DU PRÉFET MUCIUS
A M. René Doumic.
Quintus Mucius Scaurus éprouvait en son âme un trouble profond. Il en était toujours ainsi aux approches des calendes de janvier : l'anniversaire de la venue du Christ, delanaissance du Sauveur, l'amenait à faire un retour sur lui-même, sur l'inutilité de sa vie que ne
Note. Si nous voulions indiquer les sources de ce conte, il nous faudrait, ainsi que notre maître M. Joseph Dédier l'a écrit de son Tristan, placer autant de notes au bas des pages que Becq de Fouquières en a attachées aux poésies d'André Ghéuier.
Néanmoins il convient de dire au lecteur que rien n'est arbitrairement imaginé, ni en ce qui concerne la vie de la légion romaine, ni en ce qui a trait aux mœurs des Germains. Le présent a pu nous servir d'indice : mais nous avons retrouvé dans le passé des documents qui nous permettent d'affirmer l'exactitude des détails de cette reconstitution.
Il nous faut pourtant citer cette extraordinaire Germanie de Tacite, étude si précise et si vraie, d'un patriotismeinquiet, et qui nous montre les Germains du Ier siècle sem
semblait point parfumer la doctrine nouvelle, sur l'ignorance et la misère de l'humanité qui l'entourait. Mucius possédait l'âme d'un apôtre ; mais il avait encore dû garder le silence sur sa religion, et nulle occasion ne s'était offerte de la proclamer utilement. Il était préfet militaire et l'un des principaux lieutenants de Cn.Pinarius Cornélius Clemens, légat consulaire, qui commandait l'armée de Germanie supérieure : che excellent, bien que la gloire militaire lui fut assez indifférente; car, s'il enviait secrètement une couronne, c'était la couronne idéale et mystique des martyrs, et non point cette couronne de métal et de feuillages qu'on décernait à titre de récompense aux soldats vainqueurs. Mucius songeait. On était en l'année 833 de
blables à ceux du xx", Ammien Marcellin, Jules César et bien d'autres, dont la liste serait interminable. Nous ne cèlerons point ce que cet ouvrage doit à la lecture des Martyrs et de Komm VAtrébate. Ce que nous disons sur saint Luc et les Évangiles représente l'état actuel de l'exégèse biblique et les reproches faits aux chrétiens par notre tribun sont ceux que leur faisaient les païens lettrés de cette époque : témoin ce charmant Octaviusàe Minucius Félix, dialogue cicéronien, déclare Gaston Boissier, perle de l'apologétique chrétienne, affirme Renan, plus charmant encore dans la rare traduction de Perrot d'Ablancourt.
Nous n'infligerons pas au lecteur une bibliographie plus minutieuse, plus pédante — plus germanique.
la fondation de la Ville : cet anniversaire allait être le quatre-vingtième de la naissance du fils de Dieu. Près d'un siècle s'était donc écoulé depuis cet événement et l'univers restait encore plongé dans les ténèbres de la superstition païenne et frémissait dans l'attente d'un ordre des choses nouveau. La majesté de l'empire romain et le culte des Césars et des faux dieux ne suffisaient plus à satisfaire un monde qui attendait, en sa piété confuse, une révélation.
Mucius croyait au Christ depuis plus de vingt ans. A cette époque, sous le troisième consulat de Néron, Antonius Félix, qui avait épousé la petite-fille d'Antoine et de Cléopâtre, étant procurateur de Judée, les Juifs supportaient en silence ses débauches, son avarice et ses cruautés, à cause de la terreur que leur inspirait le nom de Rome depuis Pompée. Mucius avait alors le grade de centurion; sa cohorte occupait pacifiquement diverses bourgades de Palestine.
Il évoquait, par cette rude journée des rives du Rhin, se promenant en dehors du camp par la campagne gelée et sans feuilles, les couchers de soleil de la Terre promise,, la
lumière chaude qui volait le soir autour des palmiers, les femmes brunes aux gestes lents qui venaient emplir leurs amphores aux puits antiques, et le sourire dont leurs yeux saluaient les officiers des légions impériales.
Précisément, par une femme juive qu'il aimait et qui, pure, ne se donnait point à lui, Mucius connut les mystères de la religion nouvelle. Il vit l'apôtre Pierre à Jérusalem. C'était alors un grand vieillard voûté, au teint de brique, dont le regard brillait d'une flamme continue pour avoir supporté jadis le regard de Jésus. Mucius rencontra Paul plus tard à Rome, où le soldat fréquentait avec assiduité les assemblées et passait justement pour un homme pieux. La nouvelle de la mort du disciple lui parvint en Bretagne. Il en avait éprouvé un chagrin profond; mais la guerre occupait toutes ses pensées et toutes ses minutes; récemment nommé tribun, les soucis de la campagne, des attaques presque quotidiennes, des marches forcées, des massacres de vétérans, des incendies de colonies, suffisaient pour l'absorber. Brusquement sa légion, la troisième, avait été envoyée en Judée sous les
ordres du César Titus. Il retrouva cette province, où s'était passée sa jeunesse, en pleine révolte et toute rougie de sang-. Il était rentré à Rome aux côtés du général triomphateur, qui ramenait, avec les trésors du temple de Salomon et parmi ses prisonniers et ses captives, la reine Bérénice. Depuis cinq ans la légion de Quintus Mucius cantonnait en Germanie.
Mucius la commandait. Son rôle ne consistait point à combattre, mais, installé sur la rive droite du Rhin, au pied des montagnes du Taunus, à maintenir les tribus germaines et à garder les trois voies qui, du nord, du sud et de l'occident, aboutissaient, sur l'autre rive, à la petite ville de Bingium. Il s'agissait simplement de former un mur vivant contre les Barbares, en attendant qu'on construisît des tranchées et des murailles faciles à défendre avec des troupes peu nombreuses, afin de contenir les peuples sauvages, belliqueux et pillards de la Germanie, et de protéger l'épanouissement de la paix romaine.
Les derniers reflets de la lune s'éteignirent sur les flots du Rhin. La chaste déesse avait accompli son voyage nocturne; en son honneur, brusquement éclata le bruit d'une trompette qui sonnait, afin d'annoncer son coucher, l'air de Diane. La musique stridente, qui partait de la porte principale, se propagea par tout le camp : chaque musicien réveillait sa cohorte endormie.
Les légionnaires sortaient des tentes, à peine vêtus, les yeux lourds encore de sommeil, et tremblaient à l'air froid de l'aube. Ils cherchaient leurs armes pour les fourbir. C'était là le premier devoir matinal. Ils y voyaient à peine, confondaient leurs javelots et leurs cas-
ques, s'insultaient en riant. Les centurions parcouraient l'emplacement de leur manipule, pénétraient dans les pavillons pour voir s'il n'y restait point quelque paresseux endormi, hâtaient les soldats, en les frappant parfois d'un coup du cep de vigne qui leur servait de canne et qui marquait leur rang.
Quintus Mucius Scaurus, préfet de la légion, était déjà debout. Il n'avait point dormi, du reste, de la nuit, et le tribun Caïus Publius venait de le surprendre au réveil, l'air ému et lisant des tablettes. Ce dernier rendait compte des événements de la nuit et demandait des ordres pour la journée; ils étaient depuis des mois invariablement les mêmes : quelques exercices afin d'assurer la discipline de la troupe, des revues, quelques patrouilles de fantassins et de cavaliers aux environs du camp et jusqu'aux lisières de la futaie impénétrable où s'étaient retirés les Barbares. Telle était la monotone existence de la légion, qui avait pris ses quartiers d'hiver, qui ne devait ni rechercher l'ennemi, ni combattre, qui ne pouvait néanmoins, tant le pays était hostile et l'adversaire aux aguets, établir des jardins et
des huttes de colons en dehors du camp : il n'y avait de tranquillité qu'à l'abri des fossés et des palissades. Point de semaine où ne disparussent des éclaireurs et où les sentinelles de certains postes avancés ne fussent trouvées mortes et la gorge ouverte. Les tribus cattes et tenctères avaient appris sans doute de quelques transfuges comment, à Rome, on s'ouvrait les veines, genre de mort plus en honneur que jamais depuis les récents suicides de Pétrone et de Thraséas; si bien que les Germains coupaient les veines de leur victime au poignet ou au cou, et qu'on les trouvait exsangues.
Mucius et Publius s'avancèrent à travers le camp. Le soleil émergeait de la forêt hercynienne et empourprait les tentes de peaux bien alignées, qui formaient des rues parallèles et régulières. Les étoffes éclatantes, qui pendaient aux guidons des cohortes, s'éclairèrent, comme les feuillages, les globes, les Croissants, les mains de cuivre, qui en étaient l'ornement mystique et dont les vétérans imploraient la protection. L'enseigne étincela : son aigle d'argent, entourée de la couronne, étendait ses ailes dans la lumière. Elle tenait entre ses
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serres les foudres d'or. Au-dessus du cartouche, où étaient gravées les glorieuses et terribles initiales du peuple et du Sénat, S. P. Q. R., au-dessus du médaillon de l'empereur qui avait conduit à la victoire ces mêmes cohortes en Bretagne comme en Judée, Mucius relut gravé le nom de sa légion, « La Tutélaire ». La Tutélaire! Rome pouvait dormir paisiblement sous sa protection. Elle veillait sur le Rhin. On pouvait à loisir discuter de procédure sur le forum et de politique dans les assemblées, aller aux jeux du cirque et lire les poètes, entasser de l'or dans les comptoirs et parcourir les mers jusqu'en Egypte et par delà les colonnes d'Hercule : la Tutélaire saurait mériter de la patrie et de j>on surnom. Et Mucius considérait son enseigne, que faisaient flamboyer les ra}Tons de l'aurore, et sentait en un frisson la majesté du peuple-roi.
Marcus Aemilius vint à lui. Il était préfet du camp et chargé à ce titre de l'intendance et du génie. Mucius l'aimait pour son exactitude dans ses fonctions : il connaissait les règles de la mécanique et de la géométrie; les machines de guerre qu'il construisait, les remparts qu'il
élevait, les routes qu'il établissait avaient épargné les vies de bien des légionnaires et assuré de nombreux succès. Il veillait aussi à ce que les approvisionnements ne fissent jamais défaut, et par lui, les distributions de blé, de sel, de biscuits et de fromages s'opéraient avec une grande régularité; et c'était là une des raisons du devoûment des soldats à leurs chefs et de la renommée de la troisième légion. Mais Mucius chérissait aussi son préfet du camp pour des raisons moins militaires et plus intellectuelles : ce dernier avait été nourri dans le culte de la philosophie et des Muses, et nul charme n'était comparable à celui de ses entretiens.
— Je te vois avec plaisir, très cher Marcus, déclara le préfet de la légion. Le tribun Caïus Publius me faisait part de certaines craintes qu'il éprouve, par suite de l'activité que manifeste depuis quelque temps l'ennemi. J'aurais partagé cette inquiétude si la seule vue de son casque et de son angusticlave comprimant un ventre auguste ne me confirmait dans mon assurance de l'invincibilité de ma légion et de nos armes.
— Que peut une légion contre tout un peuple? répondit en riant le gros Publius.
La plaisanterie ne lui déplaisait point, mais elle ne lui faisait pas oublier de traiter pratiquement les questions.
— Regarde, Caïus! reprit son chef, comme le soleil baigne de sa gloire l'aigle romaine.
— Apollon est notre allié, répondit celuici, je n'en doute point. Mais je ne doute point non plus de la puissance des dieux germains, que je ne connais pas.
— Et toi, Marcus? interrogea le général.
— Moi je doute, repartit le philosophe avec un sourire, et de l'un, et des autres.
Les officiers firent quelques pas. Auprès du tribunal de gazon, où siégeait chaque jour Mucius, deux aruspices couronnés de lauriers préparaient sur un autel le couteau, l'eau et les gâteaux du sacrifice. A leur vue le préfet haussa les épaules et son mouvement amena un sourire sur le visage sceptique et fin de Marcus Aemilius.
Les trompettes d'airain venaient de sonner l'heure du repas. Les hommes d'une même chambrée mangeaient ensemble, allongés ou
accroupis sur l'herbe qui entourait leur pavillon, une soupe rustique où il y avait plus de farine que de légumes et plus de légumes que de lard; ils buvaient l'eau du fleuve additionnée d'un peu de vinaigre. La journée était belle; les corps robustes n'étaient pas éprouvés par la fraîcheur de cette matinée de décembre. Mucius aimait à se promener ainsi familièrement parmi ses hommes, vieux soldats au milieu desquels il vivait depuis un quart de siècle, et qui l'avaient suivi sous tous les climats. Il en connaissait plusieurs par leur nom et leur disait un mot au passage : il entretenait mieux de cette façon la discipline que par les verges de ses licteurs.
— Tu engraisses, Appius, dit-il à un homme qui montrait sous sa tunique un torse magnifique et dont une longue cicatrice balafrait le visage rasé. On voit bien que tu n'as plus à poursuivre les courtisanes d'Alexandrie, ni ces montagnards bretons qui fuyaient si vite devant ton épée.
Appius se contenta de sourire sans oser répondre. C'était un des plus anciens parmi les vétérans de la première cohorte, la cohorte
milliaire, que commandait le tribun Caïus Publius, et à qui revenait la garde du préfet et de l'aigle. Les hommes qui la composaient étaient exemptés des travaux du camp et de toutes les corvées : à eux revenaient de droit les missions dangereuses. On n'y admettait que des soldats vieillis sous la cuirasse ou de jeunes citoyens nouvellement engagés, mais que leur culture et leur connaissance des lettres désignaient pour être un exemple à leurs camarades et signalaient pour un rapide avancement.
Après l'emplacement de la cohorte milliaire, sur laquelle régnait Publius, les officiers traversèrent celui des magasins et des réserves du camp : c'était là le domaine de Marcus Aemilius. Ses pavillons s'alignaient, contenant les vivres de réserve, les fourrages, les armes et les vêtements ; l'ordre florissait par le soin des soldats, frumentaires et libraires, chargés de la manutention et de la comptabilité. Les machines de guerre étaient alignées, protégées des intempéries par des bâches immenses. Le vétérinaire pansait des chevaux dont le dos était emporté par la selle, faisait courir ceux qui boitaient, s'inquiétait des bêtes atteintes
de la gourme. Devant une vaste tente, des hommes attendaient, les uns derrière les autres : ils s'efforçaient de tousser et de paraître malades aux yeux des infirmiers, qui les faisaient pénétrer un à un dans le pavillon, où le médecin de leur cohorte passait une visite sévère. Ils avaient honte d'être aperçus par le préfet de la légion et se cachaient afin de n'être pas reconnus.
— L'ordre de ton domaine est superbe, déclara Mucius à Marcus Aemilius. Je t'en félicite. Je souhaite seulement que tu l'obtiennes sans user en écritures trop de tablettes et de rouleaux!
Publius était satisfait. Comme ses deux camarades, il était toujours impressionné par la méthode qui présidait à l'administration de la troupe, par l'alignement de ces tentes innombrables qui abritaient, dans l'enceinte carrée du camp, six mille légionnaires, par les cantonnements, tout autour, des auxiliaires, par la propreté des rues, par le calme et l'animation tout à la fois de cette ruche immense, par toute l'organisation et toute la vie d'une légion. Il y voyait une image synthétique et comme un symbole de l'économie de l'empire et de la grandeur de Rome.
— Je te répète, Mucius, déclara Caïus-Publius, que tu dois te méfier de ces Germains. Nous vivons dans un état d'alertes quotidiennes. D'ordinaire ils se retirent quand vient l'hiver, et tu ne vois apparaître qu'avec le printemps ces bandits turbulents. Cette année, en pleine saison rigoureuse, ils nous harcèlent, et poussent l'audace jusqu'à égorger nos vedettes aux alentours du camp.
— Il faudrait renforcer les garnisons qui occupent les forteresses de la montagne, répondit Quintus Mucius.
En effet, sur la rive droite du Rhin, de Bingium à Coblence, le préfet de la légion avait fait construire des redoutes : des forts
aux murs épais, rudimentaires et carrés, entourés de pieux et de ces fossés profonds dont les terrassiers romains possédaient le secret. Ces tours s'élevaient sur les collines qui, du Taunus aux Sept-Monts, forment les gorges du fleuve. Elles n'étaient gardées que par de faibles garnisons, avec, à leur tête, un centurion; mais elles pouvaient résister à un coup de main des Barbares, et elles commandaient les ravins et les routes qui descendent au Rhin. Ainsi les deux rives étaient-elles tranquilles, et notamment la rive gauche, que parcourait la grande voie romaine. En outre ces garnisons, en contact avec les tribus, surveillaient leurs mouvements et les rapportaient au général. Celui-ci pouvait, au besoin, distraire de sa légion quelque cohorte et la porter là où un danger menaçait. Quant à son camp, il l'avait établi à l'entrée même des gorges, au pied de ces montagnes d'ardoises du Niederwald couronnées de sapins et de chênes, là où s'ouvrent la vallée et la plaine vers les peuplades paisibles qui construisaient la ville de Mayence. La légion protégeait ainsi la tête du pont de Bingium, que les Germains
avaient détruit quelques années auparavant malgré Drusus, et que Mucius avait rétabli. On pouvait de cette façon librement passer d'un bord du Rhin à l'autre, monter ou descendre le fleuve; et l'agriculture et le commerce florissaient déjà, sous la protection de l'aigle, à Bingium, dans la vallée de la Nahe, et sur toute la rive latine du grand fleuve. Des négociants accouraient de Gaule et d'Italie pour faire des échanges avec les Germains de cette rive, devenus pacifiques et sédentaires, et dont les filles, depuis un siècle, avaient mis au monde plus d'un enfant né de quelque légionnaire, et dans les veines de qui coulait du sang romain.
— Renforcer les garnisons ne sera pas suffisant, déclara Publius. J'ai envoyé sur ton ordre des reconnaissances de cavalerie. Elles signalent toutes une agitation chez l'ennemi, des rassemblements de guerriers, des conférences, des voyages de messagers allant de tribu en tribu.
— C'est exact, avoua Mucius. Je vous dirais même que Flavius, qui commande mes cavaliers, a découvert dans la forêt, à une étape
d'ici, une véritable cité de Barbares en armes.
— Il faut aller les chercher chez eux et les anéantir, déclara résolument Publius. Commander, c'est prévoir.
— Mais ce n'est point mon rôle, répondit avec vivacité Quintus. J'ai pour mission de repousser les attaques, non de les prévenir.
— Il y a des conquêtes qui sont imposées par la nécessité, assura Marcus Aemilius en intervenant. Telles furent les conquêtes de César. Elles n'ont pas eu seulement pour résultat de reculer les limites de l'empire, d'offrir à l'activité de nos chevaliers des territoires nouveaux : elles ont fermé la route de Rome aux Barbares. Marius a écrasé les Cimbres; César a achevé son œuvre en portant la guerre jusqu'ici : son agression fut le seul moyen dr'arrêter les invasions.
— Mucius, rappelle-toi, dit Publius, et les campagnes de Yarus, et celles de Tibère, de Germanicus et de Drusus! Il n'est point de paix possible avec ces Germains. Ils n'ont ni l'amour des arts pacifiques, ni le respect de leurs engagements et de la foi jurée. Ils ne comprennent qu'un argument : la force de nos légions.
— Vous avez raison tous deux, répondit le préfet. C'est même ce qui me tourmente. Que peut une légion, que peuvent même toutes les légions impériales contre un peuple aux tribus innombrables, qui s'étend, par delà la Vistule, vers les confins de l'Asie? Jusqu'ici nous avons vaincu parce qu'elles étaient désunies; si elles s'entendaient, Rome serait perdue. C'est pourquoi je songe à une politique qui nous les concilierait, qui ferait librement de leurs citoyens des citoyens de l'empire, comme les Gaulois. Là seulement est le salut de la patrie.
— Les Gaulois sont des Gaulois! répondit Publius. Dès l'arrivée de César ils étaient mûrs pour la civilisation. Ils sont à nous depuis un siècle à peine et les voilà déjà qui ont adopté nos usages, qui s'engagent dans nos légions, qui parlent notre langue et cultivent nos lettres. Ils sont vraiment latins. Mais les Germains sont des barbares. Je te dis que les Germains sont des Germains, et c'est tout dire!
Les officiers étaient sortis du camp. La matinée était magnifique. Ils marchèrent silencieusement, suivant le cours de leurs pensées, le long de cette vallée qui s'encaissait à mesure
qu'ils avançaient. Un vent du midi soufflait, qui faisait chanter les sapins. Le fleuve bouillonnait à leur gauche, se heurtant contre les îlots, impétueux, tantôt vert et tantôt blanc d'écume. Les montagnes d'ardoise tombaient à pic sur le Rhin, comme des falaises ; leurs reflets argentés et bleus miroitaient dans l'eau. Dans leurs pentes s'ouvraient des ravins abrupts, plantés de chênes dépouillés par l'hiver, etdont les branches ne supportaient qu'une couronne de brumes que n'arrivait point à dissiper le soleil. Tous trois traversèrent le pont que gardait un poste de fantassins et escaladèrent, sur l'autre rive, la colline qui domine Bingium. Le contraste était saisissant. A droite, c'était la Germanie, ses nues, son âpre paysage, sa futaie, son ciel bas. A gauche, c'était un ciel doux et vert qui se prolongeait vers les coteaux de la Moselle et la terre des Gaules, comme un ciel latin ; c'était une bourgade paisible avec des villas et non des huttes, qui se pressaient le long du Rhin violent et de la Nahe paresseuse et blonde. Au lieu du schiste noir des monts du Niederwald et du Johannisberg c'étaient de vertes collines où broutaient des troupeaux;
des paysans y taillaient des ceps de vigne, dont certains colons leur avaient appris la culture; des vanniers allaient, au bord de l'eau, cueillir les pousses des oseraies; la fumée montait des toits; des femmes, dont les tresses blondes brillaient à la lumière, lavaient leur linge dans la Nahe et retendaient sur les berges; des filles aux yeux bleus attendaient les garçons, qui se rendaient au travail, et se promenaient avec eux, le long des rives, sous les tilleuls; les pêcheurs de saumons raccommodaient leurs filets; et sur le fleuve on voyait descendre vers Coblence ou remonter vers Bingium de lourdes barques pontées, surmontées de la voile latine.
— Ces populations sont pourtant pacifiques! murmura Mucius.
— Sans doute, répondit le préfet du camp; mais tu sais bien qu'elles sont encore plus gauloises que germaines, et aussi romaines que gauloises : et, du reste, pour t'en convaincre considère leur pays. Songe d'autre part à la véritable Germanie, celle des Saxons, des Vandales et des Suèves : et regarde-la, sur la rive droite de ce fleuve, lequel délimite, par une sorte de miracle, leur ciel et leur climat.
Mucius ne répondit pas. Il voyait en effet les courbes rudes du Taunus, les'donjons romains, qui les flanquaient, entourés de sapins et de bouleaux sans feuillages, les rochers de basalte, les nuages où se perdait le vol de corbeaux et d'oiseaux de proie. Le préfet s'était assis sur un tronc d'arbre, en plein soleil; ses compagnons l'avaient imité; il restait silencieux; il songeait.
— A quoi réfléchis- tu? lui demanda après un long espace de temps Marcus Aemilius. Fais-nous part de tes pensées.
Comme Mucius ne parlait pas, le tribun Publius intervint :
— Je t'ai vu ce matin, en pénétrant dans ta tente, qui lisais des tablettes. Tu te trouvais plongé dans le même rêve qu'en ce moment. Que portaient ces tablettes, ami? As-tu des ordres du légat?
— Non, répondit lentement le préfet de la légion. Ces tablettes venaient de Rome; c'est l'œuvre d'un ami, qui me les envoie.
— Est-ce l'ouvrage d'un poète? interrogea vivement Marcus, curieux avant tout des choses de l'esprit, et qui se réjouissait déjà à l'idée de lire des vers nouveaux.
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Les souvenirs de la Ville les hantaient tous; et, pendant que coulait le temps de leur long exil, ce n'était qu'elle au fond, elle et son éternité, qui alimentaient les conversations. Un livre récent, l'annonce d'un scandale au Palatin ou dans une maison des Carènes étaient pour eux un événement qui fournissait matière à des entretiens animés et nombreux.
— C'est le traité d'un philosophe, comme un dialogue de Platon ou un entretien de Xénophon, répondit Mucius. Ou plutôt c'est le récit de la vie et des enseignements de ce Jésus- Christ, dont vous avez entendu parler.
Mucius possédait depuis longtemps une histoire de la vie du Maître qu'avait rédigée l'apôtre Matthieu. Employé à percevoir les impôts dans la ville de Capharnaùm, sur la route de Ptolémaïs à Damas, Matthieu avait un jour suivi Jésus, et ne l'avait plus quitté. Comme il avait l'habitude de tenir la plume, tandis que les autres disciples n'étaient que des gens du peuple ou des pêcheurs du lac de Tibériade, le publicain avait rédigé ses souvenirs sur le fils Dieu. Ces souvenirs circulaient parmi les chrétiens, qui se les pas-
saient en les lisant pieusement. Ce n'était point de ceux-là qu'il s'agissait aujourd'hui : c'était d'un récit nouveau, plus complet, plus troublant et tout parfumé par les miracles et par la parole divine.
— Il vient d'être composé, expliqua Mucius, par un de mes amis originaire de la Lucanie, surnommé, par abréviation, Lucas, un médecin ami de la science et de la philosophie, Italien connaissant les lettres grecques et latines.
Ce Luc en effet, qui était un compagnon de l'apôtre Paul, avait suivi ce dernier dans ses voyages et jusqu'à Rome. Mucius l'avait connu, vingt années auparavant, en même temps que Paul, à Jérusalem. Car Luc y attendait que l'apôtre, emprisonné par le gouverneur Félix, sortît de son cachot de Césarée. Tous deux s'étaient liés d'amitié, n'avaient cessé de correspondre : et Luc expédiait à Mucius sa relation de l'existence et des enseignements de Jésus, qu'il appelait un évangile.
Ainsi, l'émotion qui s'emparait du préfet chaque année à la fin du mois de décembre, devenait-elle plus profonde encore, par suite de la réception de cet opuscule. Une voix inté-
rieure lui disait que l'heure de l'action sonnait. En même temps les soucis militaires le tourmentaient, la crainte d'une attaque des Barbares, et une inquiétude sur les destins de l'empire. Comme tout serait plus simple si les Germains connaissaient la bonne nouvelle du salut, si le monde entier, acceptant pour seul roi le Roi des rois, vivait dans la concorde et l'amour prêches parle Christ!
« Eh quoi ! songea Mucius, le moment ne serait-il pas venu pour moi de confesser ma foi, de la proclamer devant ma légion païenne, et d'aller l'annoncer aux Barbares? Les uns et les autres peut-être m'entendront; c'est un miracle qui n'est point impossible, si Dieu le permet. Et nos soldats et les Germains réconciliés, communiant dans la même espérance, ma religion révélée et les menaces des ennemis pour toujours écartées, je pourrai retrouver la paix de ma conscience, ou du moins mourir en martyr! »
C'est ainsi que Quintus Mucius Scaurus, préfet de la troisième légion, fidèle soldat de Borne mais soldat du Christ, esprit philosophique mais pénétré de foi, sentait se préciser
son devoir à la veille de cette fête de Noël de l'an 80.
Mueras était trop prudent pour exposer ses projets, vagues encore du reste, à ses lieutenants. Il se contenta de leur parler de Luc et des chrétiens.
— Je soupçonnais, très excellent Quintus, lui déclara le tribun, que tu te montrais favorable à cette secte : on me l'avait dit. Je n'aurais jamais cru, pourtant, que tu pratiquasses réellement un culte dont la luxure est le fondement!
— Tu parles de choses que tu ne connais pas, répondit en riant le préfet, qui prenait un ton plaisant afin de pousser Publius aux confidences : il s'agirait, par la suite, de le convaincre.
— Je les connais parfaitement, déclara Publius avec assurance.
D'ailleurs, il était de ceux qui connaissent toutes choses. Il avait déposé sur le sol son casque doré et son épée; et, comme le soleil donnait, il épongeait son crâne chauve et rouge. Il poursuivit :
— Ce qui est sacré pour nous est infâme
pour les chrétiens. La licence de leurs mœurs est effrénée, et ils ont des rites abominables.
— J'espère, Caïus, interrompit Marcus Aemilius, que, pour les accuser ainsi, tu possèdes les mœurs d'une Vestale, et que ce sont des légendes, toutes ces histoires qui ont circulé sur tes débauches dans les tavernes de Suburre et dans les bouges des villes qu'a occupées tour à tour ta cohorte.
Publius, dont le torse puissant, les lèvres épaisses et le cou lourd n'évoquaient nullement l'idée de la chasteté, continua sans répondre directement à cette question :
— Ils se réunissent, hommes, femmes, enfants, frères et sœurs, pour des agapes nocturnes. Quand la chaleur du vin et des viandes a fait son effet, ils jettent en pâture quelque aliment à un chien, lequel, attaché au chandelier, renverse le flambeau pour atteindre la proie qu'on lui lance, et provoque ainsi l'obscurité. L'adultère et l'inceste sont les moindres crimes qui s'accomplissent alors... Cela n'étonne point de la part de gens qui adorent la tête d'un âne — la chose m'a été racontée par un prêtre juif, à J érusalem — parce que c'est cet
animal qui fît découvrir à un de leurs prophètes une source, alors que les Israélites mouraient de soif dans le désert. Et c'est bien là la religion qui convient à une secte qui prie un homme crucifié pour ses crimes, après l'instruction d'un procès régulier!
— En voilà assez, Publius, déclara tranquillement le préfet. Seul un esprit assez sot pour écouter de tels contes peut y croire et les rapporter. Je te croyais plus méfiant et plus lettré.
— C'est bien à toi de prononcer ces derniers mots, s'écria Publius. Les chrétiens sont justement la lie de la population, esclaves et prostituées, va-nu-pieds imbéciles et femmes crédules! C'est parce que je suis cultivé que je méprise cette plèbe, et aussi parce que je suis sceptique et méfiant, ainsi qu'il convient à un Romain, tout en étant dévot et superstitieux, comme c'est le devoir d'un soldat.
Marcus Aemilius était, lui aussi, méfiant et sceptique. Mais son scepticisme d'épicurien, disciple d'Horace et de Lucrèce, ne se tempérait d'aucune dévotion. Il releva les paroles du tribun :
— Pourquoi prétends-tu, cher Caïus, que la piété et la superstition conviennent à un soldat?
— Rappelle-toi, Marcus, répondit aussitôt le tribun, entre mille exemples celui du consul Claudius, qui nous fit battre à Drepanum par les Carthaginois, pour avoir engagé le combat quoique les augures fussent défavorables!
— Notre défaite a coïncidé avec l'impiété de Claudius, répondit Marcus; elle n'en a pas été la conséquence. Moi-même, tout à l'heure, ai souri, comme notre cher Quintus, lorsqu'en sortant du camp j'ai aperçu les victimaires qui préparaient les poulets et les couteaux du sacrifice.
— Tu as tort, Marcus! assura le tribun.
Il s'était mis à crier et s'agitait, dans le feu de la discussion, tant il la considérait comme importante. Il continua :
— Il y a des superstitions qu'il faut respecter. Ce sont celles qui font partie de la religion nationale. J'ai lu dans la Nature des dieux de Cicéron que le pontife Aurelius Cotta avait pour coutume d'affirmer : « Un bon citoyen
accepte la religion des anciens et la pratique, parce qu'elle est le fondement de la Cité. » Voilà toute ma doctrine.
Mucius laissait parler les deux Romains, se demandant par quel miracle le christianisme finirait par les concilier.
— Je me méfie, répondit Marcus, des prêtres et des dieux. C'est leur fourberie et leur imposture, Lucrèce me l'a enseigné, qui font l'ignorance de l'homme et sa misère... Si je suis hostile au culte des chrétiens c'est qu'il apporte de nouvelles superstitions : les dieux me gardent de cette folie qui consisterait à ajouter celles-là à toutes nos anciennes!
— Moi, je combats les chrétiens, affirma Publius, parce qu'ils sont impies, partisans de leur seul dieu, et destructeurs d'une religion salutaire, qui est une partie de la grandeur de Rome!
Le tribun était presque beau en prononçant cette phrase, tant sa sincérité était profonde, tant il manifestait de passion pour sa patrie, tant il unissait à son culte cette patrie. Et Quintus Mucius eut la vision des obstacles qui l'attendaient, des luttes qu'aurait à subir le
christianisme avant de l'emporter, de la puissance d'une religion qui était une des formes du patriotisme.
Caïus Publius ajouta :
— Les Romains ont adopté tous les dieux, afin de ne point se tromper. Seuls, les chrétiens n'ont pas voulu nous donner le leur. Quand les Germains seront soumis, nous élèverons des temples à leur Tuiston. C'est ainsi que nous sommes devenus les maîtres du monde. Voilà pourquoi j'accepte les rites et les superstitions d'une religion qui a donné à l'empire tant de puissance et tant de gloire.
Ainsi parla le tribun Caïus Publius, Romain sceptique mais dévot. Le préfet du camp Marcus Aemilius, épicurien tout à la fois et adepte des philosophies de Pyrrhon et de l'Académie, répliqua non sans sourire :
— Tu as peut-être raison. Toutes les choses de ce monde sont incertaines. Nous pouvons avoir des opinions; mais quelle prétention que de vouloir posséder une connaissance réelle...
— Il y a des connaissances, et il existe une vérité! affirma solennellement le gros Publius,
en posant avec autorité sur sa tête son casque orné de l'aigle, qui étincela au soleil.
— Qu'est-ce que la vérité? demanda doucement Marcus.
Publius se tut brusquement, la bouche ouverte. Il ne savait que répondre.
— Un propréteur romain a déjà posé cette question avant toi, fit Mucius en intervenant. Il s'appelait Pontius Pilatus et il était procurateur de Judée. Je te raconterai cette histoire plus longuement.
— Mais à qui, cher Quintus, demanda le préfet du camp, ce Pontius Pilatus posa-t-il cette question?
— C'est au Christ, qu'il interrogeait dans son prétoire, répondit Mucius. Le Christ avait ceci de commun avec notre Publius qu'il croyait, lui aussi, à une vérité transcendante, pour le témoignage de laquelle il s'apprêtait à mourir.
Caïus, fatigué par la discussion et ne saisissant pas le ton d'idéalisme que prenait le débat, s'était tu.
— Publius, poursuivit le préfet de la légion, a obligeamment concédé que cette religion
n'était qu'à l'usage de barbares. En réalité ce fut celle de Platon, d'Aristote et de Sénèque, de tous ceux précisément dont il admire la science et l'esprit.
— Ta religion, affirma avec entêtement le tribun, est tout au plus bonne pour des Germains. Va la leur annoncer!
Mucius se tut, car il voyait dans cette boutade comme un message secret du Christ. Son lieutenant lui donnait involontairement le conseil que dans son cœur il demandait. Pourtant, il insista :
— Je vous dis que les philosophes ont été, sans le savoir, des chrétiens. Voici qu'approche l'anniversaire de la naissance de Jésus, de cette naissance qu'annonçait le tendre Virgile dans son églogue à Pollion.
Marcus Aemilius se mit à citer les Bucoliques :
« Sois favorable, chaste Lucine, à l'enfant nouveau-né. Il va mettre fin aux siècles de fer et faire surgir pour l'univers les âges d'or : voici le règne d'Apollon!... »
Le préfet du camp ajouta :
— C'est la rêverie d'un poète! Tu ne peux
pourtant pas compter Epicure parmi les partisans de tes maximes... Crois-moi, laissons dormir ces grands problèmes : d'autres cerveaux que nous n'en ont pas trouvé la solution.
— Jésus-Christ, dit simplement Mucius, les a résolus.
— Eh bien ! déclara Publius, que la conversation irritait davantage à mesure qu'il la comprenait moins, va donc, te dis-je, apporter ces explications aux Barbares, mais ne fais point de propagande parmi nous. Tu t'exposes pour tout profit, ô général! à être brûlé vif ou cloué en croix.
Ce n'était point certes la perspective de ces supplices qui était de nature à calmer la fièvre de Mucius.
— T'est-il pénible, demanda-t-il à Publius sur un ton grave, de t'exposer aux coups des Germains?
Publius répondit : ■
— Ce sont les ennemis de Rome et, par conséquent, du genre humain.
Il ajouta avec assurance, sans mysticisme, avec la certitude d'un vieux soldat blanchi par vingt campagnes :
— Il est facile de mourir pour sa patrie! Mucius, qu'illuminait la foi des témoins de
l'Evangile, répondit sur un ton d'extase :
— Ne comprends-tu pas alors que je consente à mourir pour ma patrie céleste? Mon pays n'est point de ce monde.
— Tu parles de patrie céleste, affirma le tribun qui commençait à éprouver plus d'étonnement et d'inquiétude que de colère, et tu m'as déclaré toi-même qu'il n'y a pas de patrie quand on est mort. Tu insultes les dieux et te contredis.
Mucius semblait avoir adopté une résolution importante. Il s'était levé; et Publius était étonné du tour qu'avait pris cet entretien familier, et Marcus s'amusait à considérer en amateur les deux adversaires.
— J'irai donc, déclara sourdement Mucius, annoncer la naissance du Christ aux Germains!
Publius s'arrêta, interdit. Le sang avait afflué à son visage mafflu. Il en croyait à peine ses oreilles. C'était son chef, c'était le commandant de la troisième légion, la Tutélaire, c'était le soldat vainqueur des Bretons
et des Juifs, c'était son compagnon de vingt années de guerres, qui avait prononcé un pareil blasplième! 11 se contenta de dire, en consultant du regard son camarade Marcus :
— Eh quoi, préfet! tu trahirais le nom romain?
Et il y avait dans la voix du vieux soldat non pas des reproches ni de l'indignation, mais de l'angoisse.
Mucius ne répondit point. Il fît quelques pas sur la colline, qui dominait le Rhin; alors, appelant auprès de lui Publius, il lui montra simplement l'anneau d'or, insigne de son grade. Puis, étendant le bras vers le camp dont on distinguait, dans la vallée, tous les détails :
— D'ici tu peux apercevoir, Caïus, dominant mon pavillon, l'aigle de ma légion! Tu en as la garde, comme chef de la première cohorte. Mais c'est ma troupe qu'elle représente; elle m'appartient; et c'est à moi qu'il revient de la mener vers la victoire... Je choisirai donc les moyens qui me paraîtront propices. Tranquillise-toi, tribun : mon souci est de trouver le meilleur chemin où la conduire, ses larges ailes éployées!
Et le général romain se mit à descendre la pente, suivi de ses lieutenants. Une fois de plus il s'était senti pénétré par la grandeur de Rome : sous ses yeux s'étalait son camp imprenable, avec la foule des vétérans et les cantonnements des auxiliaires. Il portait son regard sur le fleuve, dont une rive était déjà latine et que couronnait, sur l'autre bord, le système de ses donjons. Il songeait aux innombrables légions disséminées comme la sienne tout le long des frontières de l'univers civilisé, et, derrière leur rempart, à la paix iéconde imposée par le Sénat et par le Peuple. Il revoyait la cité aux sept collines, le Tibre, son ciel à l'azur immuable, son forum, ses arcs de triomphe et ses basiliques, ses artistes héritiers d'Athènes et ses négociants héritiers de Carthage, toute la majesté de la Ville éternelle.
Mais il sentait aussi la force de la semence jetée un jour dans quelques cœurs au bord du lac de Tibériade, force irrésistible quoique impalpable, ayant ses fondements non pas sur le monde entier mais dans une pauvre conscience humaine, et portant en elle toute l'invincible puissance de l'idée.
Cette nuit-là Quintus Mucius ne dormit point.
Il repassa d'abord dans son cœur la scène de la journée. Tantôt ses dernières paroles à ses compagnons, en revenant de la promenade, lui semblaient résumer la situation et lui dicter sa conduite :
« Les Barbares sont attirés par nos ciels et nos paysages, comme le papillon par la lumière de la lampe. Nos ancêtres les ont rejetés au delà du Rhin, et c'est notre mission de les y maintenir. Mais nous nous userons à lutter contre ces peuplades dont les familles ont douze fils, et pour qui la guerre est non seulement un commerce, mais même l'état
l'illusion du préfet mu CI US 147
d'existence normal : la Germanie est un gouffre où s'engloutiront toutes nos armées. L'empire n'aura de sécurité et le monde d'équilibre que lorsqu'on aura transformé les Germains. Il s'agit de leur apporter et la civilisation latine et le culte du nouveau dieu d'amour. »
Tantôt au contraire les paroles du tribun lui revenaient à l'esprit comme un avertissement :
« Tu aurais raison s'il s'agissait d'un autre peuple. Tu pacifierais ainsi non seulement des Gaulois, mais ces Numides du désert ou ces Parthes, voisins de l'Indus, que je connais pour les avoir combattus. Mais tu n'obtiendras aucun résultat avec les Germains; car ils sont naturellement turbulents et sanguinaires, entêtés et tenaces dans leurs haines, pillards et menteurs, ivrognes et grossiers, et, plus que les Carthaginois eux-mêmes, célèbres pour leur mauvaise foi, contempteurs des traités qu'ils ont signés et de toutes les lois naturelles des hommes et des dieux. »
Tout le camp dormait. On n'entendait, de loin en loin, que les cris des sentinelles qui se répondaient, l'appel des buccins qui
annonçaient les veilles, les pas d'un centurion accomplissant quelque ronde, le roulement majestueux et continu du fleuve.
Mucius se promenait dans sa tente ornée d'armures et de trophées; ses sandales foulaient le sol recouvert des peaux de bêtes tuées par les légionnaires dans les forêts voisines, ours bruns et sangliers. L'huile baissait dans un chandelier à sept branches, qu'il avait pris pendant le pillage du temple de Jérusalem : on était à la sixième heure de la nuit. La faible lueur du flambeau éclairait l'évangile de Luc que le préfet avait encore relu : il était ouvert aux premières pages des tablettes d'ivoire, celles qui narraient la naissance du Sauveur. Luc lui avait déjà donné de vive voix tous ces détails; Mucius venait de les relire et se les répétait.
« Il y avait dans la même contrée des bergers qui vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux pendant les veilles de la nuit. Un ange du Seigneur se présenta à eux, la gloire du Seigneur resplendit autour d'eux, et ils furent saisis d'une grande crainte. Alors l'ange leur dit : « Ne craignez point, car je
vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple; c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. »
Mucius enjamba son ordonnance qui dormait, fidèlement couché en travers de la porte du pavillon. Une paix immense montait de la terre. La lune, en ces derniers jours du mois, ne s'était point encore levée, de sorte que le ciel fourmillait d'astres. Leur lumière scintillait, semblait vivre et respirer et battre régulièrement comme un cœur humain. Le préfet, sur le tertre de gazon où se dressaient son tribunal et l'autel des faux dieux, regardait la nuit.
A l'Orient, très bas sur l'horizon, une étoile lui parut briller d'une clarté particulière.
Voilà quatre-vingts ans, par une nuit pareille, une étoile s'était révélée de la même façon aux Mages et les avait conduits, solennels et royaux, l'âme pleine de piété et les coffres remplis de présents, jusqu'à l'étable de Bethléhem : c'est cette même étoile, Mucius le savait bien, qu'il distinguait parmi les autres étoiles.
Or, soudain, il se sentit tout étonné, et l'àme bouleversée. Car c'était la seconde fois de son existence qu'il remarquait ainsi cette étoile, qu'elle resplendissait pour lui!
Ah ! oui, il l'avait vue déjà dans sa jeunesse, il y avait une vingtaine d'années, lorsqu'il était centurion en Judée. A Béthanie cantonnait le manipule qu'il commandait. Lazare, que Jésus avait ressuscité des morts, constant témoin de la divinité du Maître, y était chef de la communauté chrétienne; ses deux sœurs, belles jadis au temps du Christ, étaient deux vieilles femmes aux cheveux blancs, pieuses toutes deux, l'une indulgente, Marie, et l'autre dure dans sa foi ombrageuse. Elles avaient recueilli à leur foyer une fille qui, après avoir fait à Jérusalem, dans les maisons publiques, les délices des fonctionnaires romains, s'était brusquement convertie. Elle se nommait Suzanne, et l'on expliqua au centurion que ce mot signifiait en hébreu à la fois le lys et la rose. Suzanne avait été la rose : elle fut le lys. Le Romain l'aima : elle lui rendit son amour. Mais elle ne voulut point se donner à lui; et même, par pénitence de sa vie passée, elle ne
consentit pas à l'épouser; mais elle l'amena au Christ.
Quand Mucius revint en Judée, Suzanne, comme Marthe et comme Marie, était entrée dans la paix du Sauveur. C'était son seul souvenir d'amour, et, depuis lora, ce rude soldat avait vécu avec cette mémoire, chaste, juste, pieux.
lise rappelait... Un soir, l'ombre commençait à descendre sur Béthanie : les derniers feux du jour illuminaient les terrasses du temple de Jérusalem, mais le Cédron, les rives de la mer Morte et du Jourdain se noyaient dans la brume. Il avait supplié Suzanne de consentir à leur mariage, et celle-ci lui avait dit : « Je te répondrai à Bethléhem. » Ils s'y rendirent donc. La nuit montait. Les pasteurs rentraient les chèvres et les brebis dans les bergeries, et les animaux s'attardaient, le long des chemins, à brouter une herbe maigre, ou, sautant les petits murs, à cueillir aux vignes rampantes les dernières feuilles. Ils marchaient par les collines pierreuses et les broussailles. Pas un arbre; la solitude était complète; on se serait cru au désert. Toutes les
î52 l'orage sur le jardin de candide
choses avaient une couleur terne et violette. Par endroits, autour d'une citerne où commençaient à chanter des grenouilles, le sol était tapissé d'anémones et d'asphodèles; il y avait un bouquet d'oliviers et de figuiers. On ne voyait plus, à mesure que l'on avançait, Jérusalem ni les collines de Béthanie, mais les montagnes de Moab, au delà de la mer Morte, conservaient les suprêmes rayons du jour et profilaient, sur l'Orient obscur, le dessin de leur ligne pure.
Mucius et Suzanne cheminèrent une partie de la nuit. Ils arrivèrent enfin à Bethléhem. Ils s'arrêtèrent dans un enclos parfumé de menthes et s'assirent au pied d'un cèdre dont les branches servaient d'abri à tout un peuple de colombes. La jeune femme avait conduit le centurion jusqu'en ce verger, parce qu'il faisait partie de l'hôtellerie où était né Jésus : la communauté chrétienne l'avait acheté, et il était un lieu de pèlerinage. Là elle expliqua longuement, doucement, au Romain pourquoi, vouée au Sauveur, elle ne pouvait pas devenir son épouse. Elle trouvait des mots si doux qu'ils pansaient les blessures à mesure qu'ils
l'illusion du PRÉFET MUCIUS 153
les ouvraient. Elle lui donna son front à baiser. Et, comme il se montra humble et soumis, elle lui révéla tout ce qu'elle savait de Jésus : cette même nuit marquait le soixantième anniversaire de sa naissance en ce même lieu.
C'est alors que les deux amants découvrirent au ciel une étoile plus brillante : ils reconnurent en leur cœur que c'était l'étoile des rois Mages et que le Seigneur la faisait lever pour eux, comme un signe qu'il acceptait le sacrifice de leur amour, et comme une consolation.
Mucius pleura ; mais ses larmes n'étaient point amères. Ils rentrèrent tous deux en se tenant par la main. Et l'astre, qui s'était éteint au ciel, le miracle accompli, étincelait en leur âme...
C'est cette même étoile que le préfet Mucius venait de reconnaître au fond du firmament germain.
Depuis des mois, de toutes les parties de la Germanie déferlaient des peuplades vers le Taunus. Elles s'établissaient dans les ravins protégés des souffles du nord, ou en pleine forêt sur les bords de quelque marais, de quelque clairière. C'étaient lesCattes, habitants du pays, les plus durs et les plus belliqueux des Germains, et les Tenctères, dont les cavaliers célèbres dévalaient les falaises du Rhin et traversaient parfois le fleuve à la nage. C'étaient aussi des Frisons voisins de l'Océan, des Suèves, qui retroussent leurs cheveux et les attachent au sommet de leur tête par un nœud, des Marcomans farouches, qui noircissent leur peau et leur bouclier avec de la fumée et ne
combattent que par les nuits obscures, des Chérusques habiles à dresser les embûches et à vaincre par la ruse et la trahison, des Vandales chez qui les guerriers les plus honorés sont ceux qui ont exercé le plus de rapines, de brigandages et de crimes.
Les uns étaient venus sur des chars, traînant avec eux leur femme, leurs enfants et leurs vieillards; les autres, sous les ordres d'un chef, arrivaient seuls, avec leurs chevaux et leurs armes, formant une armée terrible. Ils obéissaient à l'appel de Dietrich, roi des Cattes.
Dietrich connaissait les Romains. Quand le chef des Bataves Civilis, allié aux Gaulois et aux Germains établis vers l'embouchure du Rhin, s'était soulevé à la mort de Néron, Dietrich avait combattu sous ses ordres avec quelques compagnons d'armes contre les légionnaires latins. Civilis avait été vaincu. Les Bataves se trouvaient désormais soumis au proconsul, à qui ils payaient un tribut et fournissaient des contingents de cavaliers. Le chef avait dû accepter l'alliance romaine : il portait la toge et demeurait dans une villa.
Pendant les négociations qui préludèrent à cet accord, Civilis avait cédé des otages, et Dietrich parmi leur nombre. Il était jeune, brave et rusé; il plut aux officiers romains, qui l'appelaient Théodoric. Il feignait une amitié profonde pour eux et une admiration sans bornes pour leur armée, leur organisation, leur langue et la puissance de l'Empire. En réalité, il s'instruisait des raisons de leur force et surtout de leur faiblesse, et il haïssait ces hommes, dont la civilisation lui semblait mystérieuse, d'une haine jalouse de Barbare. Patient, il attendait l'heure de la revanche.
L'entente établie entre le proconsul Cérialis et le roi Givilis, on le relâcha. Il rentra dans son pays des Tenctères et des Cattes, ces collines et ces montagnes qui dominent le Rhin de Mayence à Cologne, cités que construisait alors l'ennemi. Il paraissait l'allié des légions impériales; il en connaissait les préfets et les tribuns; il leur envoyait le produit de ses chasses et venait parfois les visiter : il s'était lié avec Quintus Mucius Scaurus. En réalité, il ne jouait cette comédie que pour connaître les effectifs romains entretenus sur les fron-
tières, pour visiter lui-même les routes et les camps, vérifier les rapports de ses espions innombrables qui, sous prétexte de négoce, parcouraient les contrées soumises à l'empereur. Il endormait ainsi ses adversaires dans une sécurité trompeuse ; mais il escomptait l'heure du soulèvement et la préparait. Il la préparait depuis dix ans.
Les Cattes et les Tenctères occupent toute cette région qui, du fleuve, s'enfonce vers l'Orient, recouverte par la forêt sémane et la forêt hercynienne, et s'étend, par delà les montagnes de la Thuringe, jusqu'à l'Elbe : âpre région qui n'est qu'une impénétrable futaie, humide en été, glacée en hiver; où souffle un vent qui déracine les chênes et chasse des nuages si bas qu'ils s'accrochent au faîte des sapins ; où se succèdent des collines sauvages, avec des taillis et des fourrés présentant à l'avance des Romains une barrière infranchissable. Point de maisons construites avec la pierre, l'ardoise ou les tuiles; mais, de loin en loin, au hasard d'une source ou d'une rivière, un village : des demeures éparses de bois et de chaume, sans nul ornement, parfois un simple
souterrain où vit, comme en un terrier, toute une famille. C'est là qu'on cache le grain, le butin pris à la guerre, et où l'on se réfugie à l'approche des pillards d'un village voisin, qui passent, sans la découvrir, devant l'entrée de la tanière. Dans les clairières et sur les pentes battues par la tempête, où ne poussent que des herbages, paissent des troupeaux de bœufs petits et sans cornes et surtout des porcs à demi sauvages.
C'est la seule richesse des Germains. C'est aussi la seule qu'ils désirent, car leur plus grand plaisir est celui de manger. Vienne une guerre où le conquérant s'empare du bétail, la tribu pillée ne tarde pas à se rendre ; car le Germain observe avant toute chose le culte de son ventre, et il ne sait endurer ni la faim, ni la soif. C'est, du reste, la quantité qui lui plaît plus que la délicatesse des mets : des viandes rôties sans apprêt et sans sauces, des fruits sauvages et du lait caillé. Il est goinfre, et même les rois et les gens illustres engloutissent grossièrement leurs repas. Boire est une vertu à ses yeux, et les fils des grandes familles doivent se distinguer des autres par le
nombre de coupes qu'ils sont susceptibles d'absorber dans la même soirée. Leur boisson est un breuvage fait d'orge et de houblon. Ceux qui connaissent le vin qu'ils vont chercher en Gaule se livrent, quand ils le peuvent, à une ivresse si profonde qu'elle confine parfois à la mort ; si bien que le salut de l'empire serait assuré le jour où ses vignes produiraient assez de cuves pour tuer cette nation en favorisant son vice. Le plaisir du Grec est de discuter de philosophie, celui du Gaulois de s'adapter à la civilisation méditerranéenne, celui du Syrien d'avoir un trafic florissant, celui du Romain de gouverner le monde : la suprême satisfaction du Germain distingué est de rouler ivre-mort et malade d'indigestion sous la table où il a pris son repas.
Le roi des Cattes touchait alors à sa trentedeuxième arinée. Depuis dix ans, il semait dans l'ombre; l'heure approchait de la moisson : il était décidé à la révolte générale. Il se disait qu'à son âge était mort Alexandre, maître du monde ancien. Son orgueil lui faisait placer en lui-même et dans ses Germains une confiance illimitée, et je ne sais quel défaut de son esprit
lui avait permis de deviner les faiblesses de l'empire romain sans lui en laisser percevoir la grandeur : de telles erreurs ne sont pas rares chez un Germain. Il avait en outre la certitude que les dieux, Odin, Teutch et Mann (que les Romains dénommaient Tuiston et Mannus) avaient élu son peuple comme le plus courageux, le plus pieux et le plus pur, pour les représenter sur la terre, détruire lès temples et les basiliques des dieux moins forts des autres peuples, arracher le monde aux délices du génie latin, lui imposer, pour son bonheur, la puissance redoutable des nations germaniques. Par sa naissance Dietrich devait naturellement commander aux Cattes et aux Tenctères : son courage, sa cruauté, son amour de la guerre et ses ambitions lui assurèrent le dévoûment de ses sujets; il n'est pas de peuple, du reste, qui soit plus docile, qui obéisse plus facilement, et subisse plus humblement les coups. La discipline qu'il avait établie parmi les guerriers de sa nation, quelques campagnes heureuses et sanglantes contre les tribus voisines, Sicambres et Chérusques, le nombre des compagnons qui formaient autour de lui
une cour, à la mode romaine, en temps de paix, et un rempart en temps de guerre, sa captivité même, après la rébellion de Civilis, chez l'ennemi, tout cela assura la renommée de Dietrich parmi les plus lointains Barbares. Ceux-ci lui envoyèrent des présents, des ambassades; sur un mot de lui une innombrable armée venait se concentrer dans son pays.
Chez ces peuples l'état de paix n'est qu'une situation précaire, et la guerre paraît l'état naturel et normal : il faut des guerres aux princes pour que leur autorité demeure sans limites, et pour que le pillage entretienne leur table et augmente leur trésor; il faut des guerres à la foule, qui les considère comme la seule industrie à sa portée, qui préfère tenir une épée qu'un soc de charrue, aime mieux arroser le sol de sang que de sueur, et trouve sa volupté, non dans les choses de l'esprit ou les plaisirs délicats de l'amour, mais dans l'ivresse des banquets de soldats, dans le bruit des armes et l'odeur des camps, dans les villes incendiées, dans les colonnes de fumée montant des monuments, dans le nombre des cada-
vres jonchant la plaine, dans le lourd sommeil voisin de la mort qui suit un jour de bataille, de viol et d'enivrement.
Le préfet du camp de la troisième légion, Marcus Aemilius, était lié d'une amitié particulière avec Publius Cornélius Tacitus, orateur célèbre à Rome, questeur en passe d'obtenir la puissance tribunitienne, qui recueillait des documents en vue de composer plusieurs discours et d'écrire l'histoire des Romains. Ce Tacite était vraiment un homme de génie, qui ne voyait point les faits sous le jour naïf dont les avait éclairés Tite-Live; il connaissait la politique et le cœur humain, peintre puissant et philosophe, patriote inquiet mais clairvoyant, cherchant dans le passé des enseignements pour l'avenir et le secret de la grandeur romaine. Il avait épousé depuis deux ans la fille d'Agricola, qui commandait les légions en Bretagne. Cela lui permettait d'être au courant des mœurs des Bretons; il tenait aussi à connaître les coutumes et le caractère des Germains : les uns et les autres l'inquiétaient, car il voyait dans leur développement une menace contre la Ville. « Puissent ces nations, avait-il
L ILLUSION DU PREFET Ml'ClUS 163
écrit à Marcus Aemilius, ah! puissent ces nations, à défaut d'amour pour nous, persévérer dans leurs haines des unes contre les autres, puisque, au point où les destins ont amené l'empire, la fortune n'a désormais rien de plus à nous offrir que les discordes de l'ennemi ! » Le préfet du camp avait donc envoyé à Tacite la relation de toutes les choses qui lui paraissaient dignes d'être notées sur les Germains en général, et en particulier sur les Cattes et les Tenctères, avec lesquels il se trouvait en contact : aussi bien, ces dernières peuplades étaient-elles les plus dangereuses et les plus intéressantes; et la légion de Marcus, cantonnée au coude du Rhin, pierre angulaire du rempart humain opposé aux hordes barbares, devrait-elle, au jour de la tempête, en supporter le premier choc.
« Les Cattes, avait-il écrit à son ami, ont plus que d'autres le corps robuste et le visage féroce. C'est du reste une race pure et sans mélange que la race germanique, qui ignore les mariages avec les étrangers; de là cet air de famille que possèdent tous les hommes, de nos frontières aux frontières sarmates, grands
hommes blonds et roux, au poil rude, aux yeux bleu d'acier, aux traits lourds et brutaux dans un visage écrasé, préférant au travail la boisson et le jeu, féroces et stupides dans leurs entêtements. Les Cattes cependant possèdent une finesse qui étonne chez les Germains. Ils sont disciplinés, obéissent à leur général, savent profiter des hasards de la guerre et se retrancher; leur infanterie a ceci de terrible qu'elle a appris, grâce à leur roi Théodoric, qu'une bataille se gagne moins par les armes des fantassins que par les outils qu'ils portent. Leurs voisins les Tenctères, instruits par le même chef, ont au contraire une cavalerie incomparable; monter à cheval est l'amusement de l'enfance, le seul labeur des jeunes gens et l'exercice des vieillards. »
Ainsi parlait Marcus Aemilius des ennemis qui l'entouraient et de leur chef Théodoric. Ce qu'il ignorait, c'était le fruit des efforts opiniâtres de ce jeune prince, son ambition et sa fureur contre le nom romain, la concentration d'armées barbares à quelques milles de la tente d'où il écrivait à Tacite. Ce qu'il ne savait point, c'était la raison pour laquelle Cattes et
Tenctères gardaient un poil dru et hideux; telle était la loi qu'àl'exemple de leur roi ils s'étaient donnée : laisser croître leurs cheveux et leur barhe; ils ne s'en dépouilleraient et ne quitteraient leur aspect sauvage qu'au soir de la victoire, devant le cadavre d'un ennemi. Dietrich et ses compagnons ornaient en outre d'un anneau de fer leur doigt; les Romains l'avaient remarqué et croyaient qu'ils avaient adopté l'insigne des légionnaires. En réalité, cet anneau est chez eux une marque de servitude et d'ignominie; mais ils avaient fait le vœu de le porter, ainsi qu'une chaîne, jusqu'au jour où 41s le briseraient sur les dépouilles des derniers Romains se noyant dans le Rhin.
Tel était le prince et telles étaient les peuplades que le préfet Quintus Mucius Scaurus rêvait d'amener par la persuasion à reconnaître le règne de la paix latine, de convertir au culte du tendre Fils de l'Homme, de gagner pour toujours à la vertu de l'espérance, de la foi et de la charité.
Toute la nuit, Mucius fut en proie à une grande agitation intérieure : une seule fois encore, avant Noël, le soleil se lèverait et accomplirait sa course, puis sa nouvelle lumière annoncerait la fête chrétienne...
Debout depuis des heures, le dos appuyé contre l'autel des sacrifices, le front levé vers le ciel, ne participant point aux choses de la terre, le préfet romain contemplait l'étoile, l'étoile qui n'avait lui que pour guider les rois Mages et pour apaiser son propre cœur dans le jardin de Bethléhem.
Soudain, sa résolution le domina. Il murmura : « Nous ne sommes qu'à la neuvième heure de la nuit; j ai donc encore trois longues
heures avant l'aurore. » Il entra dans son pavillon, revêtit un manteau par-dessus son angusticlave, se couvrit le chef de son casque, réveilla son ordonnance et lui dit simplement :
— Va seller deux chevaux.
L'homme obéit muettement. Il fallait peu de temps pour ajuster la bride autour du cou de la bête et pour poser la selle sans étriers, que maintenaient une sangle et un poitrail. Le général sauta sur le coursier numide en disant au légionnaire :
— Suis-moi.
Il sortit du camp par la porte décumane, qui, d'ordinaire, ne livre passage qu'aux corvées et aux marchands et dont l'unique sentinelle, à qui il donna le mot de passe, ne le reconnut point. Il fit quelques pas lentement, par crainte du bruit; ayant remonté pendant trois milles le cours du fleuve, il obliqua brusquement à gauche et partit au galop.
Le chemin, construit par des auxiliaires, s'enfonçait dans la forêt et montait, d'une pente rapide, sur les hauteurs du Niederwald; c'était par là qu'on amenait le bois nécessaire au chauffage et aux travaux de la légion et
qu'on se rendait vers les collines et les clairières où s'étaient installées les tribus germaines les plus proches. Sur le sol gelé les petits sabots ferrés des deux chevaux sonnaient, comme l'argent sur des coupes; l'air froid engourdissait les mains, amenait des larmes aux yeux ; la longue crinière des alezans fouettait le visage quand ils redressaient l'encolure pour s'ébrouer. La lune s'était levée, un mince croissant juste assez lumineux pour rendre fantastiques les ombres des cavaliers et celles des arbres. Des corbeaux, réveillés par la chevauchée, sortirent de leurs nids et traversèrent la route avec des croassements sinistres et des battements d'ailes. Ils s'envolèrent vers la gauche; le légionnaire Tullius ne manqua pas d'observer que ce présage était détestable et que, même se dirigeant vers la droite, un vol de corbeaux n'augure rien de favorable. Mais il n'osait interroger le préfet, attentif à maintenir son équilibre sur le dos du cheval et à observer les fourrés que ses camarades prétendaient peuplés de sangliers, d'ours et de loups. Bientôt le chemin s'arrêta; un sentier, où pouvaient facilement passer des cavaliers et
même des chars, le prolongeait; Mucius, qui ne connaissait point ce détail, au lieu de s'en étonner, s'en réjouit ; aux arbres allongés le long de ce layon, on pouvait voir qu'il avait été récemment tracé. Le Romain put ainsi continuer sa route sans hésitation; à l'horizon, qui devenait moins sombre, l'étoile mystérieuse le guidait.
Brusquement il s'arrêta : on était parmi les Barbares.
Point de vedettes ni de veilleurs, : ils comptaient sur la futaie et sur leurs espions pour les garder. Le préfet reconnut là un indice de leur esprit pacifique. Des huttes de terre et de bois s'adossaient aux chênes; d'autres demeures n'étaient que des branchages recouverts de peaux de bêtes. D'innombrables chariots sous les sapins servaient aussi d'habitations, et des fourrures formaient leurs toitures; des bœufs trapus et fauves étaient attachés aux roues. Ces chars et ces maisons s'étendaient en nombre infini, alentour de chaque arbre de la forêt, au sein de tous les halliers et sur la pente de coteaux déboisés, dont Mucius embrassait du regard l'étendue : une véritable cité couvrait
les monts. Le jour se levait ; un brouillard léger attristait les contours des choses. On ne voyait point d'hommes, car les guerriers germains dorment, lorsqu'ils ne luttent ou ne mangent pas. En revanche les enfants pullulaient, plus nombreux encore que les dogues sauvages, plus nombreux même que les porcs, rôdant partout et se vautrant dans les mares. Ils sortaient, nus et sales, insensibles au froid, criant d'une voix gutturale, des portes de leurs tentes, comme des essaims de frelons. Ils gardaient la couleur de la terre sur laquelle ils avaient dormi et des troupeaux avec lesquels ils jouaient. Des femmes aussi circulaient, allaient chercher de l'eau et du bois, ou traire les vaches ; elles étaient vêtues d'un court vêtement de lin, assez semblable au sayon de leurs époux, ce qui leur donnait un air viril et rude. Les plus jeunes teignaient de pourpre voyante leur tunique, qui dessinait un corps sans grâce et une taille lourde; leurs bras étaient nus et le sein découvert; plusieurs allaitaient des enfants : et la maternité semblait vraiment être la seule fonction de ces lourdes femmes.
Mucius eut le sentiment d'avoir pénétré dans
un monde inconnu. Il avait mis pied à terre, de sorte que, grâce à la brume et à l'animation du camp, on ne l'avait point remarqué. 11 dut s'adresser à une femme et lui dit :
— Où est ton roi?
Il avait appris en effet, pour se distraire pendant les longues heures inoccupées du camp, à comprendre et à prononcer quelques phrases du langage que parlaient toutes les tribus germaniques. La femme se fit répéter cette demande, puis, suivie d'une troupe de marmots qui se bousculaient, pleuraient, riaient, criaient, entourée d'une meute de chiens qui aboyaient, hurlaient, jappaient et se mordaient, elle amena l'étranger jusqu'au seuil d'une habitation plus vaste que les autres.
— Voilà! dit-elle.
Elle s'enfuit. Le préfet restait seul, environné de la nuée d'enfants, de molosses et de porcs; son ordonnance Tullius était resté avec les chevaux à l'entrée du village. Il hésita un instant, puis souleva une couverture épaisse, qui tenait lieu de porte. « Etait-ce vraiment là la demeure de Théodoric, roi des Cattes, prince conquis à la civilisation latine? » Point de
fenêtres; l'air sentait la sueur, la venaison, et cette odeur fade et fauve que dégagent autour d'eux les Germains : tous les légionnaires ont remarqué que leurs cadavres mêmes pourrissent plus vite et dégagent une odeur plus infecte que le cadavre d'un Samnite ou d'un Breton. Autour du foyer, dont quelques bûches jetaient une dernière lueur dans la vaste pièce, des hommes ronflaient. Ils étaient allongés, tout armés, sur des peaux d'aurochs et d'ours. Ils avaient devant eux les reliefs de leur festin. Une femme, jeune encore, aux yeux d'un bleu déteint, aux joues rouges, aux bras blancs mais lourds, à la gorge robuste mais épaisse, aux cheveux blonds comme le chanvre, s'approcha de Mucius avec étonnement.
— N'es-tu point Hilda, lui demanda le préfet, la reine des Cattes?
Elle répondit :
— Je suis l'épouse de Dietrich.
Il admirait qu'après avoir vécu au milieu des Romains, après avoir porté la toge, habité leurs palais pavés de mosaïques, connu leurs courtisanes parfumées, entendu les poètes dans les bains publics, Théodoric pût vivre ainsi au
l'illusion du PRÉFET MUCIUS" 173
milieu de ses Barbares, vêtu de la dépouille des bêtes, dans une maison au sol de terre battue, obscure et puante, avec une matrone aussi chaste et aussi grossière : il voyait là un trait de la simplicité des mœurs du Germain, , mais il pressentait vaguement qu'un abîme le séparait de la mentalité de cet homme.
Un des dormeurs se leva; c'était le roi des Cattes ; il reconnut immédiatement le préfet de la légion.
— Je te salue, Théodoric, dit celui-ci. La paix soit sur ta maison! ■
Le Barbare remarqua cette formule inusitée de salutation. Il était méfiant : que signifiait la brusque présence du Romain? Il agrafa son sayon sur l'épaule, prit sa framée, pique au fer étroit et court, qui lui servait de bâton, et sortit suivi de son hôte.
— Je suis venu te voir en secret, lui déclara le général. Je suis seul et je n'ai point d'armes.
C'est ce qu'observait le Germain. Il éprouvait l'envie d'appeler, de faire immédiatement attacher le préfet à un tronc d'arbre, de lui infliger les tortures de l'humiliation et de la
faim et finalement de l'égorger. Sa tête décapitée serait jetée, une nuit, comme une insulte, dans le camp ennemi; et sa main, détachée du bras et portant l'anneau d'or des généraux romains, serait envoyée aux chefs des tribus voisines comme le signal de la ruée. La haine de Dietrich contre le peuple-roi était plus ardente que jamais, et sa colère grandissait contre Quintus, car il éprouvait une honte d'avoir été surpris dans son repaire, au milieu de ses barbares, avec sa femelle. Mais, fourbe, il cachait ses sentiments afin de laisser parler le préfet et de tirer de nombreux avantages de sa témérité.
Il le conduisit en dehors du campement, et s'arrêta au bord d'un ruisseau. Des chênes, les plus énormes de la forêt, se groupaient en cercle autour d'une grotte d'où l'eau jaillissait; des troncs amoncelés entre les chênes fermaient le cirque; les branches des arbres se croisaient, si bien qu'elles formaient un dôme et que la lumière du jour, le vent, ni les oiseaux, ne pénétraient dans cet asile. Le roi des Cattes s'assit sur un rocher, devant la grotte. Il y avait sur de larges pierres, comme sur un
autel, un feu qu'il alimenta de branchages. Il dit au général :
— Nous sommes ici dans le temple de mes dieux, qui ne souffrent point d'être enfermés dans des maisons de pierre. Tu es sous leur protection. Parle, que me veux-tu?
— Je suis sous la protection de mon dieu, rectifia Quintus. Il est chez lui dans les bois qu'il fait croître, et dans les demeures que construisent les hommes. Je ne te parle ni de Jupiter, ni de César, mais du Christ. Ce n'est pas le dieu des seuls Romains, et il est aussi bien ton seigneur que le mien. Je viens t'entretenir de lui.
Dietrich écoutait, se demandant quelle ruse ou quel enchantement cachaient ces paroles. Mucius exposa son plan : « Puisque les Romains ne désiraient point porter leurs frontières au delà du Rhin sur les territoires des populations germaniques; puisque, pour les Germains, toute révolte était inutile, vite no}^ée dans le sang et du reste sans objet, le mieux n'était-il pas de consacrer par un traité l'état de paix qui régnait depuis la défaite de Civilis? Les légionnaires latins, laboureurs du pays d'Albe,
vignerons de Campanie, paysans des Gaules, reprendraient la charrue et la serpe, enseigneraient aux guerriers cattes l'art de construire des routes, d'élever des maisons, de soigner le bétail, de voir mûrir les raisins et le blé. L'entente régnerait entre les ennemis réconciliés, pour leur bonheur et pour le plus grand bénéfice de Théodoric, qui se verrait comblé de richesses et d'honneurs et qui aurait fait la joie de son peuple! »
— Tout ce que tu proposes là, Mucius, répondit le Barbare, ne peut que convenir à un roi des Cattes et à un ami des Romains. Quant à ce que tu me dis de ton dieu, je ne t'ai point compris. Mais voici l'heure où nos prêtres A'iennent accomplir les sacrifices quotidiens; tu leur répéteras tes paroles.
Mucius fut consterné : il redoutait, par expérience, de s'adresser aux prêtres et préférait porter directement au peuple les lumières de la foi. Mais il avait entendu dire que les prêtres germains s'adonnaient à des pratiques pieuses et poétiques, et il pensa qu'il pourrait les convaincre, avec l'aide de Dieu, de même que les apôtres convertirent en masse des Juifs et des
Gentils. Lui-même avait contemplé de pareils miracles; et Luc ne racontait-il pas qu'après un simple discours de Pierre cinq mille Israélites embrassèrent la religion chrétienne, comme après un seul sermon de Paul des philosophes de Corinthe et d'Athènes et des membres de l'Aréopage crurent au Christ?
Au nord de la Germanie, dans une île de cet Océan sur lequel se prolongent pendant six mois la nuit et le crépuscule, croît une forêt consacrée de toute éternité par les Barbares à leurs dieux. C'est la demeure de Ertha, la Terre, la terre maternelle et féconde, la terre nourricière : et c'est aussi le berceau de la nation. Nul prêtre ne pénètre dans le bois sacré, qui ne soit attaché par un lien, symbole de son obéissance aux volontés d'En-Haut : et nul mortel n'a jamais contemplé les traits de la divinité. Elle possède, au centre de la futaie, un char couvert de fourrures et de voiles, auquel les devins attellent, aux époques marquées, des génisses blanches. L'immolation d'une victime humaine ayant ouvert les cérémonies de son culte sauvage, elle quitte l'île sacrée dans son sanctuaire, qui va de tribus en
tribus, suivi par plusieurs d'entre celles-ci et provoquant, de cette façon, les grandes migrations des peuplades; toutes les luttes sont suspendues afin que les guerriers consacrent à l'adoration le temps de son passage; quand le voyage est terminé la déesse revient en son asile; des esclaves baignent dans un lac solitaire son char, qui a roulé sur des terrains profanes, puis ils sont engloutis par les druides et les bardes, pour avoir contemplé face à face le temple errant.
Oj, le char traîné par les génisses venait d'arriver au camp de Théodoric. Des nations entières le suivaient, réconciliées contre l'ennemi commun : et l'on disait que Ertha marchait contre les Romains pour les punir de leur avance sacrilège sur ses terres germaniques. Quel Suève ou quel Saxon ne frayerait un chemin, à travers les armées impériales, au tabernacle? Pour l'heure, celui-ci se trouvait 'dans la caverne au seuil de laquelle était assis le roi des Cattes et le préfet de la légion.
Un prêtre sortit de la grotte. Un grand vieillard aux cheveux rares et blancs, à la barbe qui tombait sur une robe sombre, aux
yeux clairs, mais durs. Il ne manifesta aucun étonnement lorsque le roi lui présenta le Romain, en déclarant :
— Le préfet Mucius Scaurus m'entretenait de philosophie; je lui ai dit que ces questions concernaient les prêtres, très sage Otaker! Vous seuls possédez chez nous la connaissance des choses.
En effet, les Germains sont lourds et crédules; ils ne sauraient jamais apprendre quoi que se soit par eux-mêmes, et se hornent à répéter ce que les prêtres leur enseignent. Ceux-ci forment une classe nombreuse et puissante, qui, malgré leur sauvagerie, a le goût instinctif de la philosophie et de la musique. Les uns sont chargés de composer des hymnes en l'honneur des dieux et de les chanter sur des instruments à cordes : ce sont les bardes. Les autres cherchent à connaître les secrets de la nature et les découvrent dans le vol des oiseaux, le sang des victimes, le bruit des vents et le silence des bois : ce sont les devins. Enfin, les plus respectés, les druides, sont des philosophes et des théologiens; ils vivent en commun, à la manière des disciples de Pytha-
gore, s'occupent des choses divines, enseignent l'immortalité de l'âme, entrent en communication avec leurs dieux, et annoncent que ceuxci ont désigné leur race barbare pour conquérir le monde et pour y régner.
Plusieurs de ces prêtres entourèrent Odoacre ; ils portaient la même robe de la couleur des troncs d'arbres et semblaient l'âme vivante de la forêt. Mucius sentit que l'heure était venue de rendre témoignage à Jésus-Christ. Il se leva, rempli du Saint-Esprit qui inspirait les apôtres, et se mit à parler.
Ce qu'il dit, c'est ce qu'on lui avait enseigné en Judée ou à Rome. Mais il ne pouvait lire l'effet de ses paroles sur le visage impénétrable et faux de ses interlocuteurs. Il proclama d'abord la puissance de Dieu, qui a créé le ciel et la terre, et qui est le Père de toutes choses. Il annonça surtout la naissance de Jésus, son fils unique, qui était né de la Vierge Marie, et dont la journée du lendemain marquait l'anniversaire. Il prêcha l'oubli de nos fautes, la rémission des péchés, la résurrection des morts et la vie éternelle. Son discours était simple et il se servait, pour faire comprendre sa pensée,
de paraboles, à l'exemple du Maître, de paraboles à la portée de ses auditeurs : il leur raconta celle du Repas des Noces et celle du Grand Festin.
— La religion que tu nous enseignes, ô Romain! répondit le prêtre Odoacre, est celle de nos pères : nous pourrons arriver à nous entendre. Tu donnes à tes divinités les noms de Dieu, de Cbrist et de Marie : nous les appelons Odin, Teutch et Ertha. C'est Odin qui est le créateur de toutes choses, dieu puissant et terrible et guerrier invincible. Il habite un palais dans les nues, d'où, il se réjouit du carnage de ses ennemis et où il reçoit les ombres des soldats courageux. C'est le dieu des armées et des batailles, le vieux dieu de la Germanie, qui nous suit dans les combats une lance à la main, un corbeau noir sur chacune de ses fortes épaules, et monté sur un coursier dont les huit pattes font jaillir des éclairs!
Mucius songeait qu'en effet les prêtres germains seraient susceptibles de se convertir grâce à sa parole et que leur religion primitive avait des ressemblances apparentes avec sa foi : mais il se demandait avec épouvante
îl
s'ils ne se créeraient point alors un christianisme déformé, qui serait mystérieux et rude comme leur caractère et comme leurs futaies.
Odoacre continua :
— D'Odin et de Ertha est né Teutch, fils de la Terre et du Ciel, dont tu prétends nous annoncer la naissance. C'est ce dieu, fils de dieu, qui est lui aussi notre ancien dieu et le père de la race germanique. Nous l'appellerons dans ta langue Jésus, si tu préfères ce nom, à celui de Tuistonque lui ont donné jusqu'ici les Romains. Nos hommes sont dociles à nos enseignements ; puissent tes vétérans faire preuve de la même obéissance! Rien ne s'oppose, quant à nous, à ce que nous célébrions ensemble les fêtes de cultes analogues, et à ce que nous nous mettions d'accord sur les rites et sur la foi. Puisque le roi Dietrich désire également un accord dans le domaine politique, par amour pour son peuple et par amitié pour le tien, réunissons-nous dès demain pour offrir des sacrifices aux dieux et des réjouissances aux guerriers. Notre réunion marquera le début d'une trêve qui durera jusqu'à la lune nou-
L ILLUSION DU PREFET MUCIUS d 83
velle : d'ici là, nous aurons pu conclure les modalités de notre entente.
C'est ainsi que le préfet s'en retourna, l'âme pleine d'espérance.
Dietrich le reconduisit jusqu'aux dernières huttes du village. Et comme Mucius ne retrouvait plus son ordonnance, parti, lui expliquat-on, à la recherche de son cheval échappé, le Catte lui donna une escorte qui l'accompagna jusqu'à la lisière de la forêt; elle ne le quitta qu'au moment où, débouchant sur la plaine, on aperçut le fleuve et, sur ses rives, le camp romain. C'est là que, le lendemain, se rencontreraient fraternellement les guerriers germains et les légionnaires. Et le chrétien se représentait cette fête, joyeuse comme les noces de Cana, qui marquerait la fin des luttes inhumaines, assurerait sur des bases solides la tranquillité de l'empire, soulignerait les premiers progrès du christianisme parmi les Barbares et serait le signal, en ce jour de Noël, de la victoire lointaine mais sûre de l'Agneau divin.
Pendant que Mucius imaginait toutes ces choses en son cœur, son ordonnance Tullius
était amené dans le temple forestier par des prêtres, qui avaient reçu secrètement un ordre de leur chef. On l'étendit couvert de chaînes sur la pierre plate qui avait servi de siège au préfet sacrilège, et qui formait un autel. Et tandis que les bardes chantaient des hymnes sauvages, mais remplis de poésie, et que les druides discutaient entre eux sur la philosophie que leur avait exposée Mucius, sous leurs yeux impassibles et devant les chefs des guerriers frémissant de fureur sanguinaire, le grand prêtre Otaker ouvrait avec un glaive les veines du légionnaire, comme on sacrifie sur l'autel une colombe.
Et dans le sang, qui jaillissait par saccades des artères, il lisait l'avenir de son peuple, la réussite de ses projets et la joie de ses antiques dieux germains.
« Gloire à Dieu, au plus haut des cieux, paix sur la terre, bienveillance parmi les hommes! »
Ainsi chantait la multitude des anges, qui avait annoncé la naissance de Jésus aux bergers de Bethléhem. Ainsi chantait, quand le jour de Noël se leva, le préfet Quintus Mucius Scaurus. « Gloire à Dieu, paix sur la terre! » Il avait, la veille, donné ses instructions : la légion romaine sortirait du camp aux premiers rayons de Faurore; elle se réunirait par centuries et par cohortes sous les ordres des tribuns, les soldats armés seulement de la cuirasse et de leur glaive; elle se porterait à la rencontre des Germains, qu'on trouverait à dix milles
du camp, dans la plaine, au bord du fleuve. Là seraient célébrés des sacrifices; le général parlerait aux vétérans, annoncerait la trêve et l'accord de l'ennemi, le partage des terres, la reprise du labeur pacifique, le règne de la justice, la naissance du Christ; le préfet du camp Marcus Aemilius aurait soin de faire parvenir en cet endroit de la farine et des pains, des bœufs égorgés et des cuves de vin.
Mucius avait engagé ce dernier à se joindre à lui. Mais il avait refusé avec obstination, prétextant la nécessité de rester dans le camp pour surveiller l'envoi des approvisionnements.
« Ces mathématiciens, pensa Quintus, redoutant toujours de s'exposer, n'aiment voir l'ennemi qu'à l'abri des palissades et tranchées. »
Quant au tribun Caïus Publius, il lui revenait de rester au cantonnement en l'absence du préfet, pour le garder et maintenir l'ordre parmi les auxiliaires : à cet effet il conservait avec lui deux cohortes.
« Gloire à Dieu, paix sur la terre! » se répétait Quintus Mucius en avançant, en tête de son armée, le long du Rhin. Une angoisse
l'illusion du préfet MUCIUS 187
vague le pénétrait, sans qu'il en saisit la raison; son ordonnance n'était point rentré, et cela l'indisposait. Le soleil ne parvenait pas à colorer le paysage; il gelait; le fleuve roulait en grondant ses flots sauvages; des oiseaux de proie suivaient dans le ciel l'armée; on entendait le pas régulier des fantassins foulant la route et les commandements des centurions qui se répondaient et se perdaient dans le bruit.
Soudain, débouchant en haut d'une pente douce, il aperçut les Barbares. Leur ligne s'étendait sur toute la longueur de la plaine, entre le fleuve et les collines abruptes; leurs ailes même débordaient, comme pour entourer la troupe qui avançait. Et des ravins, des sentiers de la montagne, dévalaient d'autres hommes, cavaliers ou piétons, une nuée de guerriers qui voltigeait par toute l'étendue. Mucius sentit un frisson lui parcourir le corps ; il comprit que la légion tout entière, derrière lui, hésitait, frémissait, s'arrêtait : il pressa le pas de sa bête, pour se donner de l'assurance et pour vaincre l'inquiétude des siens; ceuxci, brisés par la discipline, se remirent en
marche, silencieux, regardant, l'innombrable essaim des ennemis. Du reste, le roi Dietrich, accompagné seulement de quelques chefs, arrivait au galop d'un puissant cheval, sans selle, sans épée, une simple tunique romaine autour du corps. Et Mucius fut rassuré.
— De nombreux guerriers, dit Théodoric, ont amené leurs femmes pour assister à la réconciliation de tes hommes et des miens.
En effet on apercevait ces dernières dans des chariots; leur vue calma tout à fait les appréhensions du Romain.
Devant le grand prêtre il descendit de cheval. Ses tribuns l'entourèrent : dix casques dorés jetaient des éclairs; les rois barbares portaient le chef nu, mais leurs cheveux blonds brillaient également au soleil. Les huit cohortes s'étaient arrêtées et les légionnaires, assis sur l'herbe et dans les joncs, attendaient le discours du général; les uns allumaient déjà des feux sur lesquels cuiraient les viandes, d'autres, ayant sorti leurs dés, s'étaient mis à jouer. A mille pas de la ligne des cohortes, les Barbares s'allongeaient eux aussi sur le sol; la plupart d'entre eux chantaient.
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Mucius se trouvait au bas d'un tertre ; il attendait, les bras croisés, calme, pénétré de la grâce divine et tout rempli de bonne volonté, que le prêtre Otaker eut terminé un sacrifice. Celui-ci avait jeté dans une étoffe blanche, que tenaient des devins, des branches de pommiers et, à leur chute, lisait la volonté des dieux. Il s'arrêta, ayant reconnu le sort, et sourit au Romain. Celui-ci s'avança pour le saluer et afin d'accepter l'hommage du Barbare qui s'inclinait. A l'instant où, répondant à son geste, Mucius baissait la tête, l'air siffla, l'éclair d'un acier jaillit, et le préfet chancela en poussant un cri étouffé : la francisque de Dietrich venait de lui entailler le col.
Otaker cria :
— Puissent ainsi mourir tous les Romains!
Les tribuns tiraient leur glaive, se précipitaient autour du corps de leur lieutenant. Ils hurlèrent :
— Ceesar! Caesar!
Les légionnaires n'avaient pas compris le drame qui se déroulait; les chefs germains et les prêtres s'enfuyaient vers leurs troupes, à quelques pas de là.
Le roi Dietrich clamait :
— Les dieux avec nous, les dieux avec nous!
C'était le signal.
Toute la plaine se hérissait des guerriers germains et des armes cachées dans l'herbe. L'espace retentissait d'un vacarme terrifiant : les Barbares frappaient leurs boucliers de leurs piques et entonnaient leur chant de guerre, le bardit; la clameur sauvage montait dans la vallée, dominant le grondement du fleuve.
Les tribuns, en courant, rejoignirent la légion; ils emmenaient le corps du préfet, qui perdait son sang par sa blessure. Instinctivement les cohortes s'étaient groupées en ordre de bataille. Mais que faire contre la multitude des ennemis? Il s'agissait seulement de mourir comme des citoyens...
Mucius rouvrit les yeux; on lui aA7ait bandé la plaie ; ii vit la légion massée autour de lui; il murmura « Noël! » et demanda au Christ non pour lui, mais pour ses vétérans et pour Rome, un miracle. Il se sentit plus fort et tout lucide. Les Germains criaient, s'approchant
des cohortes, attendant pour les attaquer que le cercle fût fermé autour d'elle?. Le vieux soldat eut une inspiration; il commanda :
— Aux chariots ennemis!
La légion s'ébranla pour s'emparer des lourdes voitures : il fallait percer les rangs des Barbares. Elle avançait comme un coin au cœur du chêne. Les framées et les francisques fauchaient les vétérans. Ceux-ci n'avaient que leur glaive; mais leur marche était irrésistible; ils tapaient sans fatigue autour d'eux de leurs bras robustes et, même blessés, tapaient encore. Les centurions frappaient les Germains avec leur cep de vigne, la seule arme qu'ils avaient emportée; les grands corps roux s'allongeaient, assommés ou égorgés : seul un sayon léger vêtait ces hommes, et, sans casque ni cuirasse, il s'offraient, en une sorte d'ivresse, aux coups des légionnaires. Ils attaquaient sans ordre et la cohorte, désarmée mais compacte, s'enfonçait dans leurs rangs. La mêlée était atroce. Les premiers vétérans atteignirent les chariots.
Alors ce fut plus épouvantable encore. Les femmes germaines emplissaient les véhicules.
Elles poussaient des clameurs furieuses et leurs enfants les imitaient; elles excitaient leurs mâles au combat. Leurs cheveux clairs dénoués, leurs robes déchirées, les yeux flamboyants, elles criaient ainsi que des hyènes ; leur gorge était houleuse comme la mer; elles frappaient les soldats de leurs lourdes mains, se jetaient sur leurs armes, offraient leur sein découvert à leurs coups. Ceux-ci, frémissant de la trahison des Germains, se voyant entourés et se sachant perdus, n'épargnaient point les mégères farouches.
C'est ainsi que la légion parvint à s'emparer des chariots des Cattes. Immédiatement, tandis que les uns continuaient à combattre, les autres formaient un retranchement derrière lequel les cohortes s'abritèrent. Dans les chars et sur le terrain les soldats avaient ramassé des armes, piques, javelots, lances, épées : de sorte que le combat devenait moins inégal. Il s'agissait de résister jusqu'à la mort. Tout l'océan des Barbares déferlait contre le rempart. Mucius, impassible comme au cours de cent batailles, livide à cause du sang qu'il avait perdu donnait des ordres, priait le Seigneur
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de sauver ses victimes et lui consacrait ces martyrs inconscients.
Le soleil se noyait dans une brume; un vent dorage souffla. Or, une ligne de poussière apparut à l'horizon : c'était la cavalerie auxiliaire que le tribun Caïus Publius envoyait au secours des assiégés! Mucius murmura, parlant de ses hommes :
— Ils peuvent être encore sauvés.
A côté de lui, le tribun Antonius répondit, en souriant :
— Nous sommes quatre mille à peine; les Barbares sont peut-être plus de cinquante mille!
— Voici nos auxiliaires qui arrivent, fit le préfet; Publius va bientôt déboucher avec ses deux cohortes : douze mille Romains peuvent vaincre, avec l'aide de Dieu!
Ils ne parlèrent pas davantage. Etendu sur des fourrures, au milieu du retranchement, du haut d'un chariot renversé, Quintus suivait les mouvements des troupes de secours.
La plaine unie et nue était limitée par le fleuve et par les contreforts du Taunus. Or, les cavaliers de la légion galopant le long du
fleuve, avaient dépassé le champ de la lutte et revenaient, à présent, en rabattant vers la montagne les Germains dispersés. Les cavaliers tenctères sur des lourds chevaux, puissants mais inhabiles à la manœuvre, se trouvaient vite entourés par des groupes de Celtibères qui les perçaient de leurs courts javelots. Des Numides, sur leurs petits étalons, criblaient de flèches les groupes ennemis et visaient particulièrement les chefs : leur chef tué, les Germains se dispersaient et vo)raient soudain tomber toute leur audace. Les Gaulois, plus terribles que tous, formaient un escadron commandé par le préfet de la cavalerie : il évoluait par toute la plaine, acculait les Germains vers les collines abruptes, chargeait des troupes qu'il écrasait, pénétrait dans les masses ennemies : dès lors des bandes isolées de Germains se formaient, se croisaient dans le plus grand désordre, s'abordaient entre elles, se laissaient achever. On les sentait perdues dès l'instant où elles n'étaient plus massées.
A l'autre extrémité de la plaine, les cohortes de Publius apparurent. Elles marchaient à pas
lents, sur deux rangs, prolongées par les fantassins auxiliaires, tous Gaulois, aussi redoutables que les légionnaires. En avant couraient les vélites, vêtus d'une simple tunique, un bouclier dans une main, protégés par un casque léger recouvert de peau. Ils portaient sept javelots : ils volaient à l'ennemi, lançaient un de leurs dards, revenaient avant la riposte, pour recommencer quelques instants plus tard. Derrière, les vétérans, hastats et triaires, avec leur lance ou leur épée, leur javeline, leur cuirasse et leur long bouclier : on eût dit une muraille vivante qui avançait. On sentait toute la discipline, toute la méthode, toute la puissance de Rome concentrée en eux; les vexillaires portaient les enseignes des cohortes qui claquaient au vent; et au-dessus du tribun Caïus, rutilant sur son cheval trapu, son bouclier et son casque étincelant d'or, l'aigle romaine étendait ses ailes et dressait son bec.
Un frisson courut parmi les prisonniers qui soutenaient sans arrêt l'assaut.
Les hordes barbares déferlaient toujours, innombrables comme le sable du désert soulevé par l'ouragan; elles s'abattaient en tourbillons
sur les Latins. C'étaient toutes les peuplades de la Germanie, obéissant à leur soif de meurtre et subissant l'appel de leurs dieux sanguinaires : les Vénèdes armés de massues ; les Lygiens, colosses se battant nus mais le corps teint de pourpre sanglante; les Lombards qui se précipitaient au-devant des coups, afin de monter au séjour de leurs dieux; les Suèves lançant un hameçon dont toutes les blessures sont mortelles; les cavaliers tenctères dont les casques sont des mufles de fauves ; les Cimbres protégés par des boucliers blancs, et rehaussant leur taille de panaches énormes; les Cattes manœuvrant comme des Romains, équipés comme eux, mais disparaissant sous les peaux d'ours, de buffles et de sangliers.
Contre eux donnaient les auxiliaires de toutes les nations : des Bretons de l'île brumeuse; des Numides du désert africain; les Gaulois de la Narbonnaise latine ou de la Belgique celte, unis enfin contre leurs éternels ennemis d'au delà du Rhin; des Celtibères et des Cretois, dont les regards gardaient la lumière de l'Espagne ou des archipels de l'Ionie; tous ces peuples groupés autour des
vétérans de la légion qui avait foulé le monde de son pas victorieux, pour assurer, sous l'égide de l'aigle, le salut de l'empire et de la paix romaine, le maintien de l'ordre et du droit latins, la tranquillité de leurs patries contre les invasions des Barbares.
Le soir tombait; des tourbillons de neige s'abattaient sur le champ de bataille; la tempête hurlait et le vent amoncelait des tas d'une blancheur immaculée dans les ravins et sur les sentiers. Si des renforts germains avaient été mandés, il leur serait impossible d'avancer dans la forêt et de parvenir à temps. Les huit cohortes de Mucius tenaient toujours dans leur redoute, les cavaliers auxiliaires fourrageaient par la plaine, enfin les légionnaires de Caïus avec les fantassins alliés formaient un triangle qui peu à peu acculait l'armée de Théodoric vers les falaises à pic du Taunus.
C'est à cet instant que d'étranges sifflements se firent entendre, qui dominaient les clameurs des armes et le vacarme de l'ouragan : dans le brouillard, dans les nuages de neige, les machines de guerre apparurent! Leurs projectiles puissants trouaient l'air, écrasaient les
rangs profonds des Germains. Marcus Aemilius arrivait lentement, avec ses chariots lourds traînés par des bœufs accouplés et par des chevaux, rejoignait la cohorte milliaire et, soutenu par elle, déchaînait la mort. Les soldats tordaient les cordes de nerfs des balistes dont l'arc immense se tendait, puis, libéré, projetait des poutres de trois cents livres, qui fauchaient des files de cavaliers et des rangs de fantassins. Des scorpions, plus mobiles, faisaient pleuvoir une nuée de flèches lourdes. Le préfet du camp surveillait lui-même l'emplacement de ses batteries, animait les pièces lourdes ou légères, qui mugissaient. Le gros levier des catapultes recevait des boulets de plomb et des pierres dans son extrémité en forme de cuillère; quatre hommes abaissaient le levier malgré les cordes; il se redressait soudain en lançant sa charge, par- dessus les rangs des légionnaires, sur l'ennemi. Toute cette artillerie, dont on ne se servait d'ordinaire que contre des villes ou des murailles, le préfet du camp l'employait contre les troupes.
Odoacre et Théodoric, qui voyaient plier leur armée, tombèrent soudain, écrasés par le même
l'illusion du préfet MUCIUS 199
trait lancé par une baliste. Ce fut le signal de la déroute. Les Germains croyaient à une colère du ciel qui faisait pleuvoir des pierres avec la neige. Ils se précipitaient, poursuivis par les Romains, vers les gorges de la montagne, et là les machines de guerre écrasaient leurs rangs profonds. Les cavaliers Gaulois poursuivaient les fuyards et les égorgeaient sans merci.
De son chariot, où on l'avait laissé seul avec un centurion blessé et quelques hommes, le préfet Mucius assistait au massacre des derniers Germains. Il voyait la campagne blanche, qu'enveloppait la nuit, couverte de dépouilles, de corps inertes, de cadavres amoncelés. Soldat romain, il remerciait Dieu de la victoire et sanglotait de joie; disciple de Jésus, il pleurait amèrement son rêve déçu et les ténèbres sanglantes dans lesquelles finissait 1 cette journée.
Mucius, qui avait perdu connaissance, rouvrit les yeux. La nuit était venue, la nuit claire et froide des pays du nord. La lumière des astres étincelait sur le linceul du champ de bataillé; toute rumeur s'était éteinte; au loin, on percevait seulement le pas cadencé de la légion, qui regagnait le camp. Marcus Aemilius et Caïus Publius se tenaient aux côtés de leur général.
Celui-ci leur dit simplement, et d'une voix faible :
— Je vous dois la victoire.
Il ajouta :
— Nous avons écrasé l'ennemi et je meurs : je suis heureux!
Le préfet du camp protestait, mais sans conviction : il voyait bien son chef condamné; celui-ci était déjà presque exsangue. Quant au tribun, il sembla à Mucius que ce gros homme pleurait silencieusement. Il lui dit :
— Je te transmets le commandement de la Tutélaire : grâce à toi, elle a bien mérité de son nom... C'est toi qui, hier, avais raison.
Caïus Publius répondit :
— Les siècles passeront, mais ces Germains resteront les mêmes. S'ils adoptent ton Christ, ils lui donneront la fureur de leurs dieux. Il n'est à leur endroit qu'une politique : veiller!
— Il faudra veiller, murmura Mucius; et quand leurs vagues déferleront, alors comme aujourd'hui, par un miracle de la terre et du ciel, nous aurons la victoire. Car le génie de Rome et l'esprit du Christ sont éternels!
Il dit, puis il ferma les yeux; mais son visage s'éclaira d'un divin sourire : avant d'abaisser ses paupières son regard avait rencontré à l'horizon le regard de l'étoile de Bethléhem. Et, mourant, il conservait cette vision : le christianisme triomphant, l'esprit de la Ville éternelle dominant le monde, la paix
régnant sur la terre, avec la bonne volonté. Cette nuit de Noël, sous le ciel de la Germanie, précédait une aurore telle qu'on n'en voit qu'en Judée. Ce champ de bataille se transformait en une Cité de marbre, dont les sept collines étaient couvertes de basiliques. Il pénétrait dans la Cité, et voici que l'apôtre Pierre l'accueillait sous le portique d'un temple et qu'il voyait, à côté, Suzanne, qu'il avait aimée, assise au seuil de la maison de Béthanie, l'attendant!
C'est ainsi que le préfet Quintus Mucius Scaurus s'endormit dans le Seigneur.