LES ANIMAUX MALADES DE LA GUERRE
Au temps où la peste répandait parmi les animaux sa terreur, et comme tous étaient frappés si rudement que se fuyaient les tourterelles, le lion tint conseil : ce furent les derniers Etats-généraux des bêtes.
Or, voici qu'une nouvelle assemblée vient de se réunir. C'est qu'un nouveau mal s'est abattu sur la terre, aussi terrible et plus meurtrier que la peste, inventé lui aussi sans doute par le ciel fort et jaloux pour punir les iniquités du monde, terreur des renards comme des colombes : et ce mal c'est la guerre.
Une clairière dans la futaie, aux premières heures du printemps. L'eau de l'étang, entre
les joncs, est encore glaciale et les couleuvres ne s'y trempent que timidement; sur les buissons sans feuilles on découvre les nids des chardonnerets; les églantines saignent et les fleurs des bois ouvrent leur corolle; à travers les branches, malgré les jeunes pousses vigoureuses, le soleil de midi pénètre jusqu'au sol tapissé des branches mortes du dernier automne. C'est là que le lion tient sa cour. Il est royal, par définition et par habitude. On l'appelle Noble, à cause de sa crinière, qui lui fait une couronne, et de la paresse auguste de ses mouvements. Il ne ferme point ses yeux d'or, qui rêvent à l'infini du désert; et, regardant les choses et les hommes, il ne les voit pas.
— Je vous ai convoqués, dit le Roi, car les ravages de la peste sont dépassés en horreur. Voici la fête des vautours et des corbeaux! Je les ai vus tournoyer et pousser des cris de joie sur cette belle terre de France, plus riche jadis en vignes qu'en cadavres et en vergers qu'en cimetières; je les ai vus par nuées s'abattre dans les ravins des Balkans et sur les blanches plaines de la Russie, dont la neige s'est fleurie de sang. Mais voici en même temps la misère
de mes autres sujets. Ce sont des hécatombes de moutons et de bœufs, arrachés au labour comme au pâturage. On prend les meilleurs de mes chiens de chasse, mes plus beaux bergers de Flandre ou de la Forêt Noire, mes roquets les plus pacifiques. Il n'est jusqu'aux humbles basses-cours qui partout ne soient dépeuplées, tel est l'amour des soldats pour les lapins et les volailles. Les ramiers servent à porter des messages de mort. On abat tout ce qui porte poils et peau pour avoir du cuir et des fourrures; et dirai-je que j'envisage les temps où le cheval ne sera plus qu'un souvenir, tant les fils de cette noble race ont payé cher leur renommée et leur soumission à l'homme.
« Comment pourrons-nous mettre fin à la guerre ?
— La guerre est la loi du monde, assura lourdement l'ours.
Hobereau des forêts allemandes, seigneurpaysan des montagnes russes, il trouvait le carnage une chose naturelle; il le disait sans hypocrisie, frappant le sol de toute la puissance de sa botte courte et massive. Il poursuivit :
— N'êtes-vous pas vous-même toujours en guerre, sire Noble, contre les gazelles?
— C'est pourquoi je m'accuse, comme les autres, répondit le Roi. Si je suis le plus coupable, je serai puni.
— Mais il faut vraiment rechercher le plus coupable, déclara le mouton devenu enragé, et que l'aventure ne finisse pas comme la dernière fois, en criant injustement haro sur le baudet!
Le renard, avançant le museau, regarda le mouton de travers et fit un signe au loup. Celui-ci, hirsute et stupide, se mit à hurler en montrant les dents à l'innocent animal.
— Silence! commanda le Roi.
Plus diplomate, le renard Goupil déclara :
— Dom Belin a raison. Sans doute a-t-il quelque crime sur la conscience, qu'il va nous confesser. On pèche par sottise autant que par malice.
Il poursuivit en caressant son fin museau et en riant de tous ses yeux aigus :
— Les grands n'ont pas besoin de s'accuser. Chacun connaît nos fautes, qui ne sauraient passer inaperçues : inutile donc de les rappeler.
LES ANIMAUX SOUS LA TOURMENTE 27i
C'est aux humbles à dénoncer franchement leurs méfaits.
— Cinq de mes frères et quatre de mes sœurs (hélas! quelle belle jeunesse!) ont péri sous ta dent, cria dame Pinte en se pâmant.
Chantecler, le coq, son époux, allait insister.
— Qu'a-t-elle dit? demanda perfidement Renart, comme si on ne venait pas de l'accuser du plus noir des crimes.
— Je n'ai pas bien entendu, répondit le tigre. Il soulevait ses babines rouges, montrant
ses crocs terribles; ses yeux endormis, voilés par les paupières, souriaient, complices et faux, à Goupil.
— Elle a dit, assura le Loup...
Renart l'interrompit :
— Nous attendons, dit-il, la confession de dom Belin.
— Je n'ai pas fait de mal, assura le mouton. Je ne quitte pas mon troupeau. Tout me fait peur. Je suis peut-être stupide : mais c'est que je suis bon. C'est tout.
— Son cas n'est pas clair, suggéra le chat Tibert, qui se chauffait d'un air patelin, au soleil.
Hypocrite fieffé, faux dévot, vrai Tartufe, on le redoutait à cause de ses terribles griffes sous sa patte de velours, de sa cruauté qui apparaissait soudain malgré sa rondeur apparente et sa culture; il était docteur es sciences juridiques, théologiques et philologiques, et professeur à la faculté prussienne d'Iéna.
Et chacun dut publiquement se confesser : le singe, jongleur et charlatan qui narra tant de tours qu'on en rit sans les croire ; le hibou, philosophe rechigné et grondeur; la fourmi, matrone et mégère prévoyante et pointue; le cerf, la belette, la tortue, le lapin. Ce fut enfin le tour de l'âne. Il se souvenait de ce qui. au temps de la peste, était arrivé à son frère, mis à mort pour avoir brouté de l'herbe dans un champ.
Il dit simplement :
— Je n'ai commis nulle faute dont je puisse
m accuser
— Alors, pourquoi le ciel nous envoie-t-il la guerre, pourquoi ce châtiment? rugit si fort le Roi que dom Belin s'évanouit et que messire Couart, le lièvre, se mita trembler de fièvre.
Pour sauver la situation, le professeur-
docteur Tibert, expert en casuistique, suggéra :
— Si nos crimes ne sont point grands, peutêtre nos vertus ne sont-elles point efficaces. Nous sommes pareils au figuier stérile. Le plus coupable de nous est donc celui dont les bonnes actions ne paraîtront pas assez nombreuses. Que chacun se vante donc sans vergogne de ses œuvres.
A les entendre, il n'y eût dans l'assemblée que des saints.
— Que les animaux sont bons! ruminait le bœuf en écoutant naïvement cette confession d'un nouveau genre. Comment la guerre a-t-elle pu éclater?
Bernart, le baudet, fut une fois encore pris de court.
— Je n'ai guère d'exploits présents à ma mémoire, dit-il.
Il avait à peine prononcé ces paroles que les cris de « Haro! Haro sur le baudet! » s'élevèrent une fois de plus de toutes parts. L'ours, les tigres, les renards, les loups, les lions, les aigles hurlaient; les brebis, les bœufs et jusqu'aux mulets les imitèrent...
On entendit vaguement dans le tapage les excuses de l'âne :
— Je me rappelle, disait-il, avoir réchauffé l'Enfant dans l'étable de Bethléhem... Et j'ai porté le Seigneur, sur mon dos, en ce jour où il entra dans Jérusalem, tandis que, sur son passage, la foule jonchait le sol de branches vertes et agitait des palmes... J'ai été l'humble serviteur du Christ.
La voix se perdit dans le tumulte. Victime expiatoire, l'âne fut mis à mort.
Mais la guerre continua à répandre la terreur parmi les bêtes, et à noyer la terre de sang.