Faust, scène de la taverne d'Auerbach
parmi les armées prussiennes. D'abord, je reçus certain jour quatre mille coups de baguette : punition dont j'ignore encore la cause mais dont, de la nuque au cul, je conserve encore le souvenir; et je ne me laisse plus prendre aux sottises du docteur Pangloss, qui n'aurait manqué de m'affirmer que la raison en était suffisante et que tout était pour le mieux. Quant à la bataille qui se livra entre notre armée et celle du roi de France, je n'en ai guère le souvenir, m'étant caché pendant toute sa durée.
— Mon cher Horace nous a avoué n'avoir point agi autrement à la bataille de Philippes, où il commandait une légion, dit l'abbé. Le courage militaire n'est pas le propre des philosophes épicuriens.
— Tout ce que je sais, poursuivit Candide, c'est que les villages brûlaient et que tout était au massacre, pendant que les princes faisaient, chacun dans son camp, chanter un Te Deum. Et cependant que nul des soldats n'avait connu le motif de la lutte, il n'en restait guère qui ne fût pour le moins blessé. Et mademoiselle Cunégonde, devenue depuis mon épouse,
fut violée par un grand Bulgare, à qui jamais je ne pardonnerai un pareil empiétement, si je puis dire, sur mes droits; et, comme elle se débattait, ne sachant pas que tel est l'usage de la guerre, il l'éventra et la laissa pour morte; et le baron de Thunder-ten-Tronckh, le plus grand des barons d'Allemagne, fut égorgé, et madame la baronne coupée par morceaux; et le château de ma jeunesse, témoin de mes premières amours, lesquelles furent de ramasser le mouchoir de mademoiselle Cunégonde derrière un paravent, le château, qui était le plus beau et le plus agréable des châteaux de Westphalie et du monde, fut si bien démoli qu'il n'en resta pas une pierre, ni un arbre du parc, ni un canard de la basse-cour. Jugez à cela ce que je pense de la guerre et des soldats! — Je vais vous citer, dit l'abbé Coignard, un passage de Arotre ami monsieur de Voltaire, qui conclut comme vous. Il l'a écrit dans sa première lettre philosophique sur les Anglais, et c'est un Quaker qui parle : « Nous n'allons jamais à la guerre, dit le Quaker ; ce n'est pas que nous craignions la mort... Mais c'est que nous ne sommes ni loups, ni tigres, ni dogues,
mais hommes, mais Chrétiens. Notre Dieu, qui nous a ordonné d'aimer nos ennemis et de souffrir sans murmure, ne veut pas sans doute que nous passions la mer pour aller égorger nos frères, parce que des meurtriers, vêtus de rouge, avec un bonnet haut de deux pieds, enrôlent des citoyens en faisant du bruit avec deux petits bâtons sur une peau d'âne bien tendue ; et lorsque après des batailles gagnées tout Londres brille d'illuminations, que le ciel est enflammé de fusées, que l'air retentit du bruit des actions de grâces, des cloches, des orgues, des canons, nous gémissons en silence sur ces meurtres qui causent la publique allégresse... »
L'abbé Coignard se dit qu'en son cœur de douceur et d'équité il était de l'avis de cet hérétique Quaker. Il termina par ces mots :
— Jésus a dit : Diligite inimicos vestros.
— Il me semble, fit une voix, que l'on vient directement d'incriminer par une allusion l'attitude en cette guerre du Royaume-Uni et du gouvernement de Sa Majesté britannique.
C'était M. Pickwick qui venait de se lever. Mais l'abbé n'eut pas de peine à lui prouver
qu'il n'en était rien, cette lettre étant antérieure de près de deux siècles à l'intervention de la Grande-Bretagne dans le conflit de 1914. Un silence ayant marqué un temps d'arrêt, l'abbé déclara :
— Je vais conclure et vous résumer le fond de ma pensée.
Il toussa et dit, essuyant les verres de ses lunettes :
— Je vous répéterai ce que j'ai déclaré jadis à mon disciple Jacques Tournebroche, qui a rapporté dans deux volumes immortels mes enseignements modestes ou plutôt mes opinions : « Je ne vous cache pas, mon fils, lui disais-je, que le service militaire me paraît la plus effroyable peste des nations policées... Il est admirable que la guerre et la chasse, dont la seule pensée nous devrait accabler de honte et de remords en nous rappelant les misérables nécessités de notre nature et notre méchanceté invétérée, puissent au contraire servir de matière à la superbe des hommes, que les peuples chrétiens continuent d'honorer le métier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans les familles, et qu'enfin on mesure chez
les peuples polis l'illustration des citoyens sur la quantité de meurtres et de carnages qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines l. »
Candide intervint. La mémoire était sa principale qualité : elle est celle de tous les esprits sérieux.
— Vous vous êtes cité, monsieur l'abbé, ditil. Je vais à mon tour vous citer ce que me déclara, sur ce même sujet du service et de la gentilhommeriemilitaires, le philosophe Martin . J'ai retenu mot pour mot ses propos, comme Tournebroche les vôtres. « Partout, me dit-il, les puissants traitent les faibles comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million d'assassins enrégimentés, courant d'un bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parce qu'il n'a pas de métier plus honnête2. »
« Du reste, poursuivit Candide, vous me rappelez en toute discussion mon cher philo-