‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 15 sur 27 · Opinions de M. Jérôme Coignard, chap. x etxi, L'Armée · texte numérisé non relu

Opinions de M. Jérôme Coignard, chap. x etxi, L'Armée

2. Candide, chap. xx. « Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin. »

sophe Martin : de sorte que je croirais que vous ne fûtes tous deux qu'un seul et même personnage, si je ne connaissais vos existences totalement différentes, et si je ne voyais chaque jour le buisson de myrtes sous lequel repose son corps. Ce qui m'étonne pourtant c'est que vos conclusions soient identiques et également opposées à l'optimisme du docteur Pangloss, lequel faillit me faire croire, malgré mes disgrâces, que tout était toujours pour le mieux. On a donc raison de dire que les extrêmes se rencontrent. Car Martin était un hérésiarque, un peu socinien et beaucoup manichéen, tandis que vous êtes, monsieur l'abbé, un catholique excellent, un prêtre à l'orthodoxie sans tache, condamnant toutes les hérésies, aussi bien celles de Lélio Socin ou de Manichée, que celles des Jansénistes ou de ces dangereux huguenots.

— Nous voici en pleine théologie! déclara avec ravissement l'abbé. Mais c'est un terrain dangereux : restons plutôt sur celui de la guerre et de la paix.

— Laissez, laissez, dit Don Quichotte, car moi aussi j'ai toujours été vaguement théolo-

gien, connaissant le latin comme un bachelier, et discourant comme un licencié; si bien que Sancho me disait souvent que je ressemblais à un homme d'église comme un œuf à un œuf et que j'étais plus fait pour être prédicateur que chevalier errant! Or j'ai prononcé, au temps de mes aventures, devant une assemblée choisie, un grand discours sur les Lettres et les Armes. Cédant arma togœ, avait dit Cicéron. Je m'élevai contre cette sotte maxime; j'affirmai la prééminence des armes : et cela uniquement parce que celles-ci servent à faire régner la paix! J'étais donc un pacifique au temps de ma folie. Jugez ce que je suis à présent! Et, me citant à mon tour, je vous redirai la péroraison de mon discours : « La fin et le but des Lettres, c'est de faire observer de bonnes lois. Cette fin, assurément, est grande, et généreuse, et digne d'éloges; mais non pas toutefois autant que celle des Armes, lesquelles ont pour objet et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand bien que puissent désirer les hommes en cette vie... Le meilleur salut qu'enseigna à ses disciples bien-aimés le plus grand maître de la terre et du ciel, ce fut de dire lorsqu'ils entre-

raient chez quelqu'un : Que la paix soit en cette maison. Et maintes fois encore il leur a dit : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, que ma paix soit avec vous, comme le plus précieux bijou que pût donner et laisser une telle main. Or, cette paix est le véritable but de la guerre, et la guerre est la même chose que les armes1. » Vous voyez, monsieur l'abbé, que je suis moi aussi un pacifique théologien.

Et l'abbé, pour conclure, murmura un verset de l'Ecclésiaste :

— Melior est sapientia quam arma bellica! Cependant la nuit s'avançait et l'on pressentait

déjà l'aurore; les Immortels n'ont pas besoin de sommeil. L'orage commençait à se calmer.

— Il va falloir reprendre notre voyage, dit M. Pickwick à Don Quichotte.

— Que ne restez-vous ici? s'écria hospitalièrement Candide. Les voyages ne sont bons que pour la jeunesse; pour nous, ils ne sont plus qu'une vanité.

— Ne connaissez-vous donc pas, monsieur Pickwick, demanda l'abbé, cette lettre où le

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