LE CURÉ DE SAINT-SATURNIN
Une heure après, sortant un brin du coma, dans la clarté radieuse d'un matin ensoleillé, Anavan, couché sur les sangles tendues d'un brancard, que des brancardiers se disposaient à emporter — entendit des voix :
— Gravement touché.
— Oh ! oui, sergent.
— Il est fichu ?...
— Le major le dira, tout à l'heure. Nous, on va l'emporter vite. Mais il a été, plutôt, bien servi par les Boches.
Les regards du sergent, alors, comme il se penchait sur le blessé, rencontrèrent ceux d'Anavan, dont les yeux se rouvraient.
— Mon lieutenant... puisque vous allez mieux... Vous m'entendez ?... Je suis prêtre, dans le civil, et, si vous avez besoin de mon sacerdoce, bien que votre état ne soit pas alarmant...
— L'abbé Juste Dieu ? murmura Marc.
— Vous me connaissez ?
— Je suis le Pauvre de Saint-Saturnin.
Alors, le prêtre-sergent s'agenouilla, prit la main de celui qui venait, ainsi, de rappeler le passé. Et, regardant, avec tendresse et commisération, cette figure, étonnante et pâle, d'apôtre :
— C'est bien vous, oui, c'est bien le Pauvre de chez nous, l'anarchiste... Vous êtes aussi, paraît-il. le fameux millionnaire paradoxal, l'opulentissimc révolté, qui voulait, par la force de l'argent, soulever des hommes contre des hommes, les malheureux contre les heureux ?...
Mais Marc, se dressant un peu, d'une voix vibrante :
— Il n'y a plus, aujourd'hui, ni riches, ni pauvres, ni anarchistes, ni révoltés, ni bourgeois, ni réfractaires, ni athées ni curés, mais des Français qui défendent la France.
Épuisé par cet effort, Anavan s'évanouit, et les brancardiers l'emportèrent en hâte, pendant que le curé-sergent faisait, vers lui, le signe de l'absolution.