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DEUX ASSASSINS INNOMBRABLES

Sur l'immense front, allant de Paris à Verdun, cet épisode n'était qu'un événement infime. Tant d'autres, des milliers, des milliers, à la même heure, versaient leur sang pour la patrie, mouraient, obscurément, sans gloire, anonymes, dans l'ignoble et grandiose épopée.

Il y en avait qui, dans la nuit, accomplissaient des actes surhumains, d'une abnégation magnifique, sans qu'un supérieur les vit, sans que rien les y obligeât — et, tombés, au moment du grand choc, nul ne saura jamais leur bravoure. Des héroïsme de cette espèce, il y en eut — il y en eut — il y en eut.

Dans un océan, aux flots agités par la tempête, des vagues s'entrechoquent en des rencontres formidables, en mugissant. Et, parmi les replis de ces vagues, d'autres petites lames, embruns détachés de la masse par le vent, se battent, en ne laissant, après leur lutte, qu'un peu de mousse blanche, vile effacée. De même, au sein de l'immense tumulte d'hommes, dominé par le tintamare incessant du canon, îles actions isolées, dans un bois, dans un champ, dans un chemin creux, ou dans le beau milieu de la bataille, n'étaient que des phases obscures, dont nul, demain, peut-être, ne se souviendrait — car la vie continue, la vie, plus puissante que tout. Et. pourtant, chacun 8e battait, comme pour obtenir une gloire immortelle.

LA RUÉE ALLEMANDE 3n

On avait amené, dans la plaine de Meaux, sur les falaises crayeuses de Champagne, dans les bois, aux flancs des coteaux, partout, des batteries d'artillerie, économisées, jusque là, avec soin. Et, toutes à la fois, au signal du Grand Chef, des milliers de gueules d'acier avaient rugi, craché des obus formidablement, faisant passer dans l'air un orage plus sonore et plus terrible que celui de Dieu. L'atmosphère avait vibré, d'un fleuve à l'autre, et l'écho s'était répercuté de colline en colline, passant les crêtes, pour mourir au creux des vallons lointains. Un cataclysme s'était abattu sur la France.

Et, plus modestes, mais animées d'un esprit d'offensive incomparable, des armées de fantassins s'étaient élancées, à la baïonnette, pour compléter l'œuvre des canons, des engins inouïs que le génie des hommes adaptait à la nécessité de vaincre. Des avions rapides, petites choses à peine visibles, dans le grand ciel, étaient des yeux perçants qui savaient voir les abris des batteries ennemies, les formations de troupes, et qui. ensuite, les dénonçaient aux nôtres. Ainsi, par un concours déconcertant de volontés, de génies, une force insoupçonnée se révélait brusquement, et sur l'adversaire surpris, désemparé, tombait, une averse de fer et de feu.

Quand le canon se taisait, pas pour longtemps, les cris des soldats .vainqueurs emplissaient l'étendue. Et, dévalant les pentes ou franchissant les plaines, les prairies et les champs, des fantassins démoniaques, enturbannés, qui parlaient plusieurs langues, des dialectes, des charabias, qui avaient des figures de bronze ou de nuit, blanches et routes, aussi, dont les yeux avaient vu des horizons africains, Indous

3i2 L'ORAGE

lointains, des patriotes d'une patrie aux limites sans fin, qui étaient venus avec tout leur courage, se jetaient, en hurlant, sur la horde des Allemands, qui s'enfuyaient, bientôt, épouvantés, se demandant s'ils avaient à en découdre avec tout l'univers ?

Et, qu'ils fussent de Bavière, de Saxe, de Prusse ou de Westphalie, les Teutons, qui ne s'attendaient pas à cette guigne noire, croyaient, pour la première fois, à la traîtrise du vieux Dieu — allemand, bien entendu — de l'Universel et monstrueux Inconnaissable, dont la seule excuse est de ne pas exister, du criminel amorphe, qui aurait permis cette guerre mondiale ; Dieu, l'assassin innombrable.

Mais, il en est un autre, en tous cas : Guillaume le Scélérat. (Qui sait ? Après tout, il croyait bien faire son métier de roi de Prusse, empereur d'Allemagne.)

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