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LE SOUFFLE DE L'ÉPOUVANTE

Silvette réfléchit un moment, puis, fiévreuse :

— Je connais, à présent, mon devoir.

Elle s'habilla très vite, aidée par Clémence, <l<>nt

la figure rayonnait d'une espérance chimérique, et,

bientôt, la Tanagréenne fut dehors.

Dans la rue, Silvette fut surprise de rencontrer une affluence inaccoutumée. Les gens avaient des figures soucieuses et graves. Des femmes, hagardes, marchaient devant elles, comme des automates, sans rien voir, la pensée bouleversée par l'angoisse ambiante.

On sentait, partout, la menace obsédante des lendemains ensanglantés — boueux, ignobles, terribles — des citoyens décimés, dans la bataille, par les balles, les obus, la mitraille, le feu, le froid — de la Camarde, partout, se multipliant à l'infini, des meurtres patriotiques en masse, des hécatombes humaines sur les champs dévastés. Le cauchemar commençait. Dans l'azur éclatant de ce dernier jour de juillet, parmi les rayons du soleil magnifique -— ignorant cette immense et minuscule tragédie terrestre — une mort emblématique, son squelette hostile et radieux, fait de toutes ces clartés féeriques de l'été, agitait, sur des millions et des millions d'hommes jeunes et mûrs, qui, bientôt, devraient, à la mobilisation générale, revêtir l'uniforme, s'habiller pour mourir et mettre au poignet, pour qu'on puisse reconnaître leur cadavre, une plaque d'identité. LA MORT, en souriant à la splendeur de l'été, semblait donner, à travers le firmament, si pur, sans le moindre nuage, de grands coups de faux, dont les éclairs bleus assombrissaient midi.

C'était l'heure de la sortie des ateliers. Les rires des midinettes ne fusaient pas comme à l'ordinaire, dlans les groupes préoccupés des jeunes gens et des jeunes filles. Dans le square du Temple, devant lequel Silvette passa, des enfants jouaient en silence, comme

gènes par les fronts inclinés des grandes personnes. Plus loin, des camelots, en courant, criaient le titre d'un journal :

— Paris-Midi !... Les dernières dépêches !...

Bientôt, ils,, étaient délestés de leur papier par les acheteurs empressés, qui prenaient la feuille hâtivement, donnaient leur sou et s'en allaient en cherchant, tout de suite, les nouvelles, sans prendre garde aux bousculades, ni à un curieux qui se penchait vers la gazette, en laissant lire, en même temps que lui, des visages qu'il ne connaissait pas. Des inconnus les uns aux autres se communiquaient leurs impressions. Parmi les mots échangés, il était question de guerre, de mobilisation. Et les ouvriers conversaient dehors, sur le trottoir, avant d'entrer chez le marchand de vins.

Silvette prit le Métro. Là, encore, les gens avaient le môme aspect, inquiet, fatidique. Des couples, assis ou debout, demeuraient silencieux, comme hébétés. Une jeune femme, les yeux mouillés d'un brouillard, tenait, passionnément, dans ses mains, les mains du mari ou de l'amant : demain, peutêtre, après-demain, il serait obligé de partir, et il ne reviendrait pas.

Le cœur de Silvette se serrait, à ce spectacle de la vie émouvante de Paris. Elle venait d'avoir, soudain, la perception aiguë, elle avait, à la gorge, la sensation opprimante des menaces tragiques qui flottaient dans le monde sur la destinée de tous. Et, elle aussi, pensant à son jeune dieu, Marc, elle dut faire de violents efforts pour ne pas pleurer dans cette foule — qui ne parlait pas, chacun refoulant en lui l 'appréhension, le drame et l'émoi de la guerre —

dans cette foule d'inconnus qui, soudainement, lui étaient, tous, sympathiques.

Apercevant, tout à coup, dans les airs, dans une irradiation de lumière, un grand aigle noir qui plane, les ailes étendues, et les vise de ses yeux perçants, de son bec crochu et de ses griffes rentrées sous lui, mais prêtes à se crisper sur la proie, voyant un grand aigle noir, qui va fondre sur eux, le troupeau apeuré se rassemble. Où est le berger, pour les défendre, avec sa voix, son bâton et son couteau ?

Le Président de la République ? C'est rien.

Qui se lèvera, suscitera, dans toute la France, le courage et la foi ? Caillaux ? Il sort, correct, en jaquette impeccable, d'une femme acquittée, hier, pour assassinat. Très intelligent, orgueilleux, sûr de lui, trop bien mis, il est un peu distant de la foule. — Aristide Briand ? Une intelligence aussi, de premier ordre, souple, compréhensive de tout, un jouisseur discret aux paresses fécondes. Mais il n'avait plus, peut-être, la jeunesse hardie d'un arriviste sans scrupules, par exemple, d'un Charles Négaud. — Claude Barsac ? Assagi, les dents limées par quinze ans de parlementarisme, de compromissions politiques dans les couloirs, par la fortune et le pouvoir. Plus l'âpre et le fort, du temps de la misère et de l'audace. — Clemenceau ? Le Vieux Tigre ? Qui sait ? Ceux-là, des hommes, en tout cas. Les autres, des homuncules.

Et Jaurès ?

Le maître, le berger, le voilà, l'Hercule un peu lourd, le Gambetta de 1914, avec une voix aussi retentissante, aux paroles de civilisation latine et un

cerveau prodigieux, meublé de tout le savoir humain. En tète de la France, malgré sa juste horreur des canons, il va se dresser, jetant aux peuples, contre les rois et les empereurs, des mots impressionnants et magiques de fraternité. Si les paroles ne sont pas assez efficaces. Jaurès, — toutes ses idées antimilitaristes repliées, religieusement couchées, au fond d'un temple idéal, belles au bois dormant, comme anéanties, pour le temps qu'il faudra, dans les drapeaux de pourpre, mais pour revivre — Jaurès, demain, peut entraîner aux combats la nation, la patrie et, suscitant l'énergie française avec sa véhémence oratoire, berger solide et passionné, maniera contre les aigles, le bâton et le couteau.

Cependant, Silvette était sortie du Métro, à la station de la place de l'Etoile. Elle s'arrêta, un instant devant l'Arc de Triomphe, pour regarder, sur un des piliers de pierre du monument gigantesque, la Marseillaise, de Rude, que semblait animer, davantage, en ce jour vibrant, sur son granit — le frisson national. Silvette se dirigea vers l'hôtel, tout proche, rue Balzac, de Marc Anavan.

Et le soleil, indifférent, était splendide.

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