L'ANARCHISTE ET LE GÉNÉRAL
Jean Sarrias, comme les autres, comme tous les autres, avait connu, en arrivant dans la mêlée, l'électrisation qui transforme. D'ailleurs, il n'avait pas eu le temps de réfléchir. Dans le camp retranché de Paris, où il avait été amené après son départ du dépôt, on l'avait pris, une nuit, pour le faire monter dans une auto rapide, en compagnie de camarades. Et l'auto elle-même était précédée et suivie de centaines d'autres. On eût dit une course sportive, inima-
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ginable, folle, hurluberlu, de cauchemar, une nuit sans lune, toutes lanternes éteintes.
A peine débarqués des autos, ils ne savaient où, on les avait mis en route, immédiatement, par un chemin sous bois. Au matin, ils avaient débouché, brusquement, dans une plaine où l'on se battait déjà avec acharnement.
Tout de suite, Sarrias avait entendu son officier crier :
— En avant !... En avant !...
Et tous s'étaient élancés. Deux jours sans manger, sans se reposer, sans boire, on se battit. Le premier soir, nul ne pouvait dire si l'on avait vaincu ou si l'on était battu. Les positions, défendues âprement, de part et d'autre, n'étaient pas entamées. Mais le général français, commandant cette armée, n'était pas sans angoisse. Il savait ne devoir compter sur aucun renfort. Il savait aussi que l'ennemi en recevrait, dans la nuit. Alors, au second jour, ce serait la défaite, et reculer, c'était donner la victoire à l'ennemi. Le général n'hésita pas. Avant le lever du soleil, agissant exactement comme s'il avait reçu du secours, il attaqua brusquement, avec toute la violence possible. Et ça réussit.
L'armée d'en face, qui hésitait, pareillement, son général connaissant les mêmes transes, se crut en présence de forces supérieures, et ce fut lui qui battit en retraite. Alors, en chantant, baïonnette au canon, les soldats de la France de 1914 — de la France Immortelle, quand même — poursuivirent les fuyards, pour achever leur déroute. Et Jean Sarrias, qui ne sentait pas son âge, et qui était devenu, dans la mêlée, effroyablement sanguinaire, lui qui était si bon, et
qui haïssait, autrefois, les soldats, Jean Sarrias, antimilitariste farouche, chargea impétueusement, au premier rang de sa compagnie territoriale.
Ceux qui fonçaient ainsi, avec tant de vigueur, comme des jeunes hommes, étaient, pourtant, des soldats d'occasion. Depuis longtemps, ils avaient oublié ce métier, d'ailleurs, fait à regret, l'âme en grogne, au temps de l'active. Hier encore, des ouvriers d'usine, des patrons, des employés, des tâcherons, certains avaient des rentes, qu'ils dépensaient en des lieux de plaisir ; mais la majorité sortait, les mains caleuscs encore, de la fabrique. Et tous, ou presque, avaient bu, durant des années, le lait amer de l'anarchie. Ils s'étaient gavés d'idées pacifistes, humanitaires, et leur cerveau simpliste avait accepté les théories faciles et séduisantes de farceurs révolutionnaires, à la langue déliée.
Peut-être, parmi leurs officiers, en étaient-ils aussi qui avaient guidé ce mouvement, ou l'avaient soutenu par leurs écrits, dans les journaux cl dos livres ? Sans doute, à côté des ouvriers, il y avait des journalistes avancés, des avocats, des littérateurs, des meneurs et flatteurs du populo, des politiciens de mares, en quête de réclame et d'assiette au beurre. Il y avait des patrons, ennemis d'hier.
Mais, tous, vivaient, pareillement, l'épopée unique, oubliant leurs querelles anciennes, leurs rancoeurs, leurs envie*. Ft. côte à côte, ils chargeaient à la baïonnette, emportés par un élan semblable, pour le tri' mplic d'un idéal commun.
Les territoriaux de l'armée de Paris, avec une paillardise d'élan extraordinaire, fonçaient toujours, sans que l'un d'eux connut une minute de défaillance.
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Même ceux qui étaient venus avec un regret persislant, un cafard vivace, et qui, obstinément, se rétractaient, gardant, au fond d'eux-mêmes, un peu de l'ancienne révolte, même ceux-là, gagnés par la fièvre ambiante, emportés dans la vague impétueuse qui déferlait dans un fracas patriotique, couraient éperdûment, parce qu'ils sentaient passer, audessus de leurs têtes, la Marseillaise, de Rouget de l'Isle, des soldats de l'An II, des épopées françaises,
et le souffle puissant de la victoire.
Les plus rétifs, les lâches anonymes, qui avaient caché leur peur, dissimulé, plus ou moins bien, leur dégoût, dévenaient des héros, au milieu de cette fête désespérée. Pourtant, combien étaient-ils, qui avaient laissé, au moment de leur départ, le foyer sans argent, sans ressources ? Combien, arrachés, brusquement, par l'appel fatidique, avaient dû quitter des femmes malheureuses, des parents aux abois, des enfants sans pain ? Combien, pourtant, jusqu'à la minute précédant cette charge, avaient encore pensé à la misère de leur vie, et s'étaient demandé pour le bonheur de quels privilégiés, et le trafic de quels mercantis, ils allaient sacrifier leur vie ?
— « En avant ! "», gueulait à leur tête, un vieux général, aux cheveux blancs, mais au corps vaillant encore, sec, une trique toute en nerfs, qui entraînait la marée grondante. Et le senrent Juste Dieu, qui avait joint ses hommes à ce régiment, le curé Juste Dieu, surgi d'un taillis, illuminé de foi patriotique, chantait, à côté de lui :
Allons, enfants <le la Patrie!
Le vieux général bondissait toujours. On en avait
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tant vu, de ces généraux sans prestige, arrivés aux étoiles de brigadier, à leur tour de vieille bête, par l'effet d'un avancement automatique, et qui ne ressemblaient pas*du tout à des guerriers ! Et voilà .joae ce badernard était le plus ardent, le plus farouche, aussi vif que le jeune curé gueulant, à pleins poumons :
Le jour de Gloire est arrivé !
Pareil au plus simples de ses troupiers, vêtu du même uniforme, en pantalon rouge et capote de pioupiou, le képi recouvert d'un manchon bleu, déjà fané, il semblait, à cause de ses cheveux blancs, un garde des voies ferrées. Seules, les deux petites étoiles de général de brigade, sur sa manche, indiquaient son grade. Et les soldats l'avaient, tout de suite, reconnu. Alors, parce qu'on l'avait vu se placer, au moment de l'action, en tête, à l'endroit le plus dangereux, tous voulaient le dépasser. Comme lui, sans souci de la mort, les enfants de France couraient sus à l'ennemi.
En chantant, la colonne avançait, dans un tumulte inouï, où la voix innombrable du régiment couvrait, par instants, le fracas des clairons sonnant la charge. Dans une compagnie, la Marseillaise ; dans une autre, Sambre et Meuse ; dans une autre, le Chant du Depart ; dans une autre, les Mains des Femmes. Pas un homme ne se taisait. On n'était pas dans la fête pour ne pas s'amuser.
Et Jean Sarrias, qui, en compagnie de quelquesuns, comme lui, avait, désappris les hymnes de guerre, les refrains patriotiques, rageait de ne plus savoir les paroles entraînantes. Pourtant, il sentait la nécessité de crier, de hurler, pour exalter son courage,
Alors, inconsciemment, il entonna la seule chanson belliqueuse qu'il connût : l'Internationale. Et des camarades hurlaient, comme lui, pour setourdir :
C'est la lutte finale !
Groupons-nous, et demain. . .
Ah ! c'était une lutte différente de celle dont ils avaient tant rêvé ; mais les mots de la chanson exaspéraient leur ardeur. Et puis, que signifiaient, après tout, qu'importaient les paroles ? C'étaient des cœurs qui avaient besoin de chanter et qui chantaient.
Le vieux général n'entendait pas. L'épée haute, l'œil d'un fanatique en furie, le visage auréolé d'une confiance heureuse, il continuait de courir et de crier à ses régiments :
— En avant !... En avant 1...
Et voilà qu'une rafale soudaine fouetta la tète de la colonne en marche. C'était de l'infanterie allemande qui, débouchant sur la gauche, essayait d'arrêter cette charge, dont l'arrivée sur le champ de bataille menaçait de mettre en danger l'armée de face, aux prises déjà avec les forces françaises entrées en action au lever du jour. Mais, si quelques-uns tombèrent, dans la colonne, l'élan n'était pas brisé.
— En avant ! criait plus fort le vieux général. L'allure devint plus rapide, et les chants claquèrent
dans l'air, comme des drapeaux, avec plus de vaillance. Pourtant, la fusillade augmentait d'intensité, et le feu devenait précis, meurtrier. Dans le tonitruant concert, qui emplissait toute la plaine où se heurtaient, se mêlaient sinistrement les plus infernales musiques de canons, d'obus, de balles, de shrapnells, de mitraille de toutes sortes, de cuivres, de chansons, des soldats, qui galopaient derrière le
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vieux général, gardaient les yeux fixés devant eux, où était la bataille ; et ils serraient durement le bois de leur fusil.
— En avant !...
Mais, frappé* soudain d'une balle, le vieux général s'abattit d'une pièce, et, par dessus son corps étendu sur la terre labourée, passèrent les premiers rangs des soldats frénétiques.
Le sergent Dieu, qui avait vu tomber le chef, et ne pouvait l'abandonner, s'était arrêté. Maintenant, penché sur lui, entouré de quelques soldats haletants, inquiets, il essayait de s'assurer de son état :
— Mon général ?... M'entendez-vous ?...
— Mais oui, sacrebleu !... Qu'est-ce que vous faiteslà ?... Voulez-vous continuer la charge I...
Le sergent respira. Oui, bien sûr, il la continuerait la charge, et il aurait vite fait de rattraper ses camarades, déjà loin. Cependant, il ne pouvait laisser là le général. Avisant alors un soldat qui se relevait, sans mal, après une chute malencontreuse dans un sillon, et qui se joignait aux hommes arrêtés :
— Tenez, vous, le territorial... Chargez-vous de notre père, et prévenez des brancardiers pour qu'on le transporte à l'ambulance.
Ce territorial était Jean Sarrias. Il fit la m parce que l'ordre allait le retarder, l'empêcher d'être un des premiers, là-bas où avait lieu la danse à la baïonnette. Toutefois, il fallait obéir. El puis, sa nature pitoyable le poussait à secourir le brave homme, qui perdait son sang, à terre, .-ans qu'une plainte sortit de sa bouche crisp>
Maintenant, les camarades partit, il restait seul, agenouillé près du blessé. Et, tournant ses
autour de lui, il explora l'horizon : nulle silhouette de brancardiers.
— Je ne puis pourtant pas le laisser là, bougonna-t-il.
Sa décision fut vite prise : il chargea ie général sur ses épaules, et, soutenu par un dynamisme qu'il ne se connaissait pas, il emporta le blessé hors de l'action.
Mais, autour de lui, plus violemment que la minute précédente, crépitaient les fusillades. Et, dans la plaine tumultueuse, les chants, les cris, les détonations, les sifflement des balles, les éclatements de shrapnells, les bruits des clairons, faisaient un concert assourdissant. Dans sa tête, à nouveau, bourdonnèrent les refrains de tout à l'heure, quand il était au milieu de la charge, et des réminiscences des refrains entonnés passaient. Il se remit à chanter :
C'est la lutte finale !
Groupons-nous, et demain...
Il trébucha, faillit tomber et laisser choir le blessé, jura, puis, ayant retrouvé son équilibre, et se remettant à courir, avec son gradé sur les épaules, il reprit, d'une voix plus forte, un couplet qu'il aimait :
Les rois nous saoulaient de fumées.
Paix entre nous ! Guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées !
Crosse en l'air, et rompons les rangs ! S'ils s'obstinent, ces cannibales, A faire de nous des héros, Ils sauront, bientôt, que nos balles Sont pour nos propres généraux.
Tout à coup, il se souvint. Un bras, d'ailleurs, pendait sur sa poitrine, avec, sur la manche, deux étoiles d'or. Il fit, honteux :
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— Oh ! pardon ! mon général !...
Un soupir lui répondit, puis cette phrase, doucement prononcée :
— Continuez, mon ami. De vous entendre, cela me fait du bien.
Sarrias sourit :
— Ah ! ben ! Alors, en avant, mon général.
Et il repart gaiement. Léger, plein d'ardeur impatiente, de retourner dans la direction de la colonne dont il faisait partie, il n'était plus qu'un soldat de France, faisant son devoir comme les autres.
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Dans la cour défoncée d'une ferme à moitié démolie, un ancien autobus, Clichy-Odéon, est transformé en ambulance de campagne. On a tendu, s'app ayant à la lourde voiture, une grande toile, et c'est, sous le soleil flamboyant, le va-et-vient continu de brancardiers d'âges très différents ; ils transportent des blessés à l'ombre de cet abri. Les moins amochés, dont les jambes sont intactes, entrent dans l'ambulance ou en sortent sur leurs pattes. Les canons aboient, sans interruption, et des obus rayent, en sifflant, l'azur splendide.
Jean Sarrias arrive, la face en sueur, son général aux cheveux blancs, sur l'épaule, aussitôt, deux infirmiers se précipitent, et l'aident à déposer le chef,
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dont ils ont vu les étoiles aux manches, sur un brancard qui est porté, tout de suite, à l'intérieur. L'anarchiste, débarrassé de son fardeau, s'offre un instant de repos pour souffler un brin, avant de rattrapper, dans la ruée, les camarades qui, depuis dix jours, reculaient, et qui, tout-à-coup, dans un formidable redressement de la volonté gauloise, se retournaient, attaquaient l'adversaire furieusement, fonçaient sur lui, joyeux, aux sons des clairons, aux gueulements des canons.
Oui, ça chauffait dur dans le ciel et sur la terre, ça chauffait de toutes façons. Hors de la tente, Sarrias s'épongeait le front, avant de repartir pour la bataille. Deux infirmiers sortaient de l'ambulance, en portant une civière sur laquelle était couché un soldat recouvert d'un morceau de tente, qui traînait à terre : ils s'avancèrent vers lui, en souriant, indifférents à leur travail funèbre. Et puis, la mort, à la guerre, est-ce que ça compte, — la mort des autres ?
— Encore un qui a passé l'arme à gauche ? interrogea Sarrias. Le pauvre vieux 1
— Ce n'est pas un vieux, pépere ; il est plus jeune que toi. Il avait vingt ans, guère plus.
— Il est plus vieux que moi, puisqu'il est fauché, dit Sarrias, en riant aussi, pour répondre à leur plaisanterie.
Sans prendire garde, en s'essuyant le front avec son mouchoir, il avait mis le pied sur le bout de tente, en train de balayer un tantinet le sol. Les brancardiers, qui avaient ralenti leur marche une secondé, pour la causette, se remettent en route, et le bout de tente, retenu par le soulier, découvre le cadavre du petit
l'orage. az
soldat. Jean Sarrias le regarde instinctivement, et frappé de stupeur, les yeux hagards, crie :
— Arrêtez I...
— T'es maboul ?
— C'est mon fils ! Arrêtez !
Les brancardiers posent la civière pour aller soutenir le pépère qui chancelle, en fixant la dépouille, en pantalon rouge, de son gars. Les larmes ne viennent pas à ses paupières. Dans une douleur poignante, debout, immobile, parmi les hurlements des canon nades, il murmure •
— André ! André I mon enfant ! mon fils 1
'A cet instant, un obus tombe sur l'ambulance, éclate avec un bruit d'enfer. Une gerbe énorme et noire, un geyser de fumée et de morceaux de fer. Plus rien ou presque rien ne subsiste de ce qui fut l'ambulance. Seuls, deux ou trois corps se soulèvent, dont celui de Jean Sarrias, qui porte la main à ses yeux ensanglantés.
Et tout retombe, sous le splendide vélum bleu clair du firmament lumineux, incandescent, parmi les damiers multicolores des champs éblouissants de verdure et d'or, toutes les exhubérances, toutes les frondaisons, — ô journées merveilleuses de septembre 1914, sur les bords de la Marne ! — toutes les gloires, .toutes les floraisons de la vie et de l'été.