‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 17 sur 27 · LES PHILOSOPHES ANNONCENT UN ORDRE NOUVEAU · texte numérisé non relu

LES PHILOSOPHES ANNONCENT UN ORDRE NOUVEAU

Cependant l'orage semblait diminuer et la pluie décroître d'intensité sur le jardin de Candide; au sein même de l'ondée on pressentait le retour du soleil.

Deux jeunes femmes entrèrent dans le salon où se tenaient les philosophes. Elles venaient de Constantinople et apportaient diverses gazettes : l'orage avait duré plusieurs années, mais les Immortels n'ont point conscience du temps et ne s'en doutaient guère. Candide demanda aux messagères quelques explications. Elles se montraient rudes et peu obligeantes. On les employait comme facteurs,

faute d'hommes, ceux-ci étant tous réquisitionnés pour lutter contre l'ouragan. On avait ainsi dépeuplé des brunes Arabes et des blanches Circassiennes tous les harems de Turquie.

— On s'aperçoit, déclara l'abbé, aux plus minces détails que la grâce et la beauté du monde ont péri dans la tourmente.

Us se mirent à parcourir les feuilles.

— Elles sont stupides, assura Vaissette; on les lit pourtant. Le style et la pensée des pauvres gens qui font le métier de journaliste n'ont rien gagné au contact de si grands événements.

Les philosophes, de déduction en déduction, comprirent que l'orage s'apaisait parce qu'il n'y avait plus de coin de terre à dévaster.

Né dans le Balkan, aux bords du Danube bleu chéri des valseurs, descendant sous la poussée du vent les sauvages plaines d'Allemagne, l'ouragan s'était déchaîné sur toute l'Europe, gagnant de proche en proche la France, ses malheureux vergers d'Artois et de Picardie, ses vignes champenoises, ses champs des Flandres, ses bois de l'Argonne, toutes ces

terres classiques d'invasion, puis l'Angleterre des grises cités enfumées, des grasses campagnes, des paquebots errants...

— On a bombardé, dit avec mélancolie M. Pickwick, ces jolies côtes britanniques qu'aimaient Dickens et David Copperfield!

L'orage avait dévasté la plantureuse Belgique, couché les cyprès des lacs italiens, ravagé les Balkans, grondé par tous les vilayets du Commandeur des croyants, s'était perdu dans les steppes infinies du pays russe. Il avait soufflé sur l'Afrique ensanglantée du nord au sud, sur les îles de corail de l'archipel océanien, sur les cerisiers fleuris du Japon. Il ébranlait les murs de la vieille Chine et ses palais aux toits de porcelaine violette, étonnait les sages mandarins indignés de sa fureur. Il s'abattait enfin, par delà les océans, sur l'Amérique, asile de la paix, refuge de la liberté, terre de la justice; et ses vagues éclaboussaient les républiques du Nouveau-Monde, déferlant contre les Montagnes rocheuses et contre les Andes.

— Il y a des ro>j^3 qui pleurent leur fils dans les modernes et fabuleuses villes d'Aus-

tralie, dit l'abbé Coignard; elles lèvent les yeux au ciel où brillent, sous ces latitudes, des étoiles qui ne sont point celles qu'ont contemplées leurs enfants, en mo urant sous nos climats... Il y a des amantes qui pleurent leurs époux ou leurs fiancés jusqu'en ces montagnes siciliennes et ces vallons que chantait Théocrite...

— A Bagdad, lut Candide, dans la capitale des Califes, à Bagdad aux palais ornés d'écuries de marbre, à Bagdad dont les minarets trouent les voûtes des palmiers, un poste de soldats anglais est installé, au pied du mausolée de briques de la sultane Zobéïde, la favorite d'Haroun-al-Raschid. . .

— Blàmeriez-vous ces courageux tommies?

demanda M. Pickwick.

— Non certes, répondit Candide, je suis même heureux de les voir campés là. Mais Bagdad, et j'en souffre, évoquera désormais pour nous le souvenir de batailles et d'actes héroïques, alors qu'elle n'était que la capitale légendaire de cette Arabie indolente et parfumée, que traversaient les caravanes de chameaux et que baignait le Tigre encombré

de bateliers, qui chantaient dans leurs barques rondes comme des outres. Les Califes des Mille et une Nuits y recevaient les ambassadeurs dans un palais d'une splendeur prodigieuse : vingtdeux mille tapis en cachaient les dalles, vingthuit mille tapisseries en cachaient les murs; des oiseaux artificiels d'un mécanisme ingénieux s'agitaient et sifflaient dans des volières, et l'on entendait rugir des lions que frappaient leurs gardiens...

— Je regrette, en effet, déclara M. Pickwick, de ne plus voir ces belles choses.

Une main gracieusement passée sous les basques de son habit bleu, il discourait, rubicond, plein d'aménité, souriant derrière ses larges lunettes, le ventre enflé de dignité et couvert de belles chaînes d'or, en pantalon de coutil collant et guêtres claires, tel qu'aux plus beaux soirs du Pickwick-Club.

Il s'expliqua :

— Suivi de quatre disciples, ou plutôt de quatre amis, je partis un beau jour de l'année 1831, comme Don Quichotte vers 1605, à la conquête du monde. Conquête pacifique s'il en fut : il s'agissait simplement de tout

voir, et de tout noter. Je ne m'éloignai guère des environs de Londres, et cela me permit pourtant de me faire une idée de l'univers ! Plus tard, installé dans un cottage confortable qu'entourent des pelouses, servi par des domestiques dévoués qui soignaient ma table, battaient mes tapis, frottaient mes bahuts, je repassai en moi-même mes aventures. Que ne m'a-t-il pas été donné de contempler! Au cours de ces quelques semaines, j'avais plus appris que durant toute ma vie, passée derrière le comptoir de quincaillier où je m'étais enrichi. Tribunaux injustes me condamnant alors que j'étais innocent; amis fidèles m'accablant quand, malheureux, je comparaissais devant le juge; compagnons à la renommée surfaite et résistant néanmoins à tous les avatars; mœurs électorales à dégoûter les faiseurs de toutes les chartes et de toutes les constitutions; puritains débauchés, chrétiens ivrognes et hypocrites comme les pharisiens; sociétés savantes d'une science aussi dogmatique que solennelle, sans critique et stupide; femmes poètes et Allemands espions, rien ne m'a manqué! Aussi ai-je hésité à suivre Don Quichotte, quand il est

venu me quérir dans ma maison campagnarde. « J'avais tout vu, même les manœuvres et la petite guerre, au cours de laquelle le canon tonnait, les charges d'uniformes rouges se succédaient, une mine sautait, des tranchées étaient prises d'assaut, cependant que le général en chef Budler, en uniforme rutilant, galopait, hurlait, éperonnait son cheval, rouge, congestionné, la voix enrouée, s'agitant comme un fou, sans qu'aucun sergent comprît ses ordres et sans que personne s'expliquât la raison de son délire, et cependant que les spectateurs s'évanouissaient, mangeaient des sandwiches ou acclamaient l'armée de Sa Majesté. Voilà le souvenir que j'ai gardé de la petite guerre! Il faut convenir que celle-ci est tout autre chose et qu'il n'y a pas beaucoup de rapport entre l'idée qu'on se faisait de la bataille et ce que nous en voyons.

— Espérons, dit Candide, que l'expérience nous servira.

— Espérons-le, affirma M. Pickwick. Je vais retourner à Dulwich, où tout, dans mon jardin et dans ma maison, était beau, propre et solide, où l'ordre régnait. L'orage risque

Lien d'y avoir commis quelques dégâts; mais je me consolerai, étant d'un naturel pratique : on ne fait pas d'omelette au jambon sans tuer un porc et casser des œufs. Nul n'était plus pacifique que moi : mais il fallait cette avalanche pour créer un ordre des choses nouveau,

— Voilà le grand mot, affirma Vaissette, et voilà la philosophie de notre temps!

— Il se peut, consentit l'abbé. La clameur de l'humanité a affirmé, dans sa douleur, les droits de la liberté et de la justice.

— La liberté, la justice, l'honneur, la paix! clama Don Quichotte, grands mots vides de sens, dont ce monde avait appris à sourire, dont il vient de découvrir, dans le sang, les vertus. C'est pour ces mots que Vaissette et des millions de jeunes hommes sont morts : aussi, prennent-ils leur signification totale et leur puissance d'action. On m'a traité de fou, et il est exact que ma chevalerie fut une folie dérisoire et grotesque. Mais elle avait un sens malgré moi : et c'est pour ces grands mots que je me suis battu contre des moulins à vent, que l'on me rouait de coups dans les hôtelleries qui me semblaient des

châteaux enchantés, que je rendais la liberté aux forçats, que je faisais pénitence dans le désert de la Sierra-Morena, pleurant d'amour pour une Dulcinée que je n'avais jamais vue, que je livrai d'effroyables batailles à des outres de vin rouge, que je supportai l'emprisonnement, dans une cage, à l'instar du bétail! Je ne regrette rien de tout cela. Je ne regrette pas même cet orage puisqu'il a donné raison au droit et à la liberté.

— Je ne regretterai rien non plus, dit l'abbé Coignard, si cet ordre nouveau s'établit, que vous annoncez. Je voudrais le croire, malgré mon scepticisme. Sinon, ce serait trop triste. Des siècles de lutte, Don Quichotte! et de souffrances pour en arriver à la plus grande douleur de l'humanité et au plus grand crime de l'histoire! Je souffre trop. Trop de sang a coulé : son torrent a tout noyé. Les guerres religieuses et civiles, les guerres sociales, toutes les révolutions sont utiles : leurs tristesses fécondes rendent ce monde un peu meilleur, un peu plus libre. Mais quel profit tireront les hommes de cette tuerie? Laissezmoi pleurer!

— Ne pleurez point, monsieur l'abbé, dit Vaissette; l'esprit a triomphé en cet orage. Mourir pour notre cause, pour la France, c'était mourir pour laisser en héritage aux générations de demain ce que vous souhaitez : la conscience des grandes vertus nécessaires, le progrès de l'humanité, la douceur de la vie.

Vaissette et l'abbé Coignard se serrèrent silencieusement la main.

— C'est peut-être la fin de ce paradoxe insensé, dit M. Coignard : Si vis pace?n, para bellum. Aurions-nous découvert la vérité, qui est simple, à savoir que si on veut la paix il faut préparer la paix?

— Je peux bien, consentit Don Quichotte, assister à la fin du militarisme comme j'ai assisté à la fin de la chevalerie.

— La guerre aurait donc crevé à force de grandir, se demanda l'abbé. Comme la grenouille de la fable, qui voulait s'enfler pour ressembler au bœuf, s'est- elle tant gorgée qu'elle en est morte?

Il ajouta :

— Ne désespérons point de l'avenir.

— Comme l'a dit monsieur Pickwick,

affirma Vaissette, nous avons assisté à l'écroulement d'un monde.

— Oui, oui, voici un ordre nouveau! répéta l'aimable Anglais.

— Puisse le prochain monde, déclara Candide, en dépit de ce que disait Pangloss, être meilleur que celui-ci !

On se tut. Après un silence, l'abbé Coignard murmura :

— A la grâce de Dieu!

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