‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 20 sur 27 · DES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE

Patri meo, Doctori in utroque.

I août 4792. — Je m'appelle Auguste Rousset. Je suis né le 4 août 1772, à Nyons, petite cité à la fois dauphinoise par les mœurs rudes de ses montagnards, et provençale par son soleil qui mûrit les olives et les raisins : inestimable félicité, qui me fît venir au monde non pas dans une ville mais au sein de la nature magnifique et bonne, dans un pays que les treilles disputent aux épis, où, courant parmi les collines pierreuses, tapissées de lavande et

Note. Nous avons retrouvé ce manuscrit dans une malle reléguée au grenier de notre vieille maison des Ruines, à Nyons, en Provence dauphinoise. Il émane de notre aïeul, qui se piquait de littérature : et cela justement; on en jugera. Car, vieux d'un siècle, ce grimoire semble avoir été rédigé depuis 1914. Il ne manque pas d'une certaine actualité.

de mélisse, tout jeune, j'ai grandi libre! Car j'avais dix ans quand parut Y Emile et mon père m'éleva suivant les principes du philosophe qui a forgé ce siècle : c'est là ce qui a créé mon âme fière, indépendante et sensible. Ma mère, qui est une paysanne pieuse mais patriote, ne cesse de remarquer depuis quelques années cette coïncidence, merveilleuse à ses 3reux, par laquelle je naquis en cette fameuse nuit du 4 août, mais plus de trois lustres avant la date mémorable où, sur l'autel des privilèges abolis, l'Assemblée proclama l'Égalité. Tous les Français se souviendront éternellement du 4 août!

— Auguste, me dit mon père, travaille ! Au siècle où nous vivons il n'est d'ambition que ne puisse concevoir un roturier. Jean- Jacques et Voltaire aidant, tu pourras être un jour maréchal de France ou, ce que je prise davantage, ministre du roi, tout au moins président de parlement ou encore fermier général! Il me suffira, du reste, que tu deviennes honnête homme, avec une situation médiocre mais honorable et tranquille, que tu craignes Dieu et que tu serves fidèlement ton pays.

Car mon père, qui était versé dans la philosophie, estimait déjà que la nation est une, et qu'il n'existe pas de différence de race entre le cultivateur de Nyons et le fermier de la Beauce ou le vigneron des plaines de l'Alsace. Il pressentait que l'âge d'or, promis par les écrivains du siècle, ne manquerait pas de s'établir parmi nous, mais que ce ne serait point sans des convulsions et des orages. Il disait toujours que la France était marquée par les destins. Simple paysan, taillant ses souches et labourant son champ, il se montrait d'une intelligence peu commune. Ma mère tenait un commerce d'épicerie; de sorte que nous ne manquions pas d'argent, ni mon bon père de loisirs. Il avait tout lu et se trouvait l'oracle de la commune : combien de pratiques ne sont-elles pas venues en notre humble boutique de la Placeaux-Herbes, sous prétexte d'acheter un peu de sel ou quelques anchois, en réalité pour écouter les beaux discours de mon père, qui réformait la morale et les lois!

Je fus nourri par mon père du lait de Montesquieu, de Diderot et de Y Encyclopédie ; il possédait aussi des lumières sur les philosophes

anciens et me les révéla peu à peu, quand je fus à même de les percevoir. Un vieux prêtre, que l'on soupçonnait d'athéisme, m'apprit le latin; il préférait Horace et Lucrèce. Dès que je les compris je les trouvai l'un trop léger et l'autre sombre et trop chimérique : je préférai Virgile, l'ami des bœufs et des abeilles, le chantre de la grandeur romaine, et surtout les mâles discours de Cicéron, puis l'histoire de ce Tacite qui fut un républicain farouche et incorruptible. Je ne sais pas de plus belle gloire que celle de Brutus et de Caton.

Moi, Rousset Auguste, de Nyons, j'écris ces lignes au bivouac, ce 4 août 1792, jour de mon vingtième anniversaire. Je suis volontaire au 1er bataillon de la Drôme, l'un des premiers formé sous la menace de l'étranger, dès le 8 octobre 1791. J'ai l'âme d'un bon sansculottes. Je n'en ai heureusement pas le costume, car le bataillon est convenablement équipé; je porte sur mes cheveux longs un tricorne, aussi galant que celui de la Tulipe et de Fanfan-Joli-Cœur, mes sergents, anciens sous-officiers dans les armées du roi, que nous avons élus, grâce à ce titre, pour nous com-

mander; j'ai des pantalons, que serrent des guêtres noires, et un bel habit bleu avec des basques et des parements rouges.

La nuit est d'une douceur infinie et telle qu'on n'en voit pas de plus chaude ni de plus claire en Provence; le Rhin roule ses eaux et j'entends descendre des clochers de Strasbourg le son des heures et l'appel des cigognes ; aucun vent ne fait vaciller ma chandelle, qui brûle en plein air aussi droit que dans ma chambre. Je couvre de mon écriture ces feuillets; je les couvrirais de larmes au souvenir de mes parents si je n'étais ici pour le salut de la nation et pour le bonheur du monde.

Les jeunes Français de ma génération ne peuvent avoir dans le cœur que la victoire ou la mort. Combien de nous mourront qui auraient fourni une belle carrière et connu une heureuse vieillesse, en des époques moins tragiques. Qu'importe! Il faut se sacrifier pour l'avenir de la patrie, afin que, dans un siècle ou deux, les jeunes Français, qui seront nos fils, ne subissent pas les horreurs de l'esclavage et de la guerre, afin qu'ils s'épanouissent dans l'indépendance et dans la paix! Notre

immolation est nécessaire et nos successeurs connaîtront nos vertus. Ils se diront que nous fûmes plus grands qu'eux.

C'est pourquoi je crois utile, dès l'arrivée du bataillon à l'armée du Rhin, de rédiger mes mémoires. Puissent-ils ne pas être interrompus par un boulet prussien! Ils pourront dès à présent servir de distraction à ceux qui m'aiment et, plus tard, d'enseignement.

Nous vivons vraiment des temps tourmentés et terribles, et la période de la Révolution n'est point close : mais les hommes qui m'entourent ne s'en doutent pas; ce sont tous pourtant des patriotes, et des purs, volontaires comme moi. Pour eux rien n'est changé, parce que le soleil se lève comme d'ordinaire, parce qu'ils mangent et dorment chaque jour. Je sens bien pourtant, je sens bien qu'une ère nouvelle s'est ouverte. Ce n'est pas en vain que retentissent les voix de Roland, de Yergniaud, de Pétion, de notre terrible et doux ami Marat; ce n'est pas en vain que le Roi a dû se laisser coiffer, en ses Tuileries autrichiennes, du bonnet rouge; malgré la reine qui intrigue avec l'ennemi et lui envoie ses

émissaires, nous vaincrons. Et dans les temps futurs on nous admirera d'avoir assisté à la régénération de l'humanité. Ça ira, ça ira, ça ira!

Nous faisons partie de l'armée du Rhin. Le lieutenant général Lamorlière la commande. C'est un petit vieux, qui a quatre-vingt-cinq ans; il possède du moins l'expérience de son métier et il est très porté sur la discipline ; cela n'est point fâcheux avec des volontaires, qui sont plus riches en enthousiasme qu'en servitude. Or il paraît que la patience est la qualité principale du soldat. Déjà l'on nous dit qu'il faudra prendre des quartiers d'hiver, que la campagne durera plus que les quelques mois prévus, que la victoire sur les troupes de Brunswick sera longue à gagner. Il se peut. On voit quand une guerre commence; on ne peut prévoir quand elle finira. Le soldat doit armer son fusil de cartouches et son âme de résignation.

Je comprends qu'on garde pour nous encadrer les vieux officiers blanchis sous la routine militaire; ils nous encadrent bien et nous profitons de leur science, si tant est qu'il existe vraiment une science militaire (ce dont

je doute) et que tout, en cette matière, ne soit inspiration, puis ténacité. Mais pourquoi l'Assemblée laisse-t-elle à notre tête de vieux soldats comme le général Lamorlière, comme le maréchal Lùckner, et même comme Custine et Dumouriez? Les événements ne feront-ils pas naître quelque jeune jacobin indomptable et vertueux, pour conduire à la victoire nos cocardes nationales aux trois couleurs?

Ces réflexions m'éloignent de mon sujet; il me semble que je n'aurai jamais le temps ni l'occasion de les consigner toutes; la guerre est une bonne matière à philosopher. Mais je veux rapidement résumer les événements qui ont précédé mon arrivée, afin que, me connaissant mieux, ceux qui liront ce récit s'y intéressent davantage. Je ne veux plus rien dire cependant de mon enfance : mes souvenirs datent de l'avènement des temps nouveaux.

Une grande inquiétude, une grande angoisse pesaient sur les provinces, et la nôtre tremblait à la voix de tonnerre de Mirabeau. On parla de convoquer les états généraux et mon père fut élu parmi les 584 membre du tiers. Il partit pour Paris m'emmenant avec lui; il voulait,

disait-il, me faire assister aux plus grands événements du siècle, à l'élaboration d'une Constitution.

Le coche mit dix jours jusqu'à Paris; j'étais mort de fatigue, il pleuvait, la ville me parut basse, noire et triste. Mais quelle foule, àlaquelle je me mêlais, le lendemain, à Versailles, pour voir, sur les boulevards aux ormes séculaires plantés par Louis îe Grand, passer le cortège des députés! Je reconnus, dans son modeste habit noir, mon bon père. Un grand silence régnait. A côté de moi, un vieillard, qui avait l'air d'un magistrat, cria : e Vive la nation! » Ce cri nous étonna et nous charma. Je me précipitai en pleurant dans les bras du vieillard; un gros moine, de même, pleurait et embrassait tour à tour le vieillard, un dragon en tunique blanche, et une jeune fille émue et timide.

Que dire de la fermeté d'âme de mon père en ces jours tragiques? Inébranlable à l'Assemblée, éloquent dans les réunions, je l'entends encore dans le jardin du Palais-Royal, debout sur la table d'un traiteur, rivalisant d'ardeur avec Camille Desmoulins, et, pâle et magnifique

comme lui, entraînant tout un peuple pour prendre la Bastille-Saint-Antoine! 0 vous, aurore de la Fraternité ! tandis que l'Assemblée insta urait en France toutes les libertés publiques et privées, je me rappelle au Champ-de-Mars la Fête de la Fédération; les Parisiens l'offraient aux députés de toutes les villes qui venaient fraterniser dans la joie de la nation unie. Sur l'immense esplanade cent mille citoyens, remuant la terre de leurs mains pour dresser, sur un tertre, l'autel de la patrie, se mêlaient joyeusement, gardes françaises, abbés, marchandes des Halles, nobles et artisans. Un rôtisseur dansait une ronde avec son épouse et une joyeuse commère qui était, sans nul doute, une créature repentie; un professeur de danse raclait son violon; les marronniers laissaient pleuvoir la neige rose ou blanche de leurs candélabres fleuris; les cheveux des dames et les chapeaux des hommes s'ornaient tous de la cocarde. . . La Constituante se sépara le 30 septembre 1791 ; elle avait appliqué dans les institutions ce principe de Mirabeau qu'on devrait graver à tous les frontons des temples comme une éternelle leçon pour les individus et sur-

tout pour les peuples encore esclaves : « Le droit est le souverain du monde. »

Mon bon père me quitta pour rentrer à Nyons : par un sublime désintéressement les députés à l'Assemblée avaient interdit leur réélection. Il me laissait un' sac d'écus et l'amitié des principaux jacobins; je rêvais d'écrire dans le journal de Marat.

Or, le 20 avril 1792, la guerre fut déclarée à l'Empereur. Toute la France frémit; il ne s'agissait plus, comme autrefois, de la perte ou du gain momentané d'une province; il s'agissait, chacun le sentit, de l'avenir de la nation et de celui du monde; il fallait vaincre pour vivre. Aux carrefours les estrades d'enrôlement se dressèrent, voilées de drapeaux tricolores, couronnées de branches de chênes; les inscriptions criaient : « Plutôt la mort que l'esclavage », ou encore « La liberté ou la mort », ou aussi « La victoire ou la mort ». Le mot de mort s'étalait partout, car le sacrifice était dans toutes les consciences; un grand souffle patriotique passait et grandissait, tandis que les armées ennemies envahissaient les nobles Pays-Bas et pénétraient en France, nos colonnes

de l'armée du Nord fuyant, en une misérable panique, sur Lille et sur Valenciennes. Le tocsin sonnait. Les magistrats municipaux inscrivaient sur un registre le nom des engagés. L'Assemblée votait la levée de 50 nouveaux bataillons de volontaires. On lisait sur toutes les tribunes : « La patrie en danger! » Quel est le devoir d'un homme de seize à cinquante ans quand l'ennemi foule le sol national? Je pris le coche le même jour pour Nyons, y embrassai mes parents désolés et fiers, et, trois jours après, j'étais à Valence volontaire au ier bataillon drômois.

Il n'y a que trois mois de cela et me voici déjà gardant les rives de notre Rhin français. Les Prussiens de Brunswick, en une foule innombrable, descendent du nord sur notre sol violé. Nous voulons vaincre. Nous vaincrons. Vive la nation. Ça ira!

l*r septembre 479S. — Il semble que nous vivions une des heures les plus tragiques de notre histoire; quelle époque a été plus fertile en événements et en douleurs? On nous annonce en même temps l'arrestation du roi, la victoire du peuple qui enferme au Temple le ci-devant tyran, et le manifeste de Brunswick qui déclare entrer en France au nom des princes, pour rétablir Louis Capet dans ses droits et pour écraser nos libertés.

Français, debout! Les aigles autrichiennes et prussiennes veulent étouffer la libre alouette nationale; les oiseaux de proie dévoreront-ils les oiseaux amants de la lumière? Cordeliers et Jacobins, Danton, Marat, Robespierre, votre

heure a sonné ! . . . Les dangers du dehors doivent changer votre bonté en fureur. Par amour de la patrie et du monde faites régner la crainte, mais que la France soit victorieuse.

Les grands événements font naître les grands hommes : Rome a trouvé un Scipion, un Brutus, un Auguste; la France un Sully, un Villars; l'Angleterre un Gromwell aux époques troublées de ses annales. La Pucelle nous a délivrés de l'Anglais. Quels hommes vont se révéler pour nous faire triompher des despotes, du britannique Pitt, de l'autrichien Cobourg? Non, il ne saurait y avoir, en cette minute, que des esprits médiocres; ce sol de France est riche; il nous faut des génies : qu'ils naissent du sein des sections, de la commune, des comités, de l'Assemblée; nous espérons en vous, ô Danton, Robespierre et Marat!

Verdun et Longwy cèdent aux Prussiens; les Autrichiens menacent Lille; voici de nouveaux foulées par l'étranger ces pauvres terres du nord et de l'est; les paysans fuient, mêlés à nos colonnes en déroute, et les réfugiés vont émouvoir nos cités de leur misère.

Dumouriez et Kellermann remplacent La

Fayette et Custine aux armées du Nord et du Centre ; mais ce sont là des généraux de l'ancien régime, trop vieux, et qui n'ont point le cœur vertueux et pur. Nous ne vaincrons que lorsque tous les généraux sauront qu'ils sont personnellement responsables de la réussite de leurs plans et qu'ils payeront pour chaque défaite. Quand ils n'auront plus, comme la France elle-même et tous les patriotes, que l'alternative de vaincre ou de mourir, ils vaincront.

En attendant, les lourds régiments prussiens ont franchi la Meuse, traversent l'Argonne, insultent à nos premières falaises de Champagne. Jamais je n'ai autant senti frémir en moi l'unité de la nation. A Paris, on tremble. « Paris! Paris! a dit l'an dernier Camille Desmoulins, prends garde que ton incivisme ne détache de toi les départements... » L'anarchie règne avec la famine, et les prisons sont ensanglantées par les massacres. Les députés de la Gironde proposent à l'Assemblée de quitter Paris pour Bordeaux. Déserter en face de l'étranger, quitter le poste de péril pour une ville de cette région heureuse du midi qui

s'épanouit à l'abri des invasions! Barbaroux, Vergniaud, Guadet veulent convaincre Roland; madame Roland hésite. Les armées se retireraient sur la Loire, sur cette ligne que jadis Charles VII, sans argent et sans soldat, défendit contre les Anglais; car l'histoire se répète éternellement.

Mais quelle serait cette étrange manœuvre, de mieux fuir pour vaincre, d'abandonner le sol national à l'envahisseur pour mieux l'en chasser? J'ai lu dans Florus, historien romain, qui manque de patriotisme sinon d'intelligence, cette appréciation sur Fabius Cunctator, dont la tactique consistait à décamper devant Annibal : « Novam victoriam invenit : non pngnare. Il avait trouvé une nouvelle sorte de victoire : ne pas se battre. » Allons-nous adopter cette honteuse méthode?

« Non, crie Danton. Livrer Paris, c'est livrer la France ! »

L'Assemblée lui donne raison. L'esprit de la révolution et de la patrie n'est pas avec la Gironde. Il est avec la Montagne. Danton sauvera la nation par l'audace et par la terreur.

3 septembre 1793. — Un jeune officier du génie, nommé Rouget de Lisle, en garnison à Strasbourg, modeste et bon patriote, a composé les paroles et la musique, d'un hymne qui a fait fureur parmi nous. Il l'a fait entendre pour la première fois en avril dernier chez le maire, le citoyen Dietrich. Quand les bataillons le chantent il est si farouche que les émigrés et les esclaves de Cobourg se metten à trembler. Nous en avons fait le chant de guerre de l'Armée du Rhin. Les fédérés de la cité de Marseille, qui l'ont connu, l'ont adopté à leur tour et apporté à Paris, où il est répandu sous le nom à' Hymne des Marseillais. Il est si populaire qu'on le chante de préférence

à la Carmagnole et qu'il devient, en quelque sorte, un chant national.

Cet hymne fera le tour du monde et servira de symbole à tous les peuples affranchis.

Nous répétons également en chœur, d'une voix de tonnerre, une chanson nouvelle du même citoyen Rouget de Lisle, la Chanson de Roland à Roncevaux. En voici la fin, digne d'un sans-culotte sans peur et sans reproche :

Combien sont-ils, combien sont-ils?

Quel homme ennemi de sa gloire Peut demander : « Combien sont-ils? »

Eh! demande où sont les périls :

C'est là qu'est aussi la victoire 1

19 septembre 1792. — Toute la terre de France tremble sous le pas de l'envahisseur. IJn miracle seul peut la sauver : le miracle de notre courage et de notre sacrifice, et peut-être aussi de la terre même et du ciel, de ce ciel où règne l'Etre suprême que nous a appris à invoquer le Vicaire savoyard!

Nous voici à la veille de la bataille décisive. Chacun le sait; personne ne laisse voir son angoisse ni ces sueurs qui inondent les plus braves, Nous cantonnons dans un champ de blé; les paysans n'ont point eu le temps de faire la moisson, ce qui nous permet de prendre pour matelas des épis couchés. La plupart dorment; quelques-uns écrivent et font

leur testament; d'autres fourbissent leur fusil et se préparent de la charpie. Je préfère rédiger mes mémoires. Il commence à pleuvoir. Par delà les collines, on entend le chœur des bataillons parisiens qui chantent : « Les aristocrates à la lanterne! » A l'horizon, la nuit étincelle de faibles lumières : ce sont celles des avant-gardes prussiennes et impériales.

Le village dont on aperçoit les quelques feux se nomme Valmy. Son nom restera-t-il dans l'histoire?

Les Prussiens et les Impériaux sont au nombre de 200 000; nous ne sommes certainement pas la moitié, avec bien des officiers sans expérience et bien des généraux plus habitués aux plaisirs de Trianon qu'aux travaux de Mars. Le bruit a couru que nous étions trahis. Point de discipline dans nos bataillons ; parfois la moitié des volontaires sont retournés chez eux. Quant aux autres, on a voulu en faire en trois mois des soldats : nous avons des durillons, tant nous avons tapé sur la crosse de nos fusils pour apprendre le maniement de l'arme et le croisement de la baïonnette; estce suffisant pour vaincre? Ah! nous possédons

CARNET DE ROUTE D'UN VOLONTAIRE 22o

en tout cas cette force morale mystérieuse qui donne le succès : chacun de nous est bien décidé à vaincre ou à mourir pour la nation une et libre. Les Impériaux ne pourront tout de même pas abattre ce mur, fait de toutes nos poitrines. Je me sens, cette nuit, attaché par des liens fraternels à tous les citoyens ; il me serait doux de mourir pour eux, pour ce sol sur lequel je m'allonge; j'ai conscience d'être une partie de la nation.

C'est ici, à l'armée, qu'est toute la vertu. A l'intérieur, on se déchire; et sans doute il le faut : ici, seul le Prussien est notre ennemi. Le souffle de la Révolution nous grandit. Sans doute il reste à l'arrière des traîtres, des aristocrates, des soldats de parade, des bavards aux tribunes de clubs, de faux incorruptibles, des nouveaux riches, des fournisseurs de l'armée : cela doit-il nous empêcher de regarder devant nous les uniformes blancs des émigrés et des esclaves allemands?

Ceux-ci sont entrés le 22 août à Longwy. Verdun s'est rendu sans se battre, grâce à la trahison des officiers royalistes et des bourgeois timorés. Mais le chef du bataillon de

volontaires, le commandant Beaurepaire, ayant appris la nouvelle, s'est fait sauter la cervelle avec son pistolet dans la citadelle, en disant : « J'avais juré de défendre la place ou de périr. » Un patriote s'est jeté dans la Meuse, après avoir brûlé toutes ses cartouches, pour ne pas voir progresser l'ennemi. Un pays ne saurait être battu quand sa résolution est aussi implacable. Le général Dumouriez tient tous les défilés de l'Argonne; il a dit : « Ce sont les- Thermopyles de la France. » Nous venons d'arriver ici, amenés par le général Kellermann, pour ne point manquer à la grande bataille.

Comme on possède de lucidité à la veille du combat! Sur la route passent déjà des cavaliers ; ce sont des « gros talons » ou cuirassiers, avec leurs chapeaux à trois cornes, plaqués de croix de fer; montés sur des chevaux de paysans, il font trembler le sol. Il ne nous reste donc plus que quelques heures; je vais en profiter pour dormir.

0 village des confins de l'Argonne et de la Champagne, Valmy! qui vas assister, si proche de Paris, à la lutte décisive, donneras-

tu ton nom à cette bataille, ou, l'histoire te trouvant trop humble, l'appellera-t-on du nom de ton district ou de ton département : sera-ce la victoire de Valmy ou celle de la Marne?

Se septembre i792. — La bataille est terminée. Nous sommes vainqueurs!

Le soleil se lève et tout le bataillon, qui a dormi sur la terre nue, se réveille. Je veux immédiatement rédiger mes souvenirs; car je n'ai pu le faire hier soir, le sommeil m'ayant terrassé.

A cinq heures du matin nous campions en colonnes serrées, par bataillons, sur les pentes de Valmy. Le combat s'est engagé à sept heures. Notre lieutenant-colonel circulait dans nos rangs; ij disait : « Vous verrez que tout se passe sans qu'on s'en doute ! » J'ai bu dans ma gourde une bonne goutte : ma mère me l'avait donnée et je la réservais pour les grands

jours. La belle armée prussienne semblait en mouvement; on distinguait un grand remueménage dans ses équipages et ses trains. Qui pensait sans frémir que, parmi ces soldats esclaves, ces pillards dont la guerre est l'industrie, ces despotes qui veulent la mort de la nation, il y avait des Français, ô honte! les émigrés?

Tout à coup, la terre tremble : c'est le canon.

Des milliers de boulets arrivent sur le mamelon. Nous ne. bougeons pas. C'est dur. Nous ne savons même pas, à cause du brouillard, où sont les pièces. « Eh quoi, dit-on, que ne courons-nous à l'assaut, pour clouer les canonniers prussiens sur leurs pièces? » Mais rien. Certains se demandent si nos chefs ne nous ont pas trahis. Les heures passent : il s'agit seulement de recevoir des boulets sans broncher. Pourquoi ne tirons-nous pas de notre côté sur le camp des despotes?

A présent, des boulets tombent sur l'emplacement du bataillon. Nous restons couchés par terre, immobiles; nous ne tirons toujours pas un coup de feu. L'ordre est donné à la compa-

gnie de se porter sur le flanc du bataillon. A cet instant, un boulet siffle et mon camarade tombe éventré. Je m'arrête, en frissonnant. Le capitaine, qui est un vieux soldat de la guerre de Sept ans, me crie : « Avance, sacrébleu! » Je réponds, toujours immobile : « En avant, coquin de sort! » Mais je reste cloué sur place ! Enfin, je reprends la marche. A partir de cet instant je n'ai plus eu peur. Le capitaine a ri.

Voici que des obus éclatent à côté de nous, sur des caissons. Une forte explosion se produit; les conducteurs hurlent et s'enfuient comme des fous dans nos rangs. Le général Kellermann est jeté à terre, son cheval tué sous lui. Nous distinguons parfaitement ces faits, et la crainte nous assaille.

Au même instant les colonnes prussiennes se sont mises en mouvement. On voit trois masses qui avancent lourdement, de ce pas que prennent pour la parade ces mercenaires. Ils se croient à une revue, tant ils méprisent les sans-culottes. Ceci réveille notre ardeur. Le commandement court sur la ligne : « Ne tirez pas ; on les recevra à la baïonnette ! »

Le vieux Kellermann parcourt le front, malgré les boulets. Il nous harangue avec son accent d'Alsace. Les Prussiens approchent. Soudain le général met son chapeau au bout de son épée, l'agite et crie : « Vive la nation! »

Heure inoubliable! C'est bien toute la nation qui vit en lui, qui vit en nous. Le même cri sort de toutes nos poitrines. On voudrait courir contre le mur qui avance; l'ordre est de rester; on reste, malgré les trous dans nos rangs. C'est étrange : une bataille consiste plus à subir stoïquement les coups qu'à en donner. Il faut tenir malgré le bombardement. Tout est là. Nous répétons encore : « Vive la nation ! » et nos tricornes de s'agiter au sommet des piques et des baïonnettes !

Mais les Prussiens n'avancent plus. C'est que leurs colonnes sont labourées par nos obus. Elles sont prises de flanc parDumouriez, qui est installé sur un plateau, à notre gauche, par delà des marais. Soixante pièces à feu, que ce bon général démasque subitement, et des canonniers expérimentés! On voit également ses troupes de ligne, troupes aguerries de l'ancienne armée, qui s'avancent, prêtes à

attaquer les Prussiens quand nous les chargerons. Les fameux hussards de Dumouriez sont là, eux aussi.

La docile infanterie prussienne, fauchée par nos obus, ne peut plus faire un pas. Les lourds soldats tombent par rangs, par files. Nous crions tous de joie : « Vive la nation! »

C'est à ce moment que nous entendons un bruit de fifres et de tambours : Brunswick fait sonner le rappel. Les trois colonnes ennemies battent en retraite, serrées de près par nos hussards. Notre capitaine rit beaucoup, mais nous sommes plus près de pleurer de joie que de rire.

Nous n'avons pas brûlé une cartouche ; cette bataille n'a été qu'à coups de canon; mais nous n'avons pas bronché sous la mitraille; voilà quel a été notre rôle, plus difficile qu'on ne croit. Les Français savent donner l'exemple non seulement de la furie, mais aussi de la patience impassible.

Nous couchons sur le champ de bataille.

23 septembre i79S. — Nous cantonnons toujours sur le même terrain, autour du moulin, où les chirurgiens opèrent les blessés. Le bruit court que la Convention vient de décréter la République.

La République! Je prévois qu'une lumière nouvelle se lève sur l'humanité. Elle surgit de la victoire. Soldats ! qui dormez sur ces crêtes de Valmy, dans les fosses que nous avons creusées hier, ce n'est point en vain que vous êtes morts : la Nation est sauvée, la République est née.

Une corvée du bataillon vient de relever un officier prussien blessé et de le transporter humainement au moulin, où on le panse. Il a

une barbe rousse sauvage et des yeux bleus très doux. Je l'ai entendu parler au chirurgien. Il paraît si étonné de sa défaite qu'il n'a pas eu le temps d'en être chagriné! « Nous pensions que ce serait une promenade », disait-il. Sa promenade a été interrompue par un boulet patriote du citoyen Dumouriez! 11 dit pourtant que Brunswick se montrait fort sombre, répétant sans cesse au roi de Prusse : « Nous combattons une armée de fanatiques. » Au matin il avait déclaré : « Ce sera plus difficile qu'on ne croit. »

Le Prussien raconte encore que dans l'armée du duc de Weimar, l'un des coalisés contre la liberté, se trouve un jeune homme allemand, nommé Gœthe, aussi prisé en Allemagne pour ses romans que chez nous Jean-Jacques pour La Nouvelle Héloïse. Ce poète serait venu aveG son ami le duc, dont il est l'historien, pour assister aux batailles contre la Révolution, méditant, paraît-il, d'écrire sur ce sujet un drame dont le principal personnage est Satan.

Je rapporte fidèlement ce qu'a dit le Prussien et qu'il a entendu tandis qu'il passait pour porter des ordres, peu avant sa blessure.

Comme au bivouac allemand on était démoralisé par le revers subi et que peut-être les princes sentaient le vide de leur pensée et leurs prochaines défaites, ils ont demandé au dit Goethe de chasser, par ses poèmes ou ses récits, leur mélancolie. Mais le poète allemand n'a su proférer que ces mots, qui méritent à vrai dire d'être notés : « En ce lieu et en ce jour commence une nouvelle époque pour l'histoire du monde. »

Mots qui honorent ce tyran prussien !

29 septembre i792. — Nous cantonnons toujours sur les mêmes positions. La nuit, nous voyons encore s'allumer les flammes des bivouacs prussiens. A chaque instant, alerte. On crie « Aux armes ! » Nous nous attendons à être attaqués. Rien. On se recouche.

Pourquoi n'attaquons-nous point? Ce n'est pas la guerre pourtant que de se regarder ainsi des jours durant, face à face. Le roi de Prusse et Brunswick ont envoyé des parlementaires au général Dumouriez : nous les avons vus. Ils offraient la paix. Nous apprenons la réponse qui arrive du Conseil des ministres, inspirée par Danton :

« La République ne traite point avec un

ennemi qui n'a pas entièrement évacué le territoire français. »

Nobles et belles paroles, dignes d'être gravées au fronton de l'histoire! Vous n'êtes donc pas morts les Decius, qui vous vouèrent aux dieux infernaux pour assurer le triomphe des légions romaines, les Codrus, les Horatius Coclès, les Mucius Scaevola! 0 réponse terrible qu'on croirait sortie du vieux sénat de Rome, de la bouche d'un rude amant de la liberté et de la patrie, de Brutus et de Caton!

Le même jour, le soir. — Le roi de Prusse a dû méditer la réponse de la Convention et comprendre que les despotes ne peuvent plus rien contre nous.

Depuis une heure, les larmes aux yeux, nous distinguons les colonnes prussiennes, qui battent en retraite vers le nord...

7 novembre 4792. — Victoire! Hier encore nous avons livré bataille, et hier encore les meilleures troupes d'Europe ont fui devant les sans-culottes. Le sort de la République se jouait une fois de plus. Il s'agissait vraiment de vaincre ou de mourir; nous avons vaincu. La Révolution triomphe à Jemmapes.

Cette bataille est tout le contraire de celle de Valmy. Peu d'artillerie, et constamment la manœuvre et le corps à corps.

Il pleut. Dumouriez nous a établis dans une plaine marécageuse : de l'eau jusqu'aux mollets, de l'eau qui tombe sur la tête et les épaules. La nuit s'écoule lentement, tandis que, l'arme au bras, nous pataugeons dans le

marais. Je n'ai plus de chapeau, plus de souliers. Où est notre bel équipement du début? Point d'habits et le ventre vide ! Certains murmurent. Les heures passent; pourquoi restons-nous là?

L'ennemi est en face, sur une suite de collines qui protègent Mons. Il est au sec; il est nourri. Il dort dans ses trois lignes de tranchées. Il faudra demain prendre ces palissades, ces abattis, ces retranchements, nous emparer à droite et à gauche, vers Cuesmes et vers Jemmapes, de redoutes terribles; puis, ceux de nous qui passeront devront tomber sur les réserves impériales qui nous attendent.

Si l'on songeait aux difficultés de la bataille, on tremblerait. Mais qui y songe? La nuit est glaciale. Si j'avais encore mes bons souliers de Valmy! Ne nous plaignons pas : les volontaires du bataillon voisin sont en sarraux de toile transpercés par l'averse. Les grenadiers hongrois se chauffent. Leurs feux montent de leurs tranchées.

Le jour gris s'est levé. On dit à notre brigade : « Vous prendrez la redoute de Cuesmes. » Quelle joie! On va en finir soit

avec nos souffrances, soit avec la vie; tout est préférable à la pluie et â la faim.

La fusillade éclate au centre. Sur toute la ligne on bat la générale. Les brigades, à notre gauche, se sont ébranlées. L'artillerie ennemie nous envoie ses boulets.

Notre colonel s'est mis en tête de la compagnie d'attaque. Il est en avant de toute la colonne. Il faut faire un bond, sous les obus autrichiens, jusqu'aux tranchées. L'ordre court : « Ne tirez pas; courez et rampez; ne chargez pas vos armes. »

Je songe : « Donnerai-je dans toutes les batailles sans décharger mon fusil? »

Le brouillard se lève. On distingue les grands grenadiers de Hongrie dans des fourrures et des vestes rouges, et les dragons, dans leur manteau blanc, qui nous attendent pour nous sabrer. Nous avançons en rampant, et ce n'est pas drôle. Il y a des blessés que leurs camarades emportent; mais ceux-ci ne reviennent pas. Nos rangs sont éclaircis. Ce ne sont qu'obus qui éclatent. En répondant, nos canonniers nous tirent dessus.

— Voici que nos pièces nous bombardent,

mon sergent, me crie un volontaire. Fuyons !

Il y a un moment de trouble.

Je lui dis : « Je vais te fusiller. Avance. Vive la Nation! »

Je ne sais pourquoi j'ai prononcé ces mots. Ils m'ont été inspirés malgré moi; ils raffermissent les hommes.

Nous approchons des abattis. Nous tirons tellement que les fusils sont encrassés. Pour les décrasser, il faut pisser dans leurs canons. Bon! plusieurs volontaires, en se levant pour pisser, sont atteints par des balles. Heureusement que nous avions plus de munitions que de vivres! Je ne pourrai plus dire qu'on gagne les batailles sans brûler de cartouches.

Un escadron de dragons autrichiens galope vers nous. Le sol tremble; ces chevaux vont nous écraser. « Ne tirez pas », commande le colonel. 11 n'ordonne le feu qu'à bout portant. C'est un massacre de cavaliers; les uns s'enfuient; les autres ont dégringolé; une centaine de chevaux nous font un rempart, d'où nous visons sur les fantassins de la tranchée.

— Coquin de Dieu! il fait chaud, dit un volontaire du bataillon.

— Tu boirais bien un verre de clairette de Die, mon sergent? me demande un autre.

— Oui, et je mangerais un saucisson avec.

Il me répond, après avoir fait partir sa cartouche :

— Il vaut mieux travailler à jeun; nous mangerons ce soir.

C'est étrange qu'on puisse plaisanter pendant la lutte, songer à boire et manger, être astreint à d'autres besoins naturels. Ils semblerait qu'on ne devrait penser qu'à la patrie et à la mort. On ne pense ni à l'une ni à l'autre. Et la vie continue.

Tout à coup la musique de Y Hymne des Marseillais éclate à notre gauche. C'est une brigade qui a atteint les retranchements et qui charge. Le même son répond, plus loin, comme un écho. Puis un autre encore. Toutes les colonnes entonnent le chant des fédérés, et ces Marseillaises sillonnent l'air! Une ivresse nous prend. C'est alors que je songe à la Nation, à la République dont nous fondons les assises par les coups de nos baïonnettes. Tout le monde chante et hurle. Obus, mitraille, bou-

lets, feux de bataillons, rien n'y fait : nous n'entendons que l'hymne de la Patrie.

Soudain, on bat la charge. Le vieux général .Dumouriez est arrivé. Il s'est mis en tête de la colonne, avec ses hussards et notre intrépide général Beurnonville. Il crie : « Le centre et la gauche ont pris les retranchements! » Nous répondons : « A nous la redoute de droite ! »

Notre brave capitaine réplique : « En avant! »

Et le voilà qui court aux tranchées. Toute la compagnie s'ébranle; tous lès bataillons se précipitent vers les lignes de défense. Une ivresse de chant s'est emparée de nous. La Marseillaise, Ça ira, un autre chant qui dit : « La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière », dont l'air circule depuis quelques jours. Nous tombons sur les colosses impériaux qui sont taillés en pièces ou qui fuient. Les hussards et les chasseurs à cheval sont à leurs trousses. La victoire est à nous !

Voilà la bataille de Jemmapes gagnée par des soldats sans sabots, par des sans-culottes, sur la plus redoutable infanterie du monde.

5 mars 1793. — Il pleut.

Il pleut sur nos uniformes quand nous marchons ; il pleut sur le bivouac quand nous sommes arrêtés. Nos vêtements n'ont plus le temps de sécher. Ils sont de la couleur de la terre jaune des Flandres. Les étapes sont dures. Les souliers collent à la boue, qui retient les pieds prisonniers. Souliers et uniformes s'usent; la pluie les ronge.

Il pleut. La campagne est un grand désert humide, noyé dans le brouillard. On ne distingue les routes droites, entre les champs, que parce qu'elles miroitent sous la nappe d'eau.

Nous cantonnons dans un village délabré.

Ici ont déjà passé des armées autrichiennes, des armées prussiennes, notre cavalerie, nos soldats de ligne et combien de bataillons de fédérés! Aussi rien à manger. Pas de paille; le chaume des toits a été enlevé pour servir de litière aux fantassins. Pas de bois; le colonel a pu faire avec une vieille chaise un maigre feu pour sécher ses bottes.

La toiture de la maison est crevée; nous n'aurons pas de distribution de vivres. Il faut dormir le ventre creux. Combien de temps durera cette épreuve?

Notre misère est infinie : mais c'est le cas de tous les hommes de notre temps.

Nous appartenons à une génération malheureuse. Les événements nous dépassent et le bonheur des âges futurs s'édifie sur nos désastres. Il fut un temps où nos grandsparents connaissaient la joie des fêtes villageoises, les travaux réguliers des champs, le retour des saisons pacifiques. Un temps viendra, que nous achetons de nos larmes, qui sera pour nos petits-enfants un siècle enchanteur. Cependant, témoins inconscients d'une époque terrible, acteurs ou non de la tragédie, quelle

que soit notre responsabilité dans le cours des événements, nous sommes choisis par les destins pour être grands, misérables et tristes.

Je ne parle pas seulement des soldats, qui sont pourtant le plus à plaindre; je parle aussi de tous les citoyens. Mon père est à Paris, où il a accompagné notre cousin Jacomin, représentant de notre district, qui lui succède à la Convention nationale. Je reçois de lui une longue épître. Il semble qu'un vent ait passé sur l'Assemblée et sur le peuple, qui se sentent les instruments de fatalités invincibles, lesquelles leur font accomplir, en les broyant, des actes pitoyables et nécessaires.

Non, la vie n'est point douce de notre temps.

La mort du tyran ameute l'Europe serve contre la nation. Et la voilà seule, attaquée par tous, déchirée par ses propres fils, sanglante, et portant néanmoins en elle le bonheur du genre humain.

La Convention a décrété qu'elle apporterait secours et fraternité à tous les peuples qui veulent conquérir leur liberté. Il s'agit pour nous de nous sacrifier pour nos ennemis même,

de mourir pour ceux qui veulent nous persécuter : des hommes auront-ils jamais mieux appliqué ta doctrine, ô toi le premier des sans-culottes, citoyen réprouvé Jésus-Christ?

Toute nos frontières sont menacées. L'infâme Pitt ne veut point comprendre que la France tire de l'Angleterre le principe même de ses institutions et de ses libertés, et que, avant l'exécution de Louis Capet, les Anglais nous ont appris à faire bon marché d'une tête de roi. Pitt déchaîne contre nous la puissance britannique, ses escadres et ses livres sterling. La Hollande, l'Espagne, l'Empire nous traquent après la Prusse! Le Danemark et la Suède restent seuls impassibles dans cette croisade des trônes et des aristocraties contre la France révolutionnaire.

Malheureux amants de la nation et de la liberté! Fils d'une époque triste! Les chouans ravagent la Bretagne, la Vendée, les douces terres angevines. On doit craindre jusqu'à la trahison du général en chef, l'aristocrate Dumouriez! La discorde déchire le sein de l'Assemblée.

Ce n'est pas tout : il n'y a pas seulement ces

causes d'alarmes, avec le nouveau roulement des canons allemands et autrichiens sur Paris. Il n'y a pas seulement l'absence des vivres, les queues dociles de la foule aux portes des boutiques pour obtenir du sucre, du charbon, de la viande, du pain. Il n'y a pas, m'écrit mon père, que le triomphe insolent des accapareurs, des agioteurs, des nouveaux riches, des fournisseurs des armées, de tous les spéculateurs et de tous les complices des émigrés. Il y a autre chose : une angoisse qui pèse sur tous, qui nous accable comme une chape de plomb.

Il ne fait pas bon de vivre en notre époque. Quelle injustice nous frappe pour le bonheur des autres?

Tous sont également des victimes. Des anciens aristocrates, plus pitoyables que coupables, qui se rappellent l'époque où ils avaient une cour, un domestique et des fêtes dans leurs parcs. Des paysans, arrachés à la charrue pour connaître la fièvre sanguinaire des clubs. Des citoyens qui se promènent dans Paris aux théâtres fermés, aux rues silencieuses, aux boutiques closes. Des artisans qui doivent siéger à la section, tandis que l'atelier

est délaissé, la bourse vide et la marmite sans légumes ni pain. Des bourgeois qui tremblent quand retentissent, au seuil de leur maison, les piques des membres du Comité et des délégués en bonnet rouge, le ruban tricolore au cou.

Et puis, les farouches destins des grands acteurs : les Girondins, les fédéralistes et les modérantistes, ceux qui veulent trahir la République et ceux qui ne savent pas la servir, tous ces députés médiocres, apeurés, suivant la majorité probable et la puissance du jour, peuple d'avocats et de bavards, grenouilles du marécage coassant, et votant malgré eux de grandes choses. La figure de Danton, gouffre d'éloquence et d'audace, de débauche incivique, de patriotisme et peut-être de faiblesse; Fabre d'Eglantine, son apôtre; le bonnet pourpre de Marat, sa figure blafarde émergeant des fourrures usées de sa houppelande, les yeux lourds, la bouche fendue comme la face d'un crapaud; Saint-Just, glacial, le cou serré dans sa cravate noire, héros qui trouve le monde vide depuis les Romains; Robespierre, divin fils de Rousseau, aux minces lèvres souriantes,, implacable et correct comme son jabot, son

habit bleu et son catogan, cœur insensible et rempli d'amour, Robespierre, le pur, le juste, qui porte sur ses épaules frêles l'édifice de la nation !

« Ce qui me console, dit mon capitaine, c'est que j'échappe à coup sûr à la guillotine en m'exposant aux balles autrichiennes. »

« Nous sommes perdus, écrit mon père, si la Convention n'est visitée par un miracle d'énergie. Elle change l'heure du jour et le nom des mois! Il lui faut soumettre à ses lois les citoyens et les ennemis, comme elle prétend y soumettre le soleil et la marche du temps! »

« J'accomplis mon devoir, déclare mon cousin, le député régicide; mais, chaque matin, quand je quitte mon étroite demeure de la rue Visconti, je ne puis me flatter que j'y rentrerai; et nul ne sait si je coucherai dans mon lit ou à la Conciergerie. »

« J'ai rejoint ton père, se lamente ma bonne mère, le pensant en péril à Paris. On ne se doute guère à Nyons de la Révolution, si ce n'est au départ des réquisitionnaires. Mais ici la livre de sucre, d'huile ou de chandelle

monte à cent francs, une livre de viande coûte dix écus de trois francs, le boisseau de pommes de terre, qui valait quelques sols, vaut deux cents assignats d'une livre. Comme on souffre ! »

Comme on souffre! Cet écho résume toutes les plaintes de nos contempo rains. Il faut ces temps de fer pour amener l'âge d'or.

Il pleut!

Il pleut sur les maisons de notre cantonnement. Et, voyant la misère de ce temps et de ces hommes, je songe, Jean-Jacques! à cette chaumière paisible que tu rêvais pour le bonheur de tes disciples, à celle que te donna madame d'Houdetot, à celle qu'auront nos fils, avec un feu dans l'âtre, des poules dans la basse-cour, une épouse vertueuse et jeune, et l'air de liberté que l'on y respirera!

Il pleut!

Nous sommes une génération de sacrifiés. Jamais encore des hommes, jamais encore un peuple ne s'étaient montrés si grands !

Août 4793. — Envisageons froidement la situation. C'est aux heures graves qu'il s'agit de ne pas désespérer de la République : telle fut la vertu du sénat romain. La constance doit grandir avec le péril. Tous les rois ligués contre la liberté : le jour viendra où tous les peuples libres s'uniront contre les derniers despotes! Ça ira. Et du reste un recours s'offre toujours à nous : c'est, sinon de vaincre, du moins de mourir.

L'infâme Dumouriez, vaincu à Neerwinden, perd la Hollande et passe à l'ennemi, avec combien d'officiers, ci-devant aristocrates, qui nous trahissent, nous croyant aux abois! Toulon livré aux Anglais. Nos troupes de

Mayence capitulent. Les Autrichiens sont à Péronne et à Saint-Quentin!

Les Impériaux à Péronne...

Et voici une fois de plus les flots de l'invasion germanique battant nos falaises picardes et champenoises, et déferlant jusqu'aux grands bois calmes de l'Ile-de-France, chéris de tous les amants de la nature!

Que fait la Convention? Les députés discutent, se disputent dans les séances, intriguent dans les couloirs. Robespierre accuse les Girondins de vouloir démembrer la France. Les Girondins le soupçonnent de vouloir être roi et même dieu. L'on a osé poursuivre devant le tribunal le terrible ami du peuple, le grand Marat, et son corps sanglant emporte dans sa tombe les espoirs des patriotes les plus constants et les plus purs !

Octobre 4793. — Je me suis engagé en mai 1792. Je pensais que la guerre finirait avec l'automne; et telle était l'opinion de chacun, soit chez nous, soit chez les Impériaux.

Il a fallu, malgré Valmy, malgré Jemmapes, prendre ses quartiers d'hiver.

Nous voici en octobre 1793. La nécessité d'une seconde campagne d'hiver s'impose.

C'est terrible. Il s'agit de ne pas murmurer. La guerre est une longue servitude.

Et combien d'années passerons-nous encore sous les armes? Qui pourrait le savoir? Qui aurait jamais prévu? La lutte prend une autre forme. On reste en sentinelle sur ses positions : on ne se bat plus! Pourquoi ne pas en finir?

9 thermidor an II (27 juillet 1791). — Il se passe, dit-on, des choses terribles à Paris.

A l'heure décisive les meilleurs hésitent. Robespierre, qui n'a connu ni la bonté ni l'indulgence, inquisiteur vertueux qui n'a su que l'ordre, la règle, la pensée autoritaire, la sagesse froide, la raison, Robespierre lui-même ignore s'il doit attaquer ou se défendre, augmenter la terreur ou l'apaiser! Il se trouble quand il s'agit, malgré tous les déchirements, de construire un monde sur les ruines sanglantes du passé. Ne serait-il, comme les autres, qu'un avocat?

Mais qui ne se sentirait hésitant et troublé?

C'est ainsi que j'apprends la mort du citoyen

Chénier André, le frère de l'auteur tragique, jugé et exécuté le 7 thermidor. Je l'ai connu à Paris, à la « Société de 1789 ». Il publiait des écrits politiques. Mais il m'a montré des poèmes, encore inconnus, qu'il élaborait, lesquels sont dignes des Anciens, et les plus beaux de notre langue depuis ceux de Malherbe et de Racine... Chénier, après Condorcet proscrit et Lavoisier à l'échafaud! Voilà qui sera la tare de la Convention.

La Révolution aurait donc pu commettre un crime?

Fructidor an II (août 4794-). — Je n'ai plus de zèle pour rédiger mes mémoires. Quand j'ai entrepris ce travail je pensais que, chaque jour, j'aurais quelque incident imprévu, quelque idée nouvelle à écrire. Mais non ; la guerre, c'est la monotonie. Que se passe-t-il un jour qui ne se soit passé la veille, qui ne doive se répéter le lendemain? Toujours l'attente, les marches, la pluie, la boue, la faim!

Pourquoi donc prendrais-je la plume pour me redire?

L'enthousiasme donne la victoire pendant la bataille. Nous l'avons bien montré à Jemmapes. Mais, en dehors du combat, être patriote c'est se montrer patient et non témé-

raire. Chaque soldat doit posséder l'âme résolue, roide, implacable d'un Saint-Just. Il faut croire en la nation malgré les défaillances de ceux qui nous entourent, malgré les ordres qu'on ne comprend pas, malgré l'impéritie ou la trahison des chefs, malgré notre longue misère.

Je vois de bons sans-culottes découragés jusqu'à l'indiscipline parce que l'Assemblée paraît nous oublier, parce qu'il y a encore des aristocrates que nous protégeons de nos poitrines, et parce que de beaux dragons font la roue dans les salons de la capitale. Il ont tort. Voilà où il faut montrer sa vertu. Les administrateurs des charrois, les commissaires des vivres, qui sont à l'abri des coups et de toutes nos peines, mènent un train magnifique. Les bureaux sont remplis de réquisitionnaires jeunes, poudrés, empanachés, parfumés. Ces vils sybarites, ces esclaves acharnés dans le vice ne doivent pas décourager l'âme républicaine. L'heure de la justice sonnera. S'ils sont dans un cloaque n'est-ce point pour nous inviter à monter vers les purs sommets?

Vendémiaire an III {octobre 4791). — Le Comité de Salut public au sein duquel, dans l'ombre, le citoyen Prieui et le citoyen Carnot préparent la victoire, remplace les généraux qui ont failli par des patriotes éprouvés et jeunes. Aucune faiblesse ne saurait être impunie. La vengeance du peuple et la malédiction de l'avenir feront justice de La Fayette, qui voulut se mettre au-dessus des lois, de Custine négociant avec l'ennemi, de Dumouriez, vil policier des deux derniers tyrans de la France, de Houchard dont l'ineptie fut un crime.

Des chefs nouveaux, que la Révolution révèle, nous conduiront. Les voici généraux; hier

encore qu'étaient-ils? Marceau, sous officier! sous-officier, ce patriote farouche mais humain, qui nous a donné pour mot d'ordre : « Allons conquérir des lauriers dont nous ne parlerons pas, puisqu'ils sont trempés de sang humain. » Kléber, son fier et noble ami, que les fusiliers et les grenadiers surnomment le dieu Mars, commis d'un architecte! Desaix, ci-devant noble, fidèle à la République, suspecté par elle et toujours sans rancune contre elle et sans reproche, sous-lieutenant en 1789, aujourd'hui général! Que dire des autres? Jourdan, qui n'était que mercier; Moreau, volontaire comme moi; et surtout le citoyen Hoche, frère de tous ses soldats, l'immense espoir des armées de la République, l'ami du genre humain?

Germinal an III (avril 1795). — La chose est désormais certaine : le roi de Prusse vient de signer la paix à Bâle! Il reconnaît la République et lui cède la rive gauche du Rhin.

Nos misères ne comptent plus. Les sansculottes ont donné à la nation ses frontières naturelles que les anciens tyrans, malgré des guerres séculaires, n'avaient pas pu lui assurer. La paix! On n'osait plus prononcer ce mot. Je suis parti pour une campagne dB trois mois : il y a quatre ans que je sers sous les drapeaux de la République. Nous sera-t-il permis de revoir les rues de la capitale, les montagnes de mon pays? Pourrons-nous tailler les vignes et labourer les champs en escomptant des récoltes encore lointaines?

Jamais l'air du premier printemps ne fut si doux. Les pêchers ont rougi dans les vergers et les lilas parfument les jardins; les charmilles se tapissent de feuilles; les amants delà nature sentent leur cœur se gonfler de joie. Nos misères ne sont plus rien. Les laboureurs lieront en messidor de lourdes gerbes et vendémiaire verra déborder nos pressoirs. Mon habit usé, mes sabots percés, mes pantalons troués, compagnons glorieux mais tristes, je vais vous abandonner! Et je me vois, en souliers à boucles, culotte à pont, gilet de soie, habit ponceau ou zinzolin, correct comme Maximilien Robespierre, me promenant dans les tonnelles des jardins Marbeuf et des Champs- Elysées : comme mon cœur bondit à voir venir à moi la citoyenne inconnue que j'aimerai, vêtue à la grecque, enflorence ou en sicilienne, le fichu de nankin croisé sur la gorge...

Voici le printemps et voici la paix. C'est la victoire de la nation et celle de la liberté. Peuples, une aurore se lève : considérez l'avènement d'un ordre nouveau. Il surgit de nos larmes et de notre sang. Les cœurs s'ouvrent, sensibles, et la fraternité s'impose; la justice

et le droit triomphent avec nous. La liberté souveraine guide notre marchet la raison va gouverner le monde ...

Et tout cela parce que nos troupes tiendront garnison à Coblence et à Mayence, parce que les soldats de la République ont vaincu!

J'aurai vu la fin des guerres et le triomphe de la Révolution.

Vive la Nation! Ça ira!

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