atteints, les uns achevant de mourir, qui se dresse, dans l'aube naissante, en plein champ, où, le mois dernier, se dressaient les blés d'or, tachés de pourpre par les coquelicots.
Derrière cette barricade, fumante dé sang, et d'où monte une plainte lugubre, de nouvelles colonnes, plus serrées et plus profondes, s'avancent à nouveau. On sent qu'une volonté féroce, qui ne ménage pas la vie des hommes, exige que l'on passe. Et les mitrailleuses, inlassablement, en un mouvement mécanique d'outil qui accomplit son travail, continuent de faucher cette moisson humaine.
Tout a une fin. Les mitrailleuses s'encrassent et s'échauffent. Mais les rangs ennemis continuent d'avancer. Les fantassins gris, abrites à présent derrière la barricade, dissimulés au milieu des cadavres, ripostent à leur tour. Lt des pointeurs, des servants. tombent, les uns après les autres, autour de Marc Anavan. Le feu des mitrailleu ait plus lent.
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moins nourri, et la masse mouvante des fantassins gris avance, à l'abri des Boches déjà tombés. L'officier français comprend qu'il ne tiendra pas jusqu'au bout, puisque le chef de l'armée allemande a résolu de sacrifier des hommes pour avancer quand même.
Des Boches, emportés par leur élan, épargnés, une minute, par les balles, moins nombreuses, des mitrailleuses, sont venus tomber au pied môme de la haie, derrière laquelle la compagnie est installée. Dans une demi-heure, au plus tard, la position sera perdue. Une sueur froide coule sur les tempes de Marc Anavan. Va-t-il crever là, bêtement, sans avoir le succès final ? Ya-t-il mourir, sans revoir Silvette ?
Un sergent s'approche de lui, insinue :
— Mon lieutenant, un peu en arrière, là-bas, une position merveilleuse. On peut s'y défiler admirablement, et, de cet endroit, on commandera aussi bien le chemin que les Allemands veulent prendre...
Marc le sait. Mais, il sait aussi que le grand chef a ordonné : « Une troupe qui ne pourra plus avancer, devra se faire tuer sur place, plutôt que de reculer », et il secoue la tête.
Le sergent n'insiste pas ; il a compris.
Cependant, l'ennemi approche. Son feu, insignifiant au début, devient terriblement meurtrier. L'une après l'autre, les mitrailleuses se taisent. Celle qui se trouve à proximité de Marc n'a plus de servants. Alors, lui-même, passe les bandes de cartouches à Gaston Larpette, devenu pointeur, et continuant sa besogne, sans s'occuper d'une ligne de sang qui coule le long de son cou.
— Tu es blessé ?
Mais Larpette ne répond pas. Ses yeux agrandis,
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ses nerfs tendus, montrent l'exaspération de son être volontaire. Et, soudain, n'en pouvant plus, il tombe. Alors, l'officier prend sa place et continue le feu. „
Mais ce n'est pas pour longtemps. Les assaillants escaladent la barricade humaine et, à la baïonnette, s'élancent vers la haie.
— Voilà le renfort ! crie quelqu'un.
Marc, instinctivement, se détourne une seconde. C'est vrai. Derrière lui, dans l'ombre de la forêt, des choses bougent : ce sont des fantassins français. Et, tout ep tirant encore, il songe : a Arriveront-ils avant que je sois tué ? » 11 n'a pas peur de mourir, mais il voudrait vivre. Hélas ! non, les renforts n'arriveront pas à temps. Une ruée des fantassins gris submerge la haie ; au milieu d'une bousculade terrible, Anavan, parmi des clameurs de cannibales, sent une pointe d'acier pénétrer dans sa poitrine.