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LE CONSEIL DES TREIZE

Les invités de Jean Sarrias étaient fort dissemblables et ils appartenaient à des zones mêlées : socia-

listes unifiés, anarchistes et libertaires. Il y avait Gobin et Julien, bien entendu, mandataires du parti ouvrier, ou, plus exactement, du faubourg Saint- Antoine, car, les travailleurs étaient représentés, officiellement, par leurs chefs de groupe, des militants notoires délégués, en hâte, par la Confédération Générale du Travail. Un révolutionnaire à tous crins, un farouche illuminé, terreur des réunions publiques, admirateur et ami particulier de Jaurès, mais indépendant, était venu, au nom d'un petit clan de révoltés, qui affectaient de ne pas marcher avec la grande fédération ouvrière et qu'ils taxaient de partialité. Il s'appelait Jules Grondât : sa figure rappelait assez l'aspect renfrogné d'un bouledogue, et sa tignasse en désordre était célèbre dans le milieu où il avait acquis sa renommée bruyante.

Il y a\ait Midas, un ouvrier sellier, descendu à Paris d'un bourg gris et froid sur les croupes rondes, toutes velues de châtaigniers, de bouleaux, de mélèzes, du haut pays morvandiot. La figure grosse et lourde, aux traits durs, cet extrémiste dressait, entre la couronne de ses cheveux bruns et courts, taillés en brosse, un front obstiné et buté. Il y avait Lévêque, un simple homme d'équipe, à Melun, mais une tête du syndicalisme ferroviaire, célèbre pour avoir déclanché une grève des cheminots sur une grande partie du réseau du P.-L.-M., un combattif, grand et maigre, aux joues creuses, aux yeux brillants de haine exaspérée ; — il y avait Dulard, grassouillet, face vulgaire et peuple de bellâtre blond, hâbleur, aux moustaches gauloises, mais l'air cruel, avec de» lueurs d'acier pâle, en ses yeux gris, — et Senner, avec son visage carré, son nez écourté, ses yeux

bruns et clignotants, sous des paupières aux cils rouges, préservés d'un lorgnon d'acier, les joues et le front criblés de marques de petite vérole, la bouche épaisse et sensuelle.

Et puis, *pour donner la note internationale, Lénine, un Russe, obstiné et raisonneur, aux allures quelconques et mystérieuses ; théoricien communiste, s'inspirant des évangiles de Karl Marx, il se croyait infaillible comme un pape révolutionnaire. Point de tiare rouge. Petit et chauve son veston usagé, sur un pantalon tirebouchonnant, il s'était rendu à la convocation de Sarrias, coiffé simplement d'une casquette, et, le menton en avant et volontaire, garni d'une barbiche en fer à cheval, il observait, sans rien dire, les autres, plus notoires, qui ne se souciaient pas de cet inconnu. — Montognol, le dixième, débrouillard, physionomie ouverte et presque toujours souriante, un brin journaliste, et un brin avocat, un arriviste, d'âme bourgeoise, lancé, par dépit et raison, dans la sociale, intellectuel et bon vivant, qui n'ayant pas assez d'argent pour ses appétits, jouait les tribuns, auréolé, déjà, d'une popularité parmi les manuels. Midas, l'homme d'équipe — roi des rails qui s'embêtent, parallèles et luisants, sur les traverses et le ballast — Midas, roi des locomotives qui s'endorment et des wagons qui s'assemblent dans les gares, comme des moutons dans l'étable, arrêtait les trains ; Montognol, lui, était bien capable, s'il était jamais ministre, d'arrêter Midas, et. toujours, avec le sourire.

Les deux autres — comme Sarrias, avec son disciple Julien, et son acolyte Gobin, comme Grondât. Midas, Lévêque, Dulard, Senner, Lénine .des sincères

LE CANON D'ALARME Ci

dont les efforts identiques et différents sont, la plupart du temps, escamotés par les habiles et les audacieux, les parleurs pleins de culot — tel Montognol — les deux autres, arrivés les derniers, étaient des ouvriers ne travaillant plus, ambitieux d'étage inférieur, ronds-de-cuir de l'administration syndicale, fonctionnaires de la révolution ouvrière, Balin et Ghavert. Mais Chavert, cependant, aux aguets de la chance qui papillonne sottement, caressait, à des minutes nocturnes où il laissait son esprit voler en liberté, un siège à la Chambre des députés, dans le voisinage de Jaurès, son idole ; mais il ne savait pas s'avancer, du moins, il n'avait pas encore eu la veine, qui prend, soudain, quelqu'un perdu dans la foule et le laisse au sommet — comme, un jour de tempête, la bourrasque, autour d'un navire, cueille un bouchon qui flotte, au long de la jetée du port, et le pose sur un mât.

Mais, tous ces gens, qui s'estimaient en famille de réfractaires, furent surpris lorsqu'entra Marc Anavan, celui que Jaurès, avait, dans son ironie joyeuse, baptisé : l'Empereur des Pauvres. Les douze le tenaient, plus ou moins, pour un dilettante de l'ère nouvelle, un Paganini de la réclame, jouant de la grande misère humaine et de sa grosse « galette », comme pas un. Jaurès, qui jetait volontiers, même dans la conversation, des souvenirs de sa forte culture classique et cultivait l'épithète homérique, avait dit, un soir, dans une parlotte de dîner, au café du Croissant, à Grondât et Montognol, de ses rédacteurs, et à d'autres, qui, assis autour de lui, à la longue table, écoutaient le patron :

— Ce Don Quichotte, aux paroles séduisantes, a la

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subtilité d'Ulysse et le charme d'Orphée. Mais son éloquence m'évoque la sveltesse et l'inutilité du peuplier.

Marc Anavan, à qui Lénine avait rapporté ce propos, avait répondu gaîment, non pour planter un trait mortel au cœur du colosse, mais pour rire avec lui :

— Un peuplier, soit. Tout le monde ne peut pas être, comme Jaurès, le vaste et robuste chêne qui donne ses fruits à manger à l'humanité.

Jean Sarrias avait marqué sa stupéfaction de voir Anavan. Il alla demander à Clémence, chargée d'ouvrir la porte de l'appartement, et qu'il trouva dans la salle à manger, avec Silvette, une explication, que sa compagne lui donna loyalement :

— Pardonne-moi. Mais, au moment de décider un acte d'où peut sortir notre malheur à tous deux, il est juste que moi, ta femme, je sois représentée dans ce conseil suprême. Et j'ai choisi Marc Anavan, notre ami sincère, pour parler en mon nom. Silvette est allée, de ma part, le prier de venir. Tu ne peux me refuser de l'admettre à cette conférence.

Sarrias, sûr de ne pas avoir de contradiction, affichée du moins, ù la présence d'Anavan, de la part des délégués anarchistes et de ses amis personnels, ne craignait pas l'intervention du multimillionnaire. Comme, d'autre part, il n'avait pas à redouter sa trahison, il valait mieux lui donner le spectacle d'un groupe de conspirateurs intelligents et décidés, fermement unis dans la volonté d'agir.

Il retourna dans l'atelier, .jeta un coup d'oeil «ur l'assemblée, et dit simplement :

— i Noua Boinmes au complet'

Mais, Senner, assurant son binocle :

— Nous sommes treize ! nom de Dieu I

— Eh bien ? fit Sarrias.

— C'est un mauvais nombre.

— Tu es superstitieux, Lévêque ?

— Je ne crois ni à Dieu, ni au diable, affirma le fomenteur de grèves de cheminots. Mais treize est un mauvais chiffre qui porte malheur.

— Des blagues, tout cela.

— Treize annonce un mort.

C'est Midas qui, dans le silence inquiet, jetait ce mort. Sarrias haussa les épaules et prit la parole gravement :

— Mais amis, je vous ai fait venir parce que j'ai préparé quelque chose de grand, un acte formidable, qui va, demain, révolutionner Paris. Les conséquences de mon geste dépasseront, sans doute, ma volonté, la nôtre, à tous, quand il sera accompli. C'est pourquoi j'ai besoin de vous consulter avant.

Montognol remarqua :

— Tu aurais pu le faire plus tôt. camarade. Mais, Sarrias, durement :

— J'ai travaillé seul, parce que je veux réussir. Les projets qu'on publie n'ont jamais de réalisation. Et, si je suis arrivé, ce soir, à ce que je cherchais depuis longtemps, si je peux vous dire : « Il ne tient qu'à moi de jeter Paris, demain, dans le pire affolement », c'est parce que je ne me suis confié à personne. A la vérité, mon apprenti, Julien, m'a aidé ; mais c'est un autre moi-même.

— Eh bien ! parle ! fit Jules Grondât. Nous sommes sûrs, d'avance, nous qui te connaissons, que tu n'as dû concevoir qu'une action intéressante.

Jean Sarrias hésita un instant. Non qu'il fût pris d'un remords, ou d'une crainte, à cette heure décisive, mais par vanité, peut-être, comme un orateur qui tient à jouir de l'effet.

Après un silence qui mit, dans l'air, un peu de transe anxieuse, il expliqua ce qu'il avait préparé :

— La société pourrie dans laquelle nous vivons ne peut durer plus longtemps, puisqu'elle est cause de tous les malheurs qui frappent les ouvriers. Cela, camarades, vous le savez aussi bien que moi, et je ne vous ai pas convoqués, d'ailleurs, pour parler politique ou sociologie. Mais, si nous sommes d'accord sur la raison des misères prolétariennes, nul n'a pu, encore, indiquer le moyen certain de les faire cesser. On a beaucoup péroré dans les réunions publiques ou privées, mais personne n'a dit : « Je puis provoquer la révolution que nous désirons tous. »

Midas, d'une voix traînante et nasillarde :

— Et lu peux le faire, toi, Sarrias, ce geste ?

— Je le ferai, demain, vous dis-je, si vous approuvez mon plan.

Balin et Chavert, ensemble :

— ■ Alors, parle.

— Explique-toi.

— Nous vivons des heures favorables. Le gomernement était absent de Paris. On a terminé, avanthier, par un acquittement — le jour même où Poincaré rentrait a l'Elysée, revenant de Russie, où il est allé s'entendre, avec le tsar Nicolas — un procès qui est toul un symbole.

— Oh ! ne parle pas de l'affaire Caillaux ; fa ne nous regarde pas ! Que Calmette, si peu Figaro, et tous ees gens-là se débrouillent entre eux !

— C est mon avis. Mme Caillaux (divorcée, ancienne Mme Léo Claretiej, vient d'être déclarée reconnue non coupable d'avoir assassiné, à coups de revolver, un rédacteur en chef de journal mondain, qui embêtait son mari ; je m'en fous.

— Alors ? reprirent ensemble Balin et Chavert.

— Je songe, moi, à commettre un acte sensationnel, comme l'étudiant serbe Garilo Prinzip qui, il y a un mois, presque jour pour jour, a supprimé, à coups de revolver, l'archiduc héritier et l'archiduchesse d'Autriche. Je vais, demain, tuer Poincaré. Cet attentat me semble, hein? de nature à créer une émotion ? Il n'a pas fait le nécessaire pour éviter la guerre; au con-' traire. Il est arrivé, avant-hier, à Paris, de Russie, et, hier, Nicolas ordonnait la mobilisation générale. Ils se sont concertés.

— Tu divagues, Sarrîas, fit Jules Grondât.

— Et puis, pourquoi tuer Poincaré ?

— C'est un point de mire, et je n'ai pas le choix. Il faut que mon geste soit la cause de troubles et d'émeutes. Il ne sera plus question, en Europe, que de ce meurtre, et de tout ce qui s'en suivra. C'est dans les rues de Paris et non à la frontière que se continuera mon acte, parce que j'aurai fait en sorte que la police et tout le tra-la-la qu'on est convenu d'appeler le pouvoir, se trouve en lutte avec le travail.

— Je ne comprends pas, fit encore Jules Grondât.

— Laissez-moi m'expliquer. Quand j'aurai tué Poincaré, cet homme, à qui je n'en veux pas, mais qui est un symbole triomphant d'une société mal organisée...

— Tu seras arrêté, idiot, lynché, peut-être, reprit Grondât, dans la stupeur des autres, Anavan compris,

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le calme indifférent de Lénine, et le sourire zélé, néophyte, de Julien, qui jouissait de l'effarement général.

— Non, je r\e serai pas arrêté. J'ai très bien combiné mon affaire, avec Julien. Je m'enfuirai, car, d'avance, nous avons tout préparé. Je ne serai pas pris, dis-je, et je me réfugierai chez moi, dans cette maison, dont les trois derniers étages sont transformés en forteresse. Là-haut, dans des chambres blindées, truquées, j'ai, depuis quelque temps, disposé des mitrailleuses, qui tiendront en respect les forces du dehors. Comme un seul homme ne peut mettre en échec la société toute entière, sans la couvrir de ridicule, on donnera Tordre de me capturer à tout prix. Il faudra faire venir une batterie d'artillerie. J'ai de quoi répondre.

A cette révélation, les assistants frissonnèrent, ayant peur de cette démence. Ils regardaient Sarrias, puis Julien. Évidemment, ce terroriste subit, qu'ils croyaient le plus doux des hommes, inspirait des passions excessives, des dévouements ardent?, prêts à risquer tout pour lui. S'ils ne savaient pas encore où Sarrias voulait en venir, ils éprouvaient à son égard un certain respect craintif. L'homme qui. solitairement, avait trouvé le moyen de préparer ce coup, était digne d'admiration — une admiration prudente. qui se réserve.

Voyant l'ahurissement de tous.

le sculpteur sourit ; et -aiment :

— Si tu voyais, Gobin, ce que j'ai fait de Ion i et, surtout, de ton atelier. Demande à Julien.

— Et après ?... que Grondât. Quand tu seras assiégé, renouvelant ainsi le fort Chabrol ?...

— Pendant que je tiendrai, les cervelles s'échaufferont. Et si vous savez, vous autres, profiter du tumulte et des bagarres, bien saturer le peuple de l'inanité de la puissance policière et bourgeoise contre moi, lui montrer l'exemple d'un seul homme qui tourne celte force en dérision, si vous savez, durant mes longs jours de résistance, fomenter la révolution, alors, mes amis, la partie est gagnée. D'ailleurs, tout le faubourg sera pour moi, tous les ouvriers, toutes les ouvrières, les malheureux, les pauvres, que j'ai secourus en toute occasion. Et, à cause de mon passé de lutte contre la misère des autres, j'aurai des défenseurs par centaines, par milliers. Voyez-vous, hein ? le problème imposé par mon attitude, au gouvernement ?... Faudra-t-il, peur m'empoigner, massacrer les habitants d'un quartier ? Et pourtant, sera-t-il possible de me laisser tranquille ? J'ai des approvisionnements pour six mois cl plus. Très vite, deux clans se formeront, et c'est dans celte division du public que vous devez, vous, les meneurs, les directeurs de conscience du parti, conduire vos éléments, les orienter vers le but <[uc nous cherchons tous. Par mon coup d'audace, nous avons l'émeute dans la rue, la révolution à Paris, et nous étouffons la guerre étrangère, en empêchant la République française de se solidariser avec le Tsar, de se faire, jusqu'au bout, la vassale de la Russie, de donner à Nicolas, après je ne sais plus combien de milliards, un million de morts, si ce n'est plus.

Trois enragés, Julien, Gobin et Lévêque, répondirent par des applaudissements. Mais Montognol déclara posément, le ton âpre et mordant :

— Sarrias. citoyens, semble oublier, dans son idéal

néfaste, que ce matin môme, à Berlin, d'après les dépêches, le Kaiser a décrété l'état de guerre : Kriegszustand, et sa proclamation commence ainsi : « C'est un jour sombre pour l'Allemagne... »

Marc Anavan, qui avait, jusque-là, gardé le silence, interrompit :

— Le Kaiser ne croit pas si bien prédire la fin de tout ça. Ce n'est pas un jour sombre, ce sont, pour l'Allemagne, de longues années sombres.

— Qu'en savez-vous ? fit Sarrias.

— J'ai foi dans mon pays. Et j'ajoute que Guillaume II a adressé, ce matin, un ultimatum à la Russie, l'invitant à arrêter sa mobilisation, faute de quoi l'Allemagne mobilisera, immédiatement. La réponse doit lui être fournie demain, 1er août, avant midi. Et déjà, les communications télégraphiques, téléphoniques, commerciales, sont interrompues entre les deux côtés du Rhin.

Le sculpteur bondit :

— Justement I C'est parce que nous sommes sous la menace d'une aventure effroyable, où doivent périr, pêle-mêle, des millions de Français et d'Allemands, qu'il faut agir vite. Si nous avons la guerre civile, nous ne penserons pas à nous battre avec les étrangers.

Debout, Sarrias appuyait les mains sur son établi, avec un geste de menuisier :

— Il faut tenir sa varlope en ligne et suivre le fil du bois. L'homme doit courir son risque et faire sa tàcbe d'héroïsme. J'accomplirai ce que j'ai longtemps préparé, risquant ma vie, un pour tous, et le monde sera sauvé du cauchemar, de l'ouragan qui se lève, à l'Est, dans les Balkans, si vous êtes tous pour un, quand moi je me risque pour tous.

Jules Grondât se dressa :

— Marc Anavan a raison. Attends, pour ton risque, une occasion plus opportune. As-tu lu la déclaration du groupe socialiste du Parlement ?

— Je m'en fiche ! hurla Sarrias.

— Écoute, quand même, pauvre fou : « Le germanisme impérialiste le plus agressif semble avoir choisi son heure pour une entreprise de violence sans précédent ; il verra, un jour, se retourner, contre lui, l'abus qu'il fait de la force brutale. »

Marc Anavan souligne :

— Encore une prédiction, dont j'accepte l'augure. Jules Grondât se aressa :

— Comme Jaurès l'écrivait hier, il faut utiliser ces heures, avec une grande force de volonté et d'espérance, pour affirmer et organiser la solidarité des prolétaires de tous les pays, contre l'abominable menace. Il faut, au lieu d'un attentat stupide d'aliéné, laisser agir les forces de droit, de démocratie et de paix. Le titre de l'article de Jaurès, ce matin, le voici, mon vieux Sarrias : Sang-froid nécessaire. Et tu en manques totalement, pour ne pas dire plus. Enfermé dans ta forteresse, tu ne lis donc rien ? tu ne sais rien ? Jaurès, que j'ai vu, cet après-midi, devait aller, avec Cachin, Renaudel, Longuet, au ministère des Affaires étrangères, voir Viviani, l'entretenir des événements graves qui acculent la France et l'Europe à une catastrophe sans précédent dans l'histoire, aux horreurs d'un cataclysme universel. Car Jaurès a reçu de mauvais renseignements d'outre- Rhin. Les social-démocrates allemands marcheront, comme un seul homme, contre nous.

— Eh bien, les notre? aussi, cria Marc, marcheront contre eux.

— Jamais ! fit Sarrias. Les Français savent tenir leurs promesses.»

Marc Anavan se dresse :

— A qui ? A la Russie ? Ou bien au prolétariat allemand, dont c'est la forfaiture '.' Ah ! que valent, aujourd'hui, les serments prononcés dans les congrès mensongers ? Jaurès préconisait, à Bruxelles, il n'y a pas quinze jours, contre la guerre la grève générale ouvrière dont j'ai, il y a trois mois, dans une conférence, à Monteeau-les-Mines, avant lui, donné l'idée. Aujourd'hui. l'ouragan épouvantable, qui se lève, fait de tout ça des mots inutiles.

Et Sarrias dit :

— Rien n'est inutile. Toute parole juste est comme une bonne graine qui germe, tôt ou tard, dans le terrain où elle est tombée.

Marc Anavan, tristement :

— Je le croyais aussi ; mais, j'ai peur que toutes mes espérances généreuses ne soient bientôt, comme des bulles de savon, creuses et brisées, anéanties, au vent des premiers boulets de canon.

— Vous renoncez donc, Anavan, à votre idéal de fraternité, entre les hommes auquel vous parai sincèrement attaché ? Vous reniez votre religion pacifique ; et la plante aux fleurs d'or, au moment de donner ses fruits manque à sa graine.

— ■ Non. Mais, à l'heure où L'existence de la patrie est en jeu, le sentiment national doit absorber tous les autres, et s'en nourrir. Nous penserons api

L'effréné Sarrias, avec dégoût :

— Hommes enchaînés dans la cage de votre patrie, penser I... penser !... C'est agir, que je veux !

Marc Anavan, affectueux :

— Trop tard, mon cher Sarrias. Les événements marchent, plus vite que nos décisions. Jaurès conseillait, hi^r. des résolutions à prendre par l'Internationale, dans son prochain congrès, à Vienne, le 9 août. A cette date, l'Autriche se battra parmi les éclairs immenses et les effroyables coups de tonnerre d'un ouragan européen. Au ministère de la guerre, depuis deux jours, on procède à des mobilisations individuelles, et c'est le prélude à l'ordre général. La Russie, l'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Autriche, la Turquie, avec un tas de petites nations, vont rouler sur la même pente rouge, avec mes chimères mortes, et je ne vois plus l'olivier immortel aux branches duquel on pourrait encore se raccrocher.

Jean Sarrias, très pâle, les poings serrés, regardait, vaguement, sur le mur nu de son atelier, où n'était plus son meuble, le Semeur d'Amour, l'écroulement de son rêve. Depuis quelques semaines, il vivait trop, en compagnie de Julien, dans sa fièvre haineuse, et il avait négligé les bruits du dehors. Tout entier à ses préparatifs et à son idée, il n'avait pas entendu les rumeurs de la foule, ni, comme Silvette, les paroles de crainte des payants, les sanglots des mères et des épouses regagnant le foyer menacé. Et de sentir que Marc Anavan impressionnait l'assistance par son raisonnement serré, impitoyable, il éprouvait une rage profonde.

— Faut-il donc renoncer, s'écrià-t-il, à ce que j'ai caressé, en songe, durant des années, voir tout à

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coup l'anéantissement d'un tel espoir, sans protester ? Ainsi, j'ai passé dix ans de ma vie à préparer un bouleversement qui, à mon sens, doit libérer la race ouvrière ; j'ai travaillé, dans le silence de mon atelier. chez moi, obscurément, avec la certitude de voir, un jour glorieux, mon idée sortir des ténèbre? ; j'ai tout sacrifié, je me suis privé des moindres joies auxquelles tout homme a droit ; j'ai éloigné mon fils André, qui est à Londres, pour lui éviter la honte du joug mi-itaire ; j'ai renoncé à ma destinée de simple artiste, laissé mon art de côte, négligé la fortune possible, et, au moment du couronnement de mon œuvre, tout ça n'est plus rien ?... J'hésiterais, je reculerais parce que, sans consulter les peuples qui seront décimés par la guerre, les gouvernements vont la décider ?... Mais, nom de Dieu, les bergers ne mèneront pas toujours, sans danger pour eux-mêmes, des moutons à deux pattes à l'abattoir. Au-dessus des empereurs, des rois, et des présidents de république, il y a l'Humanité.

— Comme, au-dessus des peuples et de leurs aspirations légitimes, il y a la patrie.

— Quelle patrie ? L'Allemagne ou la France P

— La France n'attaque pas. Elle va se défendre. Elle ne peut devenir une nation protégée et pressurée par Berlin. Vous qui voulez supprimer les armées, vous ne voulez pas subir, effroyablement. le militarisme boche ? Après la victoire, je le répète, vous aurez le droit de penser à nouveau à votre idéal, comme, moi-même, je repenserai au mien, si je siii-; toujours en vie.

— Mais, vous avez donc, Vnavan, l'intention de \ou< battre, si la guerre «e déclare :i Vous allés

vous sacrifie/ à la patrie, à celte atroce mangeuse d'hommes ?

— Comme les religions, comme la science, comme le progrès. Tout ce par quoi l'humanité vit la fait mourir.

Sarrias n'écoutait pas Anavan ; il n'écoutait que ses voix intérieures. Cœur qui, pourtant, débordait de bonté, de pitié, il rêvait un meurtre sensationnel et le déclanchement d'une révolution, un mal restreint pour en éviter un immense ! Il n'existait qu'en fonction de son idée, et cette idée se trouvait en péril. Au lieu de lâcher son service, il s'y attachait d'autant plus. Dans les reins, la moelle stoïcienne — épris de gloire, au fond — une clarté infinie l'illuminait. Un soleil, en lui, rayonnait. Quoi ? Deux soleils : Aimer et Vouloir. Longtemps, des années, en des méditations nébuleuses, il avait repétri l'univers, et voilà qu'on l'entraînait aux bords d'un fleuve, le Rhin, où ne peut pas, pourtant, se noyer, s'abîmer toute la raison humaine, un fleuve qui n'est pas le seul au monde. Il y a le Nil. le Gange, aux bords chargés de civilisation.

Jules Grondât, cependant, ne partageait pas tout-àfait les fléchissements patriotiques de Marc Anavan. Il voulait, au moins pour la forme, donner raison à Sarrias :

— Convenons que les événements dont nous sommes menacés ne se seraient pas produits si nous avions pu, avant cette heure, réaliser nos espérances. La guerre ne sert que les intérêts des capitalistes. Jamais elle ne profite aux manuels. C'est pour cette

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raison que l'Internationale ouvrière la fera disparaître des mœurs de l'humanité.

Marc Anavan sourit :

— L'Humanité, pour vous, citoyen Grondât, c'est surtout le journal de Jaurès. Mais les partis qui, je le vois maintenant, sont encore de puissantes réalités, se montrent leurs épées en criant les appétits des races. L'Allemagne a grandi. Elle étouffe dans son corset trop serré, ses frontières trop petites. Ses septante millions d'habitants prolifiques n'ont plus assez de place chez eux, et, comme ce pays n'a pas suffisamment de colonies, cherchent leur vie chez les autres : c'est conforme à la loi universelle des besoins. Que faire ? Nous nous trouvons devant une de ces formidables oscillations de gueules affamées qui s'ouvrent. Une invasion de Huns, les mêmes, mais avec des armes merveilleusement perfectionnées, nous menace : au lieu de nous griser de théories, de leurres d'avenir, il faut endiguer la vague, si nous ne voulons pas qu'elle nous submerge. Et ce n'est, aujourd'hui, au pouvoir de personne d'empêcher les destins de s'accomplir. Est-ce, au moins, que cette guerre sera la dernière ? Les hommes s'obligeront-ils, enfin, à réfréner leurs appétits ? On n'empêche pas le soleil de se lever à l'Orient, on n'empêche pas la marée de battre, régulièrement, les falaises de la côte. Contre les lois de la nature, nous sommes désarmés. Et c'est pourquoi, puisque de vastes et multiples conflits deviennent inévitables, le sublime et pauvre geste, si préparé, tant voulu par notre ami Sarrias. est inutile, dangereux, non pour lui. qui ne se soucie point de sa personne, ni des sious. <]r Iovlb ^eux qui l'aiment — mais pour la Franrr.

La phrase de Mare tomba dans un silence impressionnant, et tous se regardaient,

atterrés.

L'intervention de Marc Anavan, dans cette séance secrète de farouches révolutionnaires, semblait une prophétie clairvoyante. Sarrias allait perdre la partie. Tentant un suprême effort du côté de ceux qui avaient, autrefois, défendu la même cause et les mêmes idées, il interpelle Jules Grondât, tous ceux qui étaient, hier, encore, des anarchistes et des révoltés indomptables. Il leur parle d'une voix vibrante, haineuse, agitée, où fluctue sa rancœur de voir la barque de ses espoirs en panne devant le port.

Ricanant :

— Alors, parce que le spectre de la guerre se dresse devant vous, une peur immédiate vous transit dans vos culottes P Tant que vous avez prêché dans la paix, dans le calme trompeur où nous vivions, vous avez cru pouvoir, sans danger, faire sonner, allègrement, la cloche de la révolte, les mâtines de Floréal, et rallier les masses populaires, en vue d'une résistance, au moment de la grande folie. Et, quand cette folie des gouvernements est sur le point d'éclater, vous tremblez, comme des renégats, vous avez honte de vos sentiments anciens ?... Alors, pourquoi avez-vous défendu un idéal auquel vous ne pouviez croire sin cèrement, puisque vous l'abandonnez à la minute décisive ?...

Jules Grondât crut devoir invoquer l'exemple de leur grand maître à tous : Jaurès. Il répliqua :

— Celui qui a défendu, mieux que quiconque, la classe ouvrière et combattu l'idée de guerre, est obligé de convenir, aujourd'hui, que la révolte des travail-

leurs, devant l'envahisseur, serait la mort de nos espérances les plus chères. Je l'ai vu, cet après-midi, vous dis-je, et son opinion était nette : la défaite de la France, dans une guerre, marquerait le triomphe du militarisme prussien. L'Europe entière serait un vaste camp retranché où, seuls, les officiers et les hobereaux allemands auraient les pouvoirs et les honneurs. Làbas, on vit sous la domination de la caste militaire. A Berlin, les civils doivent céder le pas, sur le trottoir, à tout individu vêtu d'un uniforme. Est-ce un tel abaissement que nous avons rêvé ?...

— Mais, ils sont des millions, en Allemagne, qui pensent comme nous. Ils joindront leurs efforts aux nôtres, pour vaincre, justement, la tyrannie du sabre.

— Oui, plus tard, peut-être, si nous sommes vainqueurs, tout à fait, jusqu'au bout. Mais, que ce soient les Prussiens, alors la libération de la race ouvrière sera retardée d'un siècle. Voilà pourquoi Jaurès, qui connaît la question, ne peut nous conseiller la révolte en cette heure tragique, mon vieux Sarrias. La France, d'abord !

— Et pourquoi, camarades, les ouvriers d'outre- Rhin ne se révolteraient-ils pas, comme nous, avant la déclaration de guerre ?

— Il ne faut pas y compter. Nous serions dupos, affirme Grondât. Les renseignements précis parvenus à Jaurès sont formels. Pour les socialistes allemands, comme pour tout le monde là-bas, le mot d'ordre est : Deutschland ûbev ailes.

Marc Anavan approuve, d'un signe de tête.

Sarrias souriait, âprement, de plus en plus excité. tout entier à son idée, et les lèvres méprisantes. .Iules Grondât sentit la nécessité d'une, déclaration plus

énergique, car cel insensé, voyant rouge, frénétiquement, menaçait, en vérité, de créer des histoires dangereuses. Changeant de ton, brusquement :

— Mon cher Sarrias, pour conclure. Il faut oublier les querelles intérieures, nos divisions politiques. Du sang-froid, c'est le mot d'ordre de Jaurès. Et tu sais que je le représente, à cette réunion.

Ce coup droit mit le sculpteur hors de lui :

— Vous êtes tous les mêmes, des politiciens !... Ah! vous avez la parole ardente dans les assemblées où viennent les travailleurs, troupeau facile à conduire !... Mais, ce ne sont que des paroles ! Vous n'agissez jamais ! Toujours, vous promettez une ère nouvelle, qui verra la fraternité entre les hommes, et vous ne craignez pas de préconiser la force brutale et la grève sanglante pour arriver à cette paix tranquille. Mais, vienne le jour d'une attitude énergique, d'une révolte qui pourrait, en un instant, changer le destin de toute l'humanité, vous avez peur, vous craignez les responsabilités, vous flanchez, poltrons 1 Alors, pour ne pas vous déplaire, il faut que moi, l'antimilitariste, comme les autres, je me mette sous l'étendard des servitudes ?... Je renierais, au moment d'agir, tout mon passé de haine contenue, tout ce que j'ai conçu, préparé, caressé, tous mes rêves, toutes mes ambitions ?... Et bien ! non !... si je reste seul, moi, que vous croyez fou, pour faire échec à une société démente, qui va se jeter, stupidement, dans une aventure criminelle, cela ne m'empêchera pas de suivre mon idée. Oui, dussè-je périr, vaincu, abandonné de vous, je resterai fidèle au serment que je me suis fait !... Lâches !

Jules Grondât haussa les épaules :

— Il faut t'enfermer dans un asile.

— Et vous autres, les bergers hypocrites des temps de paix, croyez-vous que le gouvernement sera assez bête pour vous laisser en liberté, quand vous pourriez être dangereux, en fomentant la résistance ?...

Grondât eut un sourire de pitié :

— On voit que tu vis, retiré dans ta forteresse, et dans ton idée fixe, comme d'autres, enfermés dans leur tour d'ivoire, loin de tout, sans rien voir d'autre que ton rêve. Assassiner Poincaré ! L'idée d'un attentat contre un chef quelconque de la démocratie, <n ces heures déjà trop tragiques, ne peut éclore que dans le cerveau d'un insensé. Certes, nous sommes, toi et moi. de même que les camarades ici présents, sur la fameuse liste du carnet B. On nous connaît, on nous surveille, et, logiquement, à l'heure de la déclaration de guerre, il faut nous arrêter. Mais, je dois Arous apprendre, amis, que le gouvernement a décidé de ne pas user, à notre égard, de cette mesure de rigueur. Viviani a déclaré à Jaurès que le gouvernement nous fait « l'honneur » d'avoir confiance en noui

sur notre parole que nous ne traînions pas son espoir, on laissera tranquilles les inscrits du carnet B, à la déclaration de guerre

Sarrias ricana. Il allait répondre, lorsque. soudain, la porte s'ouvrit, et un jeune homme, très pâle, ta yeux hagards, fit son entrée, demandant à parler à Jules Grondât. Le révolutionnaire, d'ailleurs, l'ayant aperçu, se précipitait :

— Qu'as-tu, loi !'... Pourquoi viens-tu .;>... Pi m quelque chose, de gra\.

— Oui, patron. On vient d'à

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