CANDIDE RENCONTRE UN PHILOSOPHE
Les plus beaux mois de l'été manifestaient leur gloire; et même la chaleur eût été pénible sans le voisinage des flots de la Propontide et sans les sources qui chantaient au pied des lauriers, des bambous et des platanes.
Vers le soir d'une journée magnifique le vent s'éleva; il soufflait d'Europe avec violence, relevait les feuilles des melons, faisait tomber, comme une grêle, sur le sol les pêches et les brugnons, et fauchait les plans d'aubergines. Un soleil jaune et livide annonçait la pluie.
Inquiet, Candide se rendit, par delà le bois d'oliviers, au bout de son champ, qui s'incli-
nait vers les eaux-douces d'une vallée. Cet endroit était planté de vignes; il s'agissait de voir l'état du raisin ; à cette époque une pluie abondante risquait de le faire couler en eau. Comme Candide portait son regard tour à tour vers le ciel menaçant et vers les grappes déjà lourdes, il aperçut un étrange personnage, qui venait à lui. Celui-ci était vêtu d'une robe longue, à la manière des muezzins et des muftis ou plutôt des Syriens et des Persans; quand le personnage se rapprocha, Candide découvrit que c'était un prêtre. Un instant, il eut peur, craignant que ce ne fût un jésuite . Il avait souvent entendu vanter l'œuvre des jésuites en Asie-Mineure, mais il gardait d'eux un mauvais souvenir à cause de ses aventures au Paraguay et de son beau-frère, le baron de Thunder-ten-Tronkh ; et il redoutait qu'on ne vînt troubler sa tranquillité : depuis longtemps il ne connaissait plus que les soucis que lui causaient les sécheresses, ou, comme ce soir, les tempêtes subites. Mais il se rassura : un beau rabat sur une robe usée et modeste lui montra qu'il avait affaire à quelque bon prêtre égaré par là. Celui-ci possédait, malgré sa sou-
tane ouverte, dont les boutons manquaient et que fermaient plusieurs morceaux de ficelle, un grand air de dignité; rien ne peut donner une idée, de la bienveillance qui se lisait dans son regard. L'abbé relevait sa soutane d'une main, laissant voir des bas d'épaisse laine blanche, et soufflait à cause de la température et de l'importance d'un ventre jovial et débonnaire ; il avançait péniblement » sur la terre labourée, entre les ceps.
— Ne vous dérangez pas ! cria-t-il à Candide du plus loin qu'il le vit. Excusez-moi, mais le vent fait rage, et déjà la pluie se met à tomber. J'ai songé à vous demander asile pour quelques instants.
— Soyez le bienvenu, monsieur l'abbé, dit Candide, et rentrons jusque chez moi.
— Aussi bien, monsieur, poursuivit l'abbé, je suis fort heureux de vous connaître. Il y a bien longtemps que je désirais vous voir; et, encore que vous so}rez le fils par l'esprit de ce génial coquin d'Arrouet nous avons mille idées communes : je suis pourtant prêtre, et fils soumis de notre sainte-mère l'Eglise, mais aussi de saint Thomas d'Aquin, de saint
Augustin, du doux saint François d'Assise, et surtout de l'Evangile!
L'abbé répéta :
— Mais que je suis donc heureux de vous voir, monsieur Candide!
— Vous êtes bien honnête, répondit ce dernier.
— Je m'appelle Jérôme Coignard, dit l'abbé.
— Monsieur l'abbé Coignard! s'écria Candide, est-ce bien vous que je vois et n'avezvous point été assassiné, il y a plus d'un siècle, par un juif maudit, sur la route de Lyon? Est-ce vous que je vois, monsieur Coignard, et mon toit, qui abrita Pangloss et Martin, les plus sages des hommes, et qui abrite votre serviteur, le plus philosophe de tous, mon toit va-t-il avoir l'honneur d'abriter ce théologien disert et savant, qui posséda autant de mépris pour ses semblables que de mansuétude à leur égard, qui fut vraiment humain par ses actes, ses pauvres actions humaines, mais qui tâcha, par ses discours et sa pensée, de s'élever jusqu'à la divinité, et se montra vraiment divin, à l'instar de Platon? Monsieur l'abbé Coignard, n'êtes-vous point mort, est-ce vous que j'ai
rencontré au milieu des ceps dont le jus vous était si cher, est-ce vous que je vois?
— J'ai bien été tué, répondit M. Coignard, et je suis mort chrétiennement; mais, à vrai dire, je reçus, comme vous, l'immortalité; et vous m'en voyez confus. De sorte que nous voici tous deux réunis en votre verger.
En effet, l'abbé Jérôme Coignard n'avait pas attendu longtemps la bienheureuse résurrection. Tandis que son corps reposait dans un cimetière bourguignon, au flanc d'un coteau, au milieu de ces vignes qui produisent le meilleur cru du monde, son âme se présenta au seuil du Paradis. Saint Pierre ne fit aucune difficulté pour l'y admettre, car il était irréprochable dans sa doctrine, son repentir et sa confiance en la grâce de Dieu.' Au tribunal divin on n'hésita guère : ses mœurs et sa conduite, souvent répréhensibles, furent celles de tous les mortels, dont il n'avait manqué d'être, par ses péchés, le frère de misère; sa foi et sa bonne volonté l'avaient distingué de tous. Et comme il a été écrit : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde », il lui fut pardonné. Et comme il a été
dit par le Maître : « Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre », il lui fut donné de voir son corps, comme celui de Lazare et celui de la fille de Jaïrus, ressusciter des morts. Dès lors, ayant oublié Zozime le Panopolitain et toutes les folies de la philosophie spagyrique, l'abbé Coignard vécut dans les abbayes bénédictines, le plus souvent au mont Gassin, et parfois aussi en certain couvent d'Orient, ensoleillé et frais, et rempli de précieux manuscrits : précisément à cette époque il y accomplissait une retraite studieuse; et c'est en se promenant dans la campagne qu'il s'était égaré jusqu'à la métairie que les gens du pays lui avaient désignée comme étant celle de Candide. Il lisait toujours avec une passion rajeunie le docte Boëce, qui fleurit, savant comme un docteur de Sorbonne, au crépuscule de la latinité, saint Jean Chrysostome, qui mena par toutes ces contrées d'Asie et de Turquie son existence troublée, dont l'éloquence, comme un miel, parfuma les suprêmes moments de l'hellénisme, et Cicéron surtout, dont nul orateur n'approcha jamais, qui fut le plus bel artisan à manier la plus belle langue
qu'aient forgée les hommes, qui manifesta tant de grandeur et tant de faiblesses, mais qui aima la justice jusqu'à mourir pour elle.
La lecture de ces chers écrivains ne fournissait à l'abbé Coignard qu'une distraction; mais de plus il travaillait à écrire l'histoire des grandes révolutions qui ont agité les peuples. L'idée lui en vint à Rome. C'est de là qu'il avait assisté à la Révolution française, laquelle ne l'étonna point. Il l'attendait en effet, la sentait venir. Et, du reste, il avait rencontré dans la ville éternelle l'abbé Capmartin de Chaupy, qui venait de découvrir la maison de campagne qu'Horace possédait dans la Sabine, et qui avait écrit trois in-octavo sur cette découverte : cet excellent archéologue attendait, lui aussi, la révolution et avait averti l'abbé Coignard; car il avait remarqué qu'elle était prédite dans Horace, et il lui avait montré les passages où elle était clairement annoncée.
Quoi qu'il en soit, la suite des événements qui vont de la Constituante au Consulat frappa si vivement l'indulgent philosophe qu'il se mit à les relater. Il voulut en chercher les origines. C'est ce qui lui fit entreprendre son fameux
ouvrage sur les tempêtes, De lempestatibus, ce mot devant être pris au sens allégorique et moral, et signifiant les ouragans qui bouleversent le cours de la chronique humaine. Les principaux semblaient être : la fin de la république romaine de Marius à Octave, les invasions des Barbares germains, la Renaissance et les hérésies luthérienne et calviniste. De ces événements passés, considérés dans leur développement, leurs rapports et leurs fins, relatés sans vouloir les mettre au service des querelles du temps présent, mais avec le seul souci de la philosophie et de la vérité, de ces événements passés, on pourrait sans doute tirer quelque enseignement quant à leurs conséquences, lesquelles formeront l'insondable avenir.
C'est ainsi que l'abbé Jérôme Coignard pénétra dans la métairie de Candide.